Culture

Faut-il faire une saison 2 tout de suite?

Pierre Langlais, mis à jour le 19.07.2010 à 16 h 57

10 idées reçues sur les séries françaises décortiquées par six scénaristes.

Trop lisses, trop convenues, pas assez politiques, copiées sur les Américains, les séries françaises sont accusées de tous les maux. Où en est la production hexagonale? Les choses ont-elles changé? Que faut-il encore corriger ? Confrontés à 10 idées reçues, vraies ou fausses, six scénaristes réagissent.

Jean-Marc Auclair: créateur de B.R.I.G.A.D (2000-2004 sur France 2) et Mes Amis, Mes Amours, Mes Emmerdes (depuis 2009 sur TF1).

Eric de Barahir: scénariste sur les saisons 2 et 3 d’Engrenages (depuis 2005 sur Canal+) et Les beaux mecs (en tournage pour France 2).

Marc Herpoux: créateur des Oubliées (2007 sur France 3) et Pigalle, la nuit (2009 sur Canal+).

Nicole Jamet: créatrice de Dolmen (2005 sur TF1) et présidente du Festival Scénaristes en Séries (et de l’association éponyme).

Olivier Kohn: créateur de Reporters (2004-2009 sur Canal+).

Frédéric Krivine: créateur de P.J (1997-2009 sur France 2) et Un Village Français (depuis 2008 sur France 3).

Idée reçue n°9 : Mieux vaut faire un format 90 minutes, plutôt qu’un 52 minutes.

Nicole Jamet. Avant le 90' était le genre noble, et il y a aujourd’hui encore une aristocratie du 90’ qui traite le reste avec condescendance. Et quelques frustrés du cinéma. Mais ça bouge vraiment et de plus en plus la profession et le public comprennent l'intérêt, le plaisir et la richesse  qu'il y a à raconter des histoires dans toutes sortes de formats. Le plafond de la chapelle Sixtine, un triptyque ou une miniature  étaient des œuvres de commande, cela n'a pas empêché les peintres d'avoir du talent et les spectateurs du plaisir quel que soit le format.

Olivier Kohn. En tant que spectateur, je suis tellement habitué au rythme du 52’ que j’ai beaucoup de mal à associer la notion de série et tout ce qu’elle comporte (addiction, évolution des personnages, etc.) avec le format 90’. Sans doute un a priori. Mais le fait que ce soit une sorte d’exception française ne me rassure pas sur sa validité…

Frédéric Krivine. France Télévision a fait nettement le choix de la diversification vers le 52’ minutes dès 1997 avec PJ, et a tenu une case à 2 ou 3 fictions pendant plus de 12 ans. Le problème est que TF1 n’a pas embrayé (pour des raisons liées à l’immobilisme de la direction de la fiction de l’époque, et aussi parce que le CSA refusait de compter le deuxième 52’ dans le quota d’œuvres françaises de prime-time) et que cette case du vendredi soir est restée assez marginale jusqu’à ce que TF1 se décide à mettre du 52’ (d’abord américain) en prime. Par ailleurs, la majorité des producteurs et auteurs étaient hostiles au 52’ minutes dans lequel ils ne voyaient que formatage, américanisation et réduction de l'offre de travail (à cause de la réduction du nombre d'unitaires qui s'ensuivait). Du coup la fiction française n’est pas passée en force au 52’ quand elle aurait dû (vers 2000) et n’a pas développé tout le savoir-faire et les métiers indispensables (script editor, directeur d’atelier, producteur artistique développant l’écriture, etc.) pour faire triompher des grandes séries capables de proposer au moins 12 ou 18 épisodes tous les ans.

Autre problème: la petitesse du marché français et le manque de savoir-faire (notamment en matière d’ateliers) a fait que la majorité des tentatives de 52’ depuis quelques années étaient en fait des miniséries (bouclées en 6 épisodes) et se sont ramassées lourdement en audience pour la plupart, quelle que soit leur qualité (L’Affaire Villemin, Les Oubliées, Tombés du ciel, L’Etat de Grâce, Ondes de Choc, Disparitions). En TV hertzienne, aucune véritable série longue de 52’ ne s’est imposée à part PJ, entre 1997 et 2005. Il y a eu des séries qui n’ont pas mal marché au début (Éloïse Rome, Flag, Central Nuit), mais elles étaient à la fois trop nombreuses et pas très addictives, aucune n’a vraiment marqué. Face à cela, les diffuseurs déboussolés (sauf Canal+) ont tendance, effectivement, à revenir parfois vers le 90 minutes, que d’une certaine façon on sait encore mieux faire en France que le 52, surtout le feuilletonnant. Enfin, on ne doit pas oublier que pour faire une vraie marge, un producteur doit faire des séries sur un format exportable (26’ ou 52’).

Idée reçue n°10 : Si votre série marche, on fera une saison 2… plus tard.

Jean-Marc Auclair. Personne ne sait si il y aura une saison 2 d'une série, ni le diffuseur ni l'auteur ni le producteur ni le réalisateur. Seule l'audience décide la plupart du temps... mais si vous voulez mettre les chances de votre côté, faites tout pour que la première saison soit vachement bien. Après, vous n'êtes maître de pas grand chose, ni de la programmation, ni de la presse, ni du temps qu'il fait le soir de la diffusion ou de ce qu'il y a en face.

Eric de Barahir. Je lisais qu’il fallait attendre deux ans entre chaque saison d’Engrenages et que la faute en incombait aux producteurs qui se méfiaient des ateliers d’écriture. Je pense que tout le monde doit battre sa coulpe sur cette question. En premier lieu, les diffuseurs, qui attendent trop souvent le verdict de l’audience pour commander une nouvelle saison. Comment alors se lancer dans l’écriture? Cela voudrait dire de demander aux producteurs de lancer une nouvelle saison d’écriture à fonds perdus? A mon avis, il faut vraiment avoir les reins solides pour pouvoir se permettre ce genre de paris… Il faut aussi balayer devant notre porte. Les scénaristes ne sont pas du tout habitués à travailler en atelier d’écriture. Nous l’avons fait pour la saison 3 et cela n’a pas été sans difficulté. Bosser pour une série, en arrivant uniquement pour faire les séquenciers et les dialogues cela veut dire se fondre dans un moule, faire taire son égo, accepter les critiques des autres scénaristes. Cela demande donc compétence et humilité. Tout le monde n’est pas prêt à faire le sacrifice de son génie créatif!

Enfin il faut aussi parler espèce sonnante et trébuchante. Si les chaînes veulent des scénaristes à l’américaine, il faut aussi les payer à l’américaine. Or évidemment, comme toujours en France, on veut la qualité des scénaristes d’outre-Atlantique mais en les payant à coups de lance-pierre. Le budget écriture pour une série américaine est en gros de 8 à 10% du budget global. En France, il est de 4 à 5% soit deux fois moins. Pas étonnant alors que les scénaristes soient obligés de faire deux projets en même temps pour vivre décemment! Quand je vois combien sont payés les acteurs je comprends mieux pourquoi il y a tant de vocation. A eux, les paillettes, la lumière, et aux scénaristes, l’ombre, le labeur et souvent une absence totale de reconnaissance. Qui connaît le nom des créateurs des séries françaises? Alors qu’ils sont des vedettes aux Etats Unis, ils ne sont connus que par une poignée de spécialistes en France.

Frédéric Krivine. Il est franchement difficile de faire porter au seul diffuseur le temps d’attente entre les saisons. Certes, les chaînes françaises, qui pour l’instant ignorent la culture du pilote, sont lentes à faire des commandes fermes, mais le manque de management de production de la part d’une majorité de producteurs est frappant. Ce n’est pas de la faute de France 2 s’il a fallu attendre si longtemps pour avoir une 2e saison (ratée) de Clara Sheller, ou la faute de Canal+ si les intervalles entre les saisons d’Engrenages sont trop longs. C’est parce que ces producteurs ­– qui sont loin d’être les plus mauvais – ne connaissent pas les ateliers d’écriture ou s’en méfient (suite à des expériences malheureuses) et font reposer l’écriture sur une ou deux personnes.

Lorsque le producteur y croit et investit, comme Telfrance depuis P.J., la régularité est au rendez-vous. P.J. a livré 12 épisodes par an pendant 12 ans, et aurait facilement pu en faire plus si France 2 le lui avait commandé. Un Village Français livrera très certainement 12 épisodes par an, si l'audience est au rendez-vous et si la série continue. Je pense personnellement que les diffuseurs, y compris publics, doivent faire de vrais choix, et que France Télévisions doit arrêter d’essayer de donner un peu à manger à tout le monde. Après de véritables appels à projets, il faut choisir une série policière et si elle marche, lui donner les moyens de produire 18 épisodes par an ou plus. Il n’y a que comme cela qu’on peut reconquérir le marché intérieur et aussi exporter. Mais il faut être conscient que ce faisant, en concentrant l’offre, on va pénaliser certains petits producteurs, et œuvrer pour un certain regroupement dans la production.

Olivier Kohn. Typiquement un élément qui a radicalement changé depuis 10 ans, selon mon expérience du moins. À l’époque, il était courant que les chaînes attendent la fin de la diffusion de la saison 1 pour donner le feu vert à l’écriture de la saison 2. Pour Reporters, Canal+ nous a demandé d’écrire une saison 2 dans la foulée de l’écriture de la saison 1 (c’est-à-dire pendant le tournage de cette dernière). L’écart trop long qui existe entre deux saisons (plus d’un an, couramment deux) est donc dû à un problème d’organisation. La production pure (préparation-tournage-postproduction; écriture mise à part) de 12 épisodes de 52 minutes prend un an. Il faudrait donc imaginer soit une réduction drastique de la durée de l’écriture, soit une diffusion «en cours de fabrication», c’est-à-dire qui débute alors que tous les épisodes ne sont pas encore tournés. La solution réside sans doute au milieu, dans un ajustement au niveau de l’écriture, de l’organisation de la production et de la diffusion. Auteurs, producteurs et diffuseurs ont donc tout intérêt à trouver ensemble la solution pour que le spectateur qui en aurait envie puisse voir la suite de sa série dans un délai raisonnable.

Nicole Jamet. Des fois aussi, ça marche et, on ne sait pourquoi on ne fait pas la suite (Dolmen). Il arrive même que ça ne marche pas et que la chaîne ait le courage (Plus Belle la Vie) de continuer en confiant la barre aux auteurs. Il arrive même que ça ne marche pas du tout et que la suite soit tout de même commandée, mais ça, c'est une autre affaire, enfin ce sont des affaires qui se passent loin au dessus des scénaristes. En tous cas les suites constituent un vrai problème.

Pierre Langlais

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Photo: Stopwatch, wwarby via Flickr License CC by

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