Life

La dépravation des concours de goinfres

William Saletan, mis à jour le 18.07.2010 à 18 h 09

Dans 50 ans, quand les historiens se pencheront sur la décadence américaine, ils pourront ressortir les vidéos de la Major League Eating.

Joey Chestnut au concours Nathan's à Coney Island à New York le 4 juillet 2010

Joey Chestnut au concours Nathan's à Coney Island à New York le 4 juillet 2010, REUTERS/Brendan McDermid

Chaque année le 4 juillet, jour de la fête nationale américaine, la chaîne de fast-food Nathan’s Famous accueille à Coney Island, à New York, un concours du plus gros mangeur de hot-dogs. Mais cette année, le drame: la fête a été gâchée. Le Japonais Takeru Kobayashi, six fois champion de l’épreuve, a été embarqué par la police après avoir fait irruption sur la scène. Il n’avait pas été autorisé à participer au concours car il avait refusé de signer un contrat avec la Major League Eating (MLE), la ligue qui supervise la compétition

Des contrats? Une ligue pour les concours de nourriture? C’est une blague?

Même pas. C’est pire. La blague a tourné… au sérieux.

Jadis, les concours de plus gros mangeurs, c’était pour rigoler. La foule s’amassait à la foire du comté pour voir qui pouvait avaler le plus de tartes. En quelques minutes, il n’y avait plus de tartes, la limite de temps était dépassée ou les estomacs étaient pleins. Mais les choses ont bien changé. Les compétitions de nourriture sont désormais une véritable industrie, avec des stars, des managers, des sponsors,  de la publicité à l’international et une ligue professionnelle. Tout cela génère plus d’argent, plus d’exposition médiatique et plus de dangers pour la santé. Avant de se resservir une louche de perversité, il est temps de se demander si nous avons encore faim...

C’est pour rire qu’a été fondée il y a 13 ans la Major League Eating, Fédération internationale des concours de nourriture (IFOCE). George et Rich Shea, les deux frères spécialistes des relations publiques qui l’ont mise sur pied, ont d’ailleurs donné à leur bébé une devise en latin qui signifie «Derrière le gavage, la vérité». Ils ont appelé leurs membres «cavaliers de l’œsophage», ou encore «armes de digestion massive». Pour le concours de hot-dogs de cette année, ils ont banni les vuvuzelas.

Mais la MLE n’est plus une blague. Au cours des 12 derniers mois, elle a organisé 85 concours. Montant total des prix: quasi 600.000 dollars. Elle a convaincu de nombreux annonceurs, comme Coca-cola, Harrah’s, Netflix, Orbitz, Pizza Hut, Smirnoff et Waffle House. Cette année, Pepto-Bismol, Old Navy et Heinz ont en outre sponsorisé le concours de hot-dogs. La MLE concocte des programmes pour Fox, Spike TV et d’autres télés. Et la chaîne ESPN paie désormais la ligue pour diffuser le concours. Un public de 40.000 personnes y assiste sur place et 1,5 million de ménages regardent le spectacle à la télé.

Monopole

Face à tant de succès, la MLE se vante d’avoir le monopole. Elle se compare à la NFL (la Ligue nationale de football américain) et se targue d’avoir l’exclusivité des «plus grandes stars mondiales des concours de nourriture».

«Si vous voulez participer au Super Bowl, vous devez faire partie de la NFL; si vous voulez participer au Super Bowl des gros mangeurs, c’est-à-dire le concours de hot-dogs de Nathan’s, vous devez être membre de la MLE», a déclaré lundi Roch Shea, le président de la MLE, à CBS. «En dehors de la MLE, je ne vois pas où vous pourriez aller», a-t-il ironisé.

D’où la querelle sur le contrat. C’est en tant qu’amateurs que Kobayashi et d’autres ont commencé à participer au concours de hot-dogs il y a quelques années. Puis la MLE a introduit des contrats. Cette année, elle a empêché Kobayashi de participer car il refusait de signer un contrat. Celui-ci aurait limité sa liberté de gagner de l’argent en dehors du cadre de la MLE, par exemple en prêtant son image à des marques. Ce que la Ligue a demandé à Kobayashi ressemble à un supposé contrat standard de la MLE, posté sur Internet par une ligue rivale, All Pro Eating. Le contrat ainsi mis en ligne stipule que «le participant s’engage à prendre part uniquement à des compétitions, des spectacles ou des événements approuvés par la Ligue». En outre, «l’IFOCE doit être le seul et unique représentant du participant quand il s’agit de négocier tout revenu», y compris les revenus tirés des «apparitions personnelles, du merchandising, des licences, de la publicité, des films, de la télévision, de la radio, de l’Internet et de tout autre média». Le «participant est d’accord pour céder à l’IFOCE 20% des montants bruts qu’il reçoit au titre des activités mentionnées ci-dessus».

Professionnalisation

Dimanche 4 juillet, quand Kobayashi est monté sur la scène, Rich Shea lui a lancé la pire insulte de la MLE, il l’a traité de «non- professionnel».

Mais les concours de gros mangeurs sont devenus plus que professionnels. Et avec l’approbation du gouvernement, si l’on en croit Kobayashi. «J’ai reçu récemment un visa O-1 pour travailler aux Etats-Unis, c’est un visa accordé aux athlètes dotés de ‘capacités extraordinaires’», a-t-il expliqué.  «Ma capacité extraordinaire à moi, c’est de manger démesurément.» De tels visas sont réservés à des personnalités dotées de «capacités extraordinaires dans le domaines des sciences, des arts, de l’éducation, des affaires ou du sport».

Les dirigeants politiques américains semblent en réalité divisés au sujet de cette affaire. Alors que les services d’immigration des Etats-Unis ont accordé le visa spécial à Kobayashi, Michael Bloomberg, le maire de New York, a quasi ouvertement affiché son soutien à son principal rival lors de la «cérémonie de pesée» du concours de hot-dogs. Debout à côté de la star de la MLE Joey Chestnut, il a qualifié le concours de «Coupe du Monde de l’engloutissement», a traité Kobayashi de poule mouillée, et a félicité Chestnut d’avoir «mangé un nombre incroyable de hot-dogs, 68, en tout juste 10 minutes».

Félicitations du maire

Le même Michael Bloomberg a pourtant interdit les acides gras trans dans les restaurants de New York et fait maintenant pression sur les entreprises agro-alimentaires pour qu’elles réduisent les quantités de sel  – il menace de légiférer. Mais 68 hot-dogs, c’est une prouesse qui mérite les applaudissements! Le maire ne sait peut-être pas que chacun des hot-dogs de Nathan’s contient 692 milligrammes de sodium et 18,2 grammes de matières grasses, dont 6,9 grammes de graisses saturées et 0,5 grammes d’acides gras trans. Ce qui signifie que lors des 30 premières secondes du concours de hot-dogs, Chestnut a dépassé l’apport quotidien de sodium considéré comme «acceptable» par le gouvernement américain. En 45 secondes, il a dépassé la dose maximum de matières grasses recommandée par jour. Au bout des 10 minutes, il avait mangé 10 à 17 fois cette dose de matières grasses (dont 33 grammes d’acides gras trans) et 20 fois l’apport «acceptable» de sodium. Le maire aurait dû lui proposer un cigare – cela aurait causé moins de dégâts.

Bloomberg n’est pas le seul à chanter les louanges des concours de nourriture. Parcourez les comptes-rendus des débats du Congrès, et vous trouverez les discours élogieux des sénateurs Jay Rockfeller (démocrate de Virginie-Occidentale) et  Tim Johnson (démocrate du Dakota-du-Sud), et de la députée Tammy Baldwin (démocrate du Wisconsin). Ces trois parlementaires, comme beaucoup d’autres, luttent infatigablement contre la pornographie mais ne trouvent rien à redire quand il s’agit de s’enfoncer 68 saucisses dans la bouche en direct sur ESPN…

Si vous n’avez jamais regardé le concours de Nathan’s, vous pouvez vous rassasier en visionnant les extraits d’ESPN, la vidéo complète, ou encore le résumé du spectacle de l’an dernier concocté par la MLE. C’est une orgie de dégoulis de bave marron, de déchets de nourriture qui volent et de bouillie mâchée. Vous y verrez des aliments poussés au fond de la gorge avec les doigts et les poings, et des participants secouant leur cou et leur ventre pour faire descendre la nourriture. «Ils travaillent sur leur réflexe nauséeux», explique un présentateur d’ESPN. Un autre fait l’éloge d’un candidat: «Dieu lui a donné une vésicule biliaire super-active, et il n’a pas 4, mais 6 premières molaires. C’est un excellent mangeur.» Si les images de face ne vous suffisent pas, ESPN propose des gros-plans filmés par des caméras focalisées sur les mâchoires, ainsi qu’un compteur affichant le nombre de hot-dogs mangés chaque minute.

Etirer l'estomac

Chestnut, qui a remporté le concours ces quatre dernières années, a révélé sa technique au magazine Esquire. «Je bois des quantités massives d’eau pour m’assurer que les muscles autour de mon estomac restent étirés. Vous pouvez tromper votre corps et le forcer à accepter plus de nourriture. Je saute pour contrôler mon estomac et pousser les aliments plus vite. Ceux-ci veulent s’installer dans l’estomac, mais je les force à descendre toujours plus bas.»

«Je me suis entraîné à ignorer la faim et la satiété pendant si longtemps que je ne les sens plus», a-t-il ajouté sur ESPN. Il y a 10 ans, le record au concours de Nathan’s était de 25 hot-dogs. Aujourd’hui, c’est 68, et Chestnut affirme qu’il est allé jusqu’à 72 à l’entraînement.

Les risques pour la santé de ce style de vie sont évidents. Il y a 3 ans, Jason Fagone, l’auteur du livre Horsemen of the Esophagus: Competitive Eating and the Big Fat American Dream, racontait sur Slate les attaques, les blessures de la mâchoire, les morts par étouffement, les intoxications par l’eau et les autres tragédies provoquées par les concours de gros mangeurs. «Avec les prix de plus en plus importants et l’exposition médiatique, les participants sont tentés de défier les limites physiques de leur corps», analyse Jason Fagone. Ils «élargissent leur estomac en avalant d’énormes quantités de liquide», provoquant des paralysies digestives et des risques de ruptures gastriques. Une étude publiée cette année indique que les «mangeurs professionnels sont sujets à l’obésité morbide, à la gastroparésie, aux nausées intraitables et aux vomissements». Même la MLE met en garde les participants contre les «dangers inhérents et les risques» de ce sport.

Mais les participants continuent à affluer. Grâce à la MLE, à ESPN et au nombre toujours croissant de marques-sponsors, la notoriété et l’argent attirent chaque année de plus en plus de candidats. L’un d’eux a ingurgité 1 litre et demi de bière en moins de 6 secondes. Un autre a englouti un steak de plus de 2 kilos en mois de 7 minutes. Des individus de 45 kilos peuvent manger un huitième de leur poids en 8 minutes. A l’opposé, une douzaine de mangeurs d’élite associés à la MLE et à All Pro Eating pèsent plus de 135 kilos. Il y a 5 ans, l’un d’entre eux, Eric «Badlands»Booker – 190 kilos – a écrasé Emily Yoffe, de Slate.com, lors d’un concours du plus gros mangeur de boulettes de matza. Il fait aussi du rap, qui parle de concours de nourriture. Vous pouvez bien sûr acheter ses CD sur le site de la MLE.

Dans 50 ans, quand les historiens chercheront à identifier le moment qui incarne la dépravation de notre société – gloutonnerie, autodestruction, course vaine à la renommée – ce ne sera ni les bains publics pour gays, ni la série Big Love, ni le site Adultfriendfinder. Ce sera plutôt Joey Chestnut en train de se fourrer un 68ème hot-dog dans le gosier, en direct sur ESPN. Ou pire, ce sera le type qui battra ce record.

Par William Saletan

Traduit par Aurélie Blondel

William Saletan
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Journaliste
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