Economie

La déflation est-elle si mauvaise?

Daniel Gross, mis à jour le 16.07.2010 à 13 h 34

Les Etats-Unis pourraient connaître leur première baisse des prix depuis 80 ans. Est-ce une mauvaise chose?

Depuis quelques semaines, l’actualité économique s’avère quelque peu déprimante. La crise continue en Europe, les chiffres de l’emploi sont décevants, la Bourse est en baisse – et une déflation semble poindre. La déflation (cette maléfique sœur jumelle de l’inflation) n’émerge que très rarement. Cela fait plus de 80 ans qu’on ne l’a pas vu dans le coin, et aucune commission ne se réunit pour annoncer son retour, comme le fait le Recession Dating Committee du National Bureau of Economic Research en cas de contraction économique.

Les économistes s’accordent généralement pour dire que la déflation est une baisse généralisée des prix, telle que mesurée par l’indice des prix à la consommation (IPC). «Je ne sais pas s’il existe une définition officielle, mais il faudrait que j’observe une baisse des prix à la consommation une année durant avant de pouvoir affirmer qu’une déflation est en cours», explique Brad DeLong, professeur d’économie à l’Université de Californie à Berkeley. L’IPC, qui enregistre une hausse de 2% pour les 12 derniers mois, a chuté en avril (-0,1%) et en mai (-0,2%); il est resté aux alentours de zéro durant les cinq premiers mois de 2010.

Mauvaise réputation

Mais pourquoi la déflation a-t-elle si mauvaise réputation? Après tout, la baisse des prix est toujours une bonne surprise. On a appris à des générations d’étudiants en économie et de banquiers centraux que l’inflation était le grand méchant loup; qu’elle entraîne l’érosion de la valeur de l’épargne. Et depuis quelques dizaines d’années, l’inflation modérée est devenue la norme.

Il existe en fait une bonne et une mauvaise déflation. La mauvaise déflation ressemble à celle que nous avons connue pendant la crise de 1929: «La dernière période d’importante déflation remonte aux années 1930», explique ainsi Michael Bordo, professeur d’économie à la Rutgers University et co-auteur d’un article sur la bonne et sur la mauvaise déflation dans l’histoire américaine. «Entre 1929 et 1933, les prix ont baissé de 15% en moyenne.» Cette déflation a été induite par une baisse de la production, de la demande et du crédit – d’un côté, pas assez d’argent et des salaires trop réduits; de l’autre, trop de marchandises et trop de travailleurs. La chute massive des salaires et des prix provoquée par la Grande Dépression fut désastreuse, parce qu’elle empêchait les entreprises et les consommateurs de rembourser leurs dettes.

Bonnne déflation

Mais nous avons également connu des périodes de bonnes déflations – il faut pour cela que la baisse des prix coïncide avec une économie nationale florissante. Dans les années 1920, qu’on appelle encore les Roaring ‘20s [rugissantes années 1920] en raison de la vitalité économique de l’époque, les prix baissaient d’1% par an environ. Entre 1870 et 1896, les prix ont connu une baisse progressive en pleine période de croissance (avec un bon paquet de bulles économiques en cours de route). Et ce parce que les innovations technologiques – le chemin de fer, le télégraphe, l’électricité, la chaîne de montage – avaient permis aux fermiers, aux entrepreneurs et aux fabricants de produire et d’expédier leurs produits pour moins cher et de façon plus efficace.

Il est donc difficile d’émettre un jugement de valeur sur la déflation: tout dépend de votre situation (vendeur ou client ?) et de l’état de l’économie générale. Les emprunteurs à taux fixe (le gouvernement, les propriétaires, beaucoup d’entreprises) accueillent l’inflation à bras ouverts, mais redoutent la déflation. Il est plus facile d’assurer le remboursement d’une dette lorsque les salaires et les prix connaissent une hausse modérée. Et lorsqu’une large part de la capacité économique d’un pays n’est pas utilisée (usines fermées, beaucoup de chômeurs), il n’y a parfois rien de tel qu’une petite inflation pour remettre tout le monde sur pied. A l’inverse, une baisse continue des prix peut vite devenir un frein à l’investissement et à la prise de risque.  

L'inflation idéale

De plus, beaucoup d’économistes et la plupart des banquiers centraux pensent que le taux d’inflation idéal se situe un peu au dessus de zéro. «L’expérience montre qu’un taux d’inflation d’environ 2 ou 3% permet à l’économie d’atteindre son plein potentiel, avec un plein emploi durable», selon Joseph Gagnon, senior fellow au Peterson Institute for International Economics. D’ailleurs, même la Federal Reserve – qui est la première à se battre contre l’inflation aux Etats-Unis – souhaite que les prix augmentent. La garantie de la «stabilité des prix» est l’un des mandats de la Fed, ce qui implique un taux d’inflation annuel  stable et régulier. La Fed n’explique pas les choses aussi clairement, mais sa politique monétaire vise un taux d’inflation d’environ 1,5 à 2% par an.

La prochaine publication de l’IPC aura lieu à la mi-juillet. Un chiffre négatif marquerait la troisième baisse consécutive et ferait sans doute enfler la polémique entourant la déflation. (Nous n’avons pas connu quatre mois de baisse consécutive de l’IPC depuis les années 1930, si l’on en croit les statistiques). Mais il ne suffit pas d’étudier l’évolution de l’IPC pour évaluer les risques d’une déflation. Lorsqu’une légère baisse des prix s’accompagne d’une croissance à 3%, comme c’est le cas aujourd’hui, il n’y pas vraiment d’inquiétudes à avoir. Selon Michael Bordo, «c’est quand déflation va de pair avec une croissance au ralenti qu’il faut commencer à se faire du souci». Autrement dit: gare à la stagflation!

Daniel Gross

Traduit par Jean-Clément Nau

Photo: Making money/Photos8.com via Flickr CC License by

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