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L'offshore profond survivra à la catastrophe BP

La plateforme pétrolière d'Oseberg dans les eaux norevégiennes

La plateforme pétrolière d'Oseberg dans les eaux norevégiennes, REUTERS/Scanpix Scanpix

Les enjeux sont si importants que les forages en eaux profondes vont se poursuivre malgré les risques. Avec ou sans BP.

Le pétrole fournit aux Etats-Unis 40% de sa consommation d’énergie. Les deux tiers sont importés, le dernier tiers est produit sur place – dont 30% dans le Golfe du Mexique. Autrement dit, les centaines de forages offshore du sud des Etats-Unis ne représentent que 10% du pétrole consommé aux Etats-Unis, et seulement 4% des besoins énergétiques des Américains. Pas assez pour que les habitudes de consommation d’énergie soient perturbées par la catastrophe écologique provenant d’une seule des plateformes du Golfe! Quelle que soit l’ampleur du désastre causé par l’accident de  Deepwater Horizon (dans lequel ont péri onze personnes) et son naufrage le 22 avril, la marée noire sur les côtes de la Louisiane ne marquera pas un coup d’arrêt à la politique énergétique de Washington… qui consiste à rouvrir l’exploration offshore aux compagnies pétrolières.

Certes, un moratoire de six mois a été décidé après le drame. Mais il est partiel, puisqu’il ne s’applique qu’aux opérations d’exploration alors que les forages en exploitation peuvent poursuivre leur activité. Et les responsables locaux qui n’ont pas de mots assez durs pour condamner BP, se gardent bien de jeter l’opprobre sur toute la profession, grosse pourvoyeuse d’emplois dans la région. En outre, sous les eaux visqueuses de cette marée noire, d’autres enjeux touchent aux intérêts souverains des Etats-Unis, que des poissons empoisonnés et des cormorans mazoutés ne sauraient reléguer au second plan.

«Les yeux rivés sur ce que font les Russes» 

Pour expliquer la situation, Michel Rocard, Premier ministre entre 1988 à 1991, remonte à la chute du mur de Berlin et à l’explosion de l’ex-URSS. «Lorsque face au silence des Européen, les Etats-Unis ont parlé en leur nom pour élargir l’Otan à certains ex-pays membres du pacte de Varsovie, la Russie s’est sentie humiliée. La doctrine de Vladimir Poutine devenu président a été de laver l’humiliation, en fondant la puissance nouvelle sur les hydrocarbures. Et il n’abandonnera pas», commente-t-il. C’est pourquoi, aujourd’hui, «les Américains ont les yeux rivés sur ce que font les Russes».

C’est dans ce contexte que Barak Obama avait décidé en mars dernier de mettre fin au moratoire sur l’offshore, rouvrant des zones d’exploration notamment dans le Golfe du Mexique et en Alaska. Avec le drame de Deepwater Horizon, la mise en application de cette décision a été reportée, et elle s’accompagnera probablement de dispositions techniques contraignantes destinées à évacuer le risque d’un naufrage à l’identique. Mais le retour à l’offshore profond interviendra, Barak Obama étant confronté à la même situation délicate que son prédécesseur: l’extrême dépendance énergétique des Etats-Unis.

Dépendance énergétique

L’énergie est un moteur pour la croissance, et les Etats-Unis à eux seuls consomment le quart de ce qui est produit dans le monde. La sécurité des approvisionnements est, à ce titre, hautement stratégique. La politique de Washington consistait à s’appuyer sur l’Arabie Saoudite, Riyad relayant sa politique au Moyen Orient et contribuant à approvisionner le marché américain. La déstabilisation de cette partie du monde avec la montée en puissance des islamistes, les attentats du 11 septembre et le rôle joué par al-Qaida et son chef Ben-Laden, membre de la famille royale saoudite, la guerre en Afghanistan et l’enlisement qui fut comparé à celui du Vietnam, la guerre en Irak après celle du Koweit, et le bras de fer avec l’Iran, tous ces évènements ont poussé Washington à revoir sa stratégie. Si Riyad est resté l’allié de référence, les Etats-Unis ont cherché à diversifier leurs approvisionnements et à réduire leur dépendance énergétique.

En outre, avec le début de la flambée du prix du baril, il fallait aussi ralentir la dérive de la facture pétrolière. C’est ce qui aboutit à l’Energy Bill de George Bush en août 2005. La nouvelle stratégie de la Maison Blanche prévoyait une relance du nucléaire alors qu’aucune nouvelle tranche n’a vu le jour sur le territoire américain depuis l’accident de la centrale de Three Mile Island (Pennsylvanie) en 1979. Elle relançait aussi la production pétrolière dans une réserve naturelle de l’Alaska, l’Arctic National Wildlife Refuge, et ouvrait de nouveaux champs de prospection offshore. Et elle mettait l’accent sur les énergies renouvelables (les Etats-Unis devenant le pays le plus en pointe dans l’éolien) et le gaz.

La diplomatie du pipe-line

Pendant ce temps, la Russie a trouvé sa place parmi les leaders sur le marché mondial des hydrocarbures pour asseoir sa puissance. Elle s’appuie pour cela sur d’énormes réserves de gaz, qui représentent le tiers des réserves mondiales. Et sur la plus grosse production mondiale (environ 20% du total) dont elle exporte une grande part (près de 30% des exportations mondiales, devant le Canada et la Norvège). Au point que l’entreprise Gazprom, fer de lance dans le secteur, est aujourd’hui  devenue le premier acteur de sa diplomatie à l’étranger. Dans le bras de fer récurrent avec l’Ukraine, la Russie a montré qu’elle ne reculait pas pour utiliser ses livraisons de gaz comme des armes de persuasion redoutables.

Dans le pétrole, même si elle ne dispose «que» de 15% des réserves mondiales selon les statistiques de l’Agence nationale de l’énergie, la Russie – qui ne fait pas partie de l’Opep et n’est pas soumise à des quotas de production - est devenue en 2009 le premier producteur de pétrole, poussant les feux à l’international pour détrôner la même année l’Arabie saoudite de sa place de premier exportateur mondial. Ce volontarisme de Moscou met-il en danger les capacités pétrolières sur le long terme?

Prochaine étape: l’Arctique

Pas sûr. Moscou vise maintenant les réserves du sous-sol de l’Arctique, devenues accessibles avec la fonte de la banquise. Des forages offshore devront être réalisés, l’environnement sera menacé, comme dans le Golfe du Mexique. Mais Michel Rocard n’imagine pas que la communauté internationale pourra faire barrage à cette exploitation des gisements.

Certes, il y a un précédent avec l’Antarctique. Sa sanctuarisation a été possible, mais uniquement parce que le grand sud n’appartient à personne. L’ancien Premier ministre français connaît bien le sujet, ayant été avec son homologue australien la cheville ouvrière du traité de 1991 qui rallia 55 pays. «Mais dans Antarctique, il n’y a personne. En revanche dans l’Arctique, on baigne dans les eaux territoriales de différents pays», souligne t-il. Et si Moscou persiste dans sa quête de puissance assise sur la diplomatie du pipe-line et du tanker, qu’est-ce qui pourra empêcher Washington de persévérer dans le forage offshore pour défendre ses intérêts souverains?

Il n’est pas certain que la compagnie BP, dont la capitalisation boursière a fondu de moitié (de 190 milliards de dollars à 90 milliards en dix semaines) survive à la catastrophe qu’elle a déclenchée. Elle peut devenir la cible d’une OPA. Elle va, de toute façon, devoir vendre des actifs qui constituent aujourd’hui son patrimoine, pour alimenter le fonds de 20 milliards de dollars qu’elle s’est engagée à créer pour indemniser les victimes de la marée noire. Parmi les compagnies concurrentes, toutes les plus importantes sont sur le pont pour emporter les meilleurs morceaux. De toute façon, le groupe pétrolier britannique ne sortira pas indemne du désastre… s’il s’en sort.  Mais l’offshore, même profond, même plus encadré, et qui fournit aujourd’hui 20% de la production de pétrole dans le monde, a – lui - encore beaucoup d’avenir: lorsque les gisements les plus accessibles – et donc les moins chers à exploiter – sont épuisés, il faut bien en passer par là.

Gilles Bridier

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