Monde

Terrorisme: riposte à Kampala

Dan Morisson, mis à jour le 16.07.2010 à 8 h 02

Pourquoi un groupe d'Islamistes somaliens a-t-il posé des bombes dans des soirées de retransmission de la Coupe du Monde en Ouganda?

Funérailles d'une des victimes de l'attaque de dimanche 11 juillet. REUTERS.

Funérailles d'une des victimes de l'attaque de dimanche 11 juillet. REUTERS.

Les réserves de sang commençaient à se tarir à l'hôpital Mulago, dans la capitale ougandaise de Kampala, lundi matin; et les stocks en oxygène aussi. Les urgences étaient pleines, ses couloirs débordant de victimes mutilées par la double attaque à la bombe d'un club sportif et d'un restaurant remplis d'habitués venus voir la finale de la Coupe du Monde.

Pendant ce temps, en Somalie, à des années-lumière des bars et des cafés de Kampala, le Cheikh Youssef Isse se félicitait des explosions comme si c'était son équipe qui venait de battre les Pays-Bas au Soccer City Stadium de Johannesburg. «C'est la meilleure nouvelle qui pouvait nous arriver», a-t-il déclaré à Reuters, peu après la détonation.

«L'Ouganda est un grand pays infidèle qui soutient le soit disant gouvernement de Somalie», a dit Isse, commandant d'une milice somalienne ressemblant aux Talibans et connue sous le nom de al-Shabaab. «Nous savons que l'Ouganda s'oppose à l'Islam et nous sommes donc très heureux de ce qui vient de se passer à Kampala.»

Isse ne connaît rien à l'Ouganda, une fragile démocratie perchée sur la rive nord du Lac Victoria, à une exception dramatique près: environ 2.700 militaires ougandais sont en Somalie et défendent le gouvernement central de Mogadiscio, soutenu par les États-Unis, contre les forces d'al-Shabaab et de ses alliés jihadistes étrangers.

Une puissance régionale

Dimanche soir, les Ougandais ont dû couvrir les frais de la politique étrangère musclée, et parfois risquée, de leur pays avec pas moins de 74 morts et de nombreux blessés.

Le président Yoweri Museveni cherche depuis longtemps à exporter l'influence de l'Ouganda au-delà des frontières de son pays, grand comme un tiers de la France. J'ai dîné sous des tentes militaires avec des soldats et des officiers de police ougandais siégeant comme gardiens de la paix au Darfour, et j'ai passé des postes de contrôle ougandais dans l'arrière-pays du Sud-Soudan, où les Forces de défense populaires de l'Ouganda pourchassent les derniers membres sanguinaires de l'Armée de résistance du Seigneur (LRA), dans la lointaine République centrafricaine.

En 1997, des rebelles et des dissidents soutenus par l’Ouganda et le Rwanda, aux rangs desquels de nombreux enfants, marchent pendant près de 2.000 km à travers le continent pour renverser le dictateur zaïrois vieillissant Mobutu Sese Seko. Tout juste un an plus tard, les forces ougandaises et rwandaises envahissent à nouveau le pays, devenu République Démocratique du Congo, et tentent maladroitement de supprimer le successeur de Mobutu (et ancien allié de Museveni), Laurent-Désiré Kabila. Ces dernières années, les forces rwandaises et ougandaises ont pillé des milliards de dollars de ressources congolaises en diamants et en bois.

La majorité des Ougandais n'est responsable d'aucune de ces interventions.

Même les deux décennies de règne sanglant du terrible chaman Joseph Kony et de son Armée de résistance du Seigneur demeurent une abstraction pour quasiment toute la population, exception faite des quelques tribus du Nord les plus touchées par la violence aveugle de la LRA. Après plus de 20 ans de combats, et plus de 20.000 enfants enlevés par la LRA, la majorité des législateurs ougandais n'a jamais visité la région du Nord la plus affectée, même si elle ne se trouve qu'à 20 minutes de vol de Kampala.

Ce n'est qu'en Somalie que Museveni a trouvé des opposants avec suffisamment de moyens, de motivation et de chance pour riposter au cœur de la capitale relativement riche de l'Ouganda – et ils l'ont fait avec un sens aigu de la symbolique.

L'allié des Etats-Unis contre les islamistes d'al-Shabaab

La première explosion de dimanche s'est produite à l'Ethiopian Village, un restaurant populaire auprès des Ougandais et des expatriés (la nourriture y est bonne) amassés ce soir-là autour d'écrans géants retransmettant les matches de la Coupe du Monde. C'était l’Éthiopie qui, en 2007, avait envahi la Somalie pour destituer l'Union des Tribunaux Islamiques, dont al-Shabaab fait partie.

La seconde attaque s'est déroulée à une soirée de Coupe du Monde, co-sponsorisée par Vision Voice FM, la station de radio du journal New Vision, une entité para-étatique contrôlée par le gouvernement et le Mouvement de Résistance Nationale dirigé par Museveni. C'est là, alors que des centaines de personnes regardaient le match assis dans des chaises de jardins sur les pelouses surpeuplées du club de rugby de Kyadondo, qu'on dénombre la plupart des victimes.

«Nous attaquerons nos ennemis partout où ils se trouvent», a déclaré le Cheikh Ali Mohamud Rage, porte-parole d'al-Shabaab, à l'Associated Press.

Museveni essaye depuis des années de soutenir les initiatives américaines, européennes et africaines cherchant à éviter que la Somalie ne tombe totalement entre les mains des forces islamistes radicales. Après qu'une coalition de seigneurs de guerre, soutenue par les États-Unis, a été expulsée de Mogadiscio par les Tribunaux Islamiques, en 2005, il a participé au plan avorté visant, avec des mercenaires américains, à reprendre la capitale somalienne au Gouvernement Fédéral de Transition, reconnu par la communauté internationale.

Aujourd'hui, ce sont des vies ougandaises qui se risquent en Somalie. Vingt-deux soldats ougandais ont trouvé la mort depuis 2007, et plus de 50 ont été blessés ou victimes de maladies. En participant à la Mission de l'Union africaine en Somalie, ou Amison, les Ougandais cherchent à ce que la Somalie ne tombe pas entre les mains d'al-Shabaab et de ses amis d'al-Qaida. Mais l'Amison est aussi responsable de bombardements massifs sur la capitale ayant tué de nombreux civils que ces gardiens de la paix ont juré de protéger.

Lundi au crépuscule, des bombes tombaient à nouveau sur Mogadiscio, représailles collectives sur une population souffrant depuis vingt ans de pillages et de chaos. (La survie de plus de 3,2 millions de Somaliens dépend de l'aide humanitaire.)

Un chouchou bien autoritaire

En Ouganda, Museveni a juré de se venger. «Nous devons les débusquer, où qu'ils se trouvent», a-t-il déclaré aux journalistes.  

Les explosions de Kampala vont sûrement être utilisées pour renforcer la répression contre l'opposition ougandaise – une pression sur le système électoral quadriennal ayant aidé le président à se maintenir au pouvoir depuis 1987.  Le terrorisme et la sécurité vont, plus que jamais, servir à justifier des arrestations d'activistes et de journalistes.

Museveni est le chouchou de l'Occident. Les États-Unis et l'Europe sont visiblement satisfaits de détourner le regard de son penchant autoritaire en échange de la participation de l'Ouganda à des opérations au Soudan et en Somalie.

L'Ouganda accueille aussi plus de 4.000 réfugiés somaliens. Ces immigrés vont devoir faire face à une intense offensive de suspicion et de haine dans un pays qui s'est réveillé un matin en réalisant que boxer dans la catégorie supérieure ne vous empêche pas de prendre des coups.

Dan Morrison

 Traduit par Peggy Sastre

Dan Morisson
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