Monde

Cuba: libérés mais pas libres

Reporters sans frontières, mis à jour le 18.07.2010 à 14 h 50

Cuba a libéré onze prisonniers politiques, mais les force à l'exil.

Le prisonnier politique cubain Omar Ruiz après sa libération le 13 juillet 2010

Le prisonnier politique cubain Omar Ruiz après sa libération le 13 juillet 2010, REUTERS/Juan Medina

Qui ne peut se réjouir de la libération des onze journalistes et dissidents cubains arrivés cette semaine en Espagne? Qui ne peut éprouver de la joie pour ces hommes, tirés du froid et de l’obscurité du cachot, soustraits aux humiliations de leurs gardiens? Qui ne peut être ému de les voir depuis mardi 13 juillet baigner leurs visages au soleil, humer l’air libre, embrasser leurs femmes et leurs enfants? Qui ne peut attendre sans impatience que les 43 autres dissidents dont la libération est annoncée pour les prochains mois surgissent de l’ombre, renaissent à la vie et, à leur tour, viennent témoigner de l’enfer de la geôle et de la chaîne.

Arrêtés lors du «Printemps noir» de 2003, ces défenseurs de la liberté auront passé 7 ans derrière les barreaux, prisonniers de conscience jamais reconnus comme tels par La Havane qui les a toujours qualifiés de «mercenaires» à la solde de Washington et des exilés anticastristes de Miami.

Reporters sans frontières est d’autant plus heureuse pour ces hommes que se trouve parmi eux un proche, Ricardo Alfonso Gonzales, journaliste qui a travaillé comme correspondant de l’organisation de 1998 à 2003. La liberté ne se refuse pas. Elle n’a pas de prix.

L’alchimie politique cubaine 

La liberté n’a pas de prix, certes. Mais elle a un coût. Celui de l’exil. Un coût psychologique et affectif qu’il est difficile de comprendre pour celui qui n’a jamais été éloigné longtemps de son pays, qui ne s’est jamais retrouvé échoué en terre étrangère.

Loin de faire preuve de mansuétude, de marquer une forme d’assouplissement dans sa politique à l’égard de l’opposition, de signifier une volonté d’ouverture à l’égard des droits fondamentaux, le régime castriste confirme son refus de toute opposition politique: la prison ou l’éloignement; l’enfermement ou le bannissement.

Le régime n’a apparemment pas donné le choix aux dissidents qui, marque de leur statut infamant, auraient désormais besoin d’un visa de séjour pour retourner dans leur pays.

C’est bien d’une forme de bannissement dont bénéficient les 52 opposants cubains. Etrange grâce d’un régime dont l’alchimie politique transforme l’or, la liberté, en plomb, l’exil. On a du mal à croire que les intentions de La Havane portent au-delà d’alléger les pressions diplomatiques et commerciales, de sortir de son isolement. Il en faudrait un peu plus pour nous faire sentir un frémissement sous le roc de la dictature cubaine.

L’Europe, l’Espagne surtout qui depuis plusieurs années s’efforce de mener un dialogue avec Cuba, aura l’impression d’une victoire. Une victoire qui soulève une question cruciale. Faut-il être favorable au retrait de la «position commune» européenne qui conditionne le dialogue avec Cuba au respect des droits de l’homme? La question est de nouveau lancée et c’est sans conteste ce à quoi Cuba voulait aboutir. Ce serait un étrange paradoxe de voir l’Europe, berceau des droits de l’homme, assouplir sa position et à Cuba rester solide sur ses bases.

«L’exil est une espèce de longue insomnie» (Victor Hugo) 

Certains de ces dissidents accueillis par l’Espagne, comme Pablo Pacheco qui s’exprimait sur Euronews, évoquait la nécessité à terme d’une réconciliation nationale, qu’il juge inéluctable: «Je ne ressens pas de haine contre Fidel Castro ou contre Raúl Castro, je ne hais pas les geôliers, je ne hais pas les responsables de la sécurité de l’Etat qui m’ont envoyés en prison. Pour eux, je ne ressens pas de haine.»

Espérons avec lui que les onze exilés, qui viennent grossir les rangs de la diaspora cubaine, et le régime castriste ne développent pas en effet deux visions irréconciliables de Cuba. Espérons qu’un jour le régime amorce une véritable ouverture démocratique et que tous les dissidents puissent revoir le pays qui les a vus naître. Ce sera un processus, qui demandera d’incroyables efforts de la part des hommes de bonne volonté.

Mais pour en arriver là, il faudrait que deux acteurs régionaux majeurs prennent leurs responsabilités: que les pays d’Amériques latines aient enfin le courage d’aborder la question des droits de l’homme à Cuba, question qu’ils ont pour l’instant toujours esquivée; et que les Etats-Unis s’interrogent sur la pertinence de l’embargo, qui a pour effet non négligeable de justifier la dictature cubaine et de l’enfermer dans sa logique.

Gilles Lordet

Directeur des publications

Reporters sans frontières

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte