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Jean-François Copé: mes propositions pour revaloriser le travail

Jean-François Copé, mis à jour le 16.07.2010 à 16 h 25

Opération publicitaire d'un magasin de meubles, en mars 2010. Mark White/REUTERS

Opération publicitaire d'un magasin de meubles, en mars 2010. Mark White/REUTERS

On n’arrivera pas à augmenter le volume de travail dans notre pays, si l’on ne transforme pas notre rapport au travail. C’était le thème du dernier forum de mon club GénérationFrance.fr, le lundi 28 juin dernier, où nous avons débattu avec des syndicalistes, des psychiatres spécialisés dans le domaine du travail, des économistes, des directeurs des ressources humaines, des salariés, des chefs d’entreprises petites ou grandes, françaises ou étrangères, publiques ou privées... Tous sont unanimes : il y a aujourd’hui un malaise croissant des Français par rapport au travail.

Paradoxalement, ce constat s’explique notamment par une très forte valorisation du travail, comme lieu d’épanouissement personnel et d’accomplissement social. Cette dimension est davantage présente en France que dans d’autres pays où le travail est plus directement assumé comme le moyen de subvenir à ses besoins. Cette différence d’approche peut se traduire de façon un peu caricaturale: en France, quelqu’un qui s’intéresse à vous, vous demandera «que faites-vous?». Comme si chacun se définissait d’abord par son métier. Aux Etats-Unis, on vous interrogera facilement sur le montant de votre salaire plutôt que sur le contenu de votre «job».

Cette attente française est souvent déçue dans le quotidien de la vie professionnelle qui ne suffit pas à combler tous les espoirs. Face à cette déception, deux attitudes sont possibles pour sortir de l’impasse. La première consiste à dévaloriser le travail en le réduisant à sa fonction alimentaire et en invitant les gens à trouver ailleurs les sources de leur épanouissement. C’est la logique que les socialistes ont poussée plus ou moins consciemment avec les 35 heures. La deuxième vise à redonner du sens au travail dans les entreprises, sans toutefois tomber dans l’excès d’une dramatisation excessive de l’emploi comme du chômage.

Aujourd’hui, beaucoup de salariés vivent dans la peur du chômage. Perdre son travail est devenu une angoisse parce que l’érosion de la compétitivité française depuis 30 ans génère un chômage structurellement élevé: le taux de chômage n’est plus passé en-dessous de 7% depuis 1982. Cette peur est d’autant plus forte que le marché de l’emploi est très rigide — il exclut les jeunes, les seniors, les mères de famille, les moins formés…- et le chômage de longue durée très important: en 2008, près de 38% des chômeurs étaient sans emploi depuis plus d’un an. Résultat: dans un pays où le droit du travail est très protecteur, 79% des salariés se sentent pourtant en précarité…

Le malaise au travail ne s’explique pas seulement par la peur du chômage, il est aussi lié aux conditions de travail qui ont profondément changé depuis quelques années avec le développement de nouveaux facteurs: révolutions technologiques très rapides; mondialisation qui pousse à la remise en cause permanente et à la recherche de compétitivité; pression «court termiste» d’actionnaires au détriment de stratégies à long terme, difficultés d’articulation entre vie familiale et vie professionnelle... Ces bouleversements n’ont pas été suffisamment pris en compte dans le management, l’organisation des entreprises ainsi que dans la formation initiale et continue. Le passage aux 35 heures a aussi contribué à déshumaniser le travail en supprimant «les temps morts», consacrés au relationnel et au management informel, pour ne garder que «le temps utile». Certes, on augmente la productivité horaire, mais quid de l’équilibre des salariés en entreprise?            

Je suis convaincu qu’on ne va pas changer le rapport au travail en passant par la loi. J’avais annoncé des propositions concrètes sur le travailler mieux, dont certaines sont reprises dans deux chroniques sur Slate des 10 octobre et 20 décembre. J’en ai avancées d’autres qui me paraissent emblématiques du nouvel état d’esprit qu’il faut insuffler dans l’ensemble de la société et des entreprises. Le mot clé qui doit diriger toute cette indispensable évolution vers le travailler mieux, c’est la reconnaissance.

Un salarié mérite d’être considéré et valorisé pour ce qu’il est et ce qu’il apporte. Cela passe évidemment par la rémunération, mais pas seulement. C’est ce que les managers, du plus haut dirigeant aux cadres intermédiaires, doivent intégrer chaque jour dans leurs relations avec leurs équipes.

C’est l’avènement du travailler mieux qui permettra aux Français d’accepter de travailler plus. Encore faut-il qu’il y ait du travail… Nous devons pour cela absolument gagner en compétitivité et baisser sensiblement le coût du travail en France. Si le travail coûte cher, c’est parce que nous faisons peser sur lui le financement d’une grande partie de notre protection sociale. A l’origine, les salariés cotisaient pour être protégés, eux et leurs familles. Désormais, nous avons une couverture maladie universelle qui protège tout le monde. Tout le monde doit donc participer au financement, pas seulement les salariés.

Je propose de rééquilibrer le financement de la protection sociale en allégeant les charges salariales et patronales et en augmentant à due proportion un impôt sur le revenu fusionné avec la CSG. Cela aboutirait à un système de prélèvement à assiette large et à taux progressif. A terme, les salariés doivent s’y retrouver sur leur feuille de paie (suppression de la part maladie des cotisations sociales des salariés) et les entreprises vont voir le coût du travail baisser (moins 2,8 points de charges sociales patronales).

Pour s’assurer que cette baisse des cotisations bénéficie à la compétitivité du pays plutôt qu’aux actionnaires, je propose une fiscalisation différenciée des profits. L’argent réinvestit dans l’entreprise sera moins taxé que celui versé  en dividendes. La baisse du coût du travail et le soutien à l’investissement, c’est précisément la stratégie adoptée par l’Allemagne avec succès.

Une fois que le coût du travail sera abaissé, nous aurons un rendez vous de courage: il faudra sortir de la logique des 35 heures, ce qui est d’ailleurs aussi un moyen de gagner en compétitivité. Aujourd’hui, nous travaillons moins que la majorité de nos voisins (en temps de travail et en nombre de travailleurs) et cette faible activité est largement financée par l’Etat. Les allègements de charge pour compenser les 35 heures et les exonérations liées aux heures supplémentaires coûtent entre 15 et 20 milliards par an! C’est paradoxal: l’Etat paie à fois pour que les Français travaillent moins et pour qu’ils travaillent plus…

Il faudra donc inciter les partenaires sociaux, branche par branche, entreprise par entreprise, à renégocier à la hausse le temps de travail sur une base annuelle. Cette négociation doit se faire progressivement, avec un maximum de contreparties dans la droite ligne du travailler mieux et de la baisse du coût du travail. Cela concerne évidemment l’Etat employeur, qui doit montrer l’exemple.

Je souhaite que les partenaires sociaux se saisissent de cette question et fixent eux-mêmes les rythmes, les modalités, les durées… Il faut éviter un effet 35 heures à rebours, quand l’Etat avait décidé seul, de manière rigide, arbitraire et uniforme. En revanche, l’Etat ne serait-il pas légitime à supprimer en partie les allègements de charge correspondant à la réduction du temps de travail pour les entreprises qui se considèrent suffisamment compétitives en restant aux 35 heures?

 Jean-François Copé  

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