Partager cet article

Christophe Lemaitre, de la race des champions

Photo finish du 200m des Mondiaux d'athlétisme en 2009. REUTERS/Seiko/

Photo finish du 200m des Mondiaux d'athlétisme en 2009. REUTERS/Seiko/

Dire que Christophe Lemaitre est le premier «blanc» à être passé sous la barre des 10s sur 100 a-t-il un sens? Dialogue entre nos spécialistes du sport et de la médecine.

Christophe Lemaitre a battu d'un centième son record de France du 100 m en 9''95, en remportant l'épreuve des Championnats d'Europe par équipes d'athlétisme, samedi 18 juin à Stockholm. Cet article, paru l'année dernière au moment où Lemaitre devenait le premier blanc à passer sous la barre des 10'', revient sur la délicate question de l'éventuel lien entre couleur de peau et performance sportive.

***

Il y a dix jours, l’affaire était inimaginable. Usain Bolt, la star mondiale du sprint comme de l’athlétisme tout entier, ne serait  pas l’unique vedette du meeting de Paris, organisé le vendredi 16 juillet au Stade de France. En terme de concurrence médiatique, le Jamaïcain a d’ores et déjà  fort à faire avec un Français qui rêve carrément de l’inquiéter sur 100m à Saint-Denis.

Double champion de France du 100m et du 200m depuis la semaine dernière, Christophe Lemaitre, 20 ans, est devenu un phénomène du sport français en l’espace d’un week-end à Valence. Non content d’égaler le record national du 200m vieux de 23 ans (20’’16), il a surtout fait tomber un mur en devenant le premier «blanc» (1) à passer sous la barre des 10’’ au 100m.

Ce chrono de 9’’98 est historique. Même à quarante centièmes du record du monde (9’’58, Bolt).

Jamais un «blanc» n’avait crevé ce plafond.  Depuis Jim Hines, premier homme à courir cette distance en moins de 10’’ (en 1968), ils sont 71 à avoir réussi une telle performance chronométrique. Tous des noirs.

Yannick Cochennec et Jean-Yves Nau, respectivement chroniqueurs sport et médecine-sciences de Slate.fr reviennent sur ces données; données qui relancent une controverse récurrente croisant caractéristiques génétiques (pour ne pas dire couleurs de peau) et performances humaines. Les 9’’98 de Christophe Lemaitre soulèvent en effet une question paradoxale: les athlètes noirs seraient-ils (et si oui pourquoi?) «naturellement» plus rapides sur cette distance que leurs homologues blancs? Comment comprendre que depuis 1984 inclus, toutes les finales olympiques du 100m n’ont vu s’affronter que des athlètes noirs?

Yannick Cochennec : Avant d’aborder un sujet aussi complexe et controversé, il me semble essentiel de préciser que Christophe Lemaitre (jeune homme d’ordinaire très effacé) est précisément sorti de sa réserve sur ce thème. Il s’est insurgé contre le fait que cette statistique de «premier homme blanc à franchir la barre des 100m» puisse être à ce point médiatisée. Il a évoqué le caractère «universel» de l’athlétisme; un espace où tout le monde aurait sa chance. «Parler de sprinteur blanc, je trouve ça aberrant», a-t-il déclaré. Cette histoire, c’est lourd, je n’aime pas du tout ça.»

Peut-être est-ce là une manière inconsciente visant à repousser l’attention qui désormais va se porter sur sa personne; une tentative préventive pour dire au monde   qu’il n’est pas «une bête curieuse», qu’il ne mérite pas d’être regardé différemment des autres athlètes, des hommes.  

Pour autant, on ne saurait ignorer que le sport adore se nourrir de statistiques. Et de la même manière que l’on a pu dire en 1968 qu’Arthur Ashe était le premier homme de couleur à remporter un tournoi du Grand Chelem en tennis, il est désormais inscrit dans l’histoire que Christophe Lemaitre est bien le premier blanc à être passé sous les 10’’.  Je m’étonne qu’il s’en étonne, et ce même si je comprends que le mot génétique, à partir du moment où il est prononcé, peut nous mettre mal à l’aise.

Jean-Yves Nau : Nous abordons ici un sujet à très, très, haut risque. Tentons d’être clair, pédagogique. La prudence s’impose car les errances d’une génétique utilisée et pervertie par des idéologies racistes sont là, récentes. Elles font que l’on ne peut toujours pas, sans danger, évoquer (voire sous-entendre) que des facteurs génétiques (par définition innés) interviennent, de près ou de loin, dans la réalisation de performances physiques et athlétiques hors du commun. Le risque est ici d’autant plus grand que (consciemment ou pas), on est immanquablement amené à établir des corrélations entre les facteurs génétiques pouvant expliquer pour partie telle ou telle performances et ceux qui sont à l’origine des couleurs de la peau.

Là encore, le risque de nourrir des thèses racistes n’est jamais très loin et ne peut être pris à la légère. A sa façon, Christophe Lemaitre a sans doute pressenti que rapprocher sa couleur de peau et son record pouvait ouvrir une moderne boîte de Pandore. C’est d’autant plus paradoxal qu’il aurait aussi pu se targuer d’être «génétiquement défavorisé» et d’avoir de ce fait réaliser un exploit d’une valeur encore plus grande que celle établie par le chronomètre…  

Sujet à haut risque donc. Pour autant, la génétique existe et explique pour une large part notre constitution corporelle, notre physiologie et certaines de nos différences. S’interdire d’y faire référence serait une erreur manifeste. Comme l’a excellemment dit le généticien Axel Kahn dans les colonnes de L’Equipe à propos du cas Lemaitre, il n’y a rien de mensonger ou de contraire à l’éthique que d’expliquer que des déterminants génétiques interviennent – par exemple — dans le fait que les Suédois sont en moyenne plus grands et plus costauds que les Pygmées. Si des déterminants  génétiques expliquent la couleur des yeux, des cheveux ou de la peau, il est à peu près évident (même si en l’état des connaissances actuelles, nous n’en avons pas la preuve certaine) que d’autres déterminants génétiques peuvent être impliqués des performances sportives via, par exemple, la constitution de certaines fibres musculaires.

Mais il faut se garder de toute simplification en prenant pour fait acquis que «les noirs sont plus rapides que les blancs» sur la base de statistiques sportives qui sembleraient l’indiquer. On peut facilement comprendre pourquoi de tels débats ébranlent le monde du sport: ils remettent en cause un principe d’égalité assez naïf qui voudrait que «chacun ait sa chance» et que les différences et les records  ne seraient que le fruit conjoint de la volonté et de l’entraînement. Christophe Lemaitre ne dit rien d’autre:

Il ne faut pas se baser sur la couleur mais sur l’envie, la hargne, l’entraînement. C’est ça le plus important, pas d’être blanc ou noir.

L’«envie» et la «hargne» sont sans aucun doute essentielles (et certains réductionnistes pourraient d’ailleurs soutenir qu’ils ont aussi des déterminants génétiques…) tout comme l’entraînement. Mais pourquoi faudrait-il se refuser à étudier et à intégrer l’existence de facteurs génétiques qui peuvent conduire à expliquer les performances sportives? Il ne s’agit pas de sacraliser le gène ou l’ADN mais, simplement, de chercher à comprendre. Et la génétique est une science qui avance à très grands pas.

De la taille des mollets éthiopiens

Yannick Cochennec : Pour le Pr Véronique Billat, directrice du laboratoire d’étude de la physiologie de l’exercice à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), «les performances physiques sont à 30% dues à des causes héréditaires et à 70% à l’entraînement et à l’environnement». Elle reprend notamment l’exemple de la domination des Ethiopiens et des Kenyans dans les courses de longues distances en rappelant qu’en s’entraînant en altitude (l’Ethiopie est sur un plateau central dont l’altitude varie entre 1.800 et 3.000m; le Kenya a une altitude moyenne de 1.850m), les coureurs de ces pays auraient la capacité à consommer de l’oxygène avec un rendement supérieur aux autres athlètes. Mais elle valide également les travaux du chercheur danois Bengt Saltin qui a aussi étudié la question de cette suprématie.

Il  considère qu'au-delà de la tradition des courses longues dans cette partie du monde, c'est surtout la morphologie particulière des coureurs kenyans et éthiopiens qui la justifierait: ils auraient, selon lui, des mollets beaucoup plus fins que les coureurs du reste de la planète. Ils pèseraient notamment en moyenne 400g de moins que ceux des Danois. Ce qui rendrait le ramené» de la jambe arrière plus aisé et permettrait, par voie de conséquence, la multiplication rapide des foulées.

Jean-Yves Nau : Cet exemple est particulièrement démonstratif. Les variables concernées sont sans aucun doute multiples qui empruntent aux habitudes et à la culture sportive d’un pays mais aussi à l’environnement et à l’alimentation etc.  Mais pourquoi faudrait-il écarter la génétique au motif qu’il serait mal d’en parler et ce parce que ce serait prendre le risque de donner des arguments aux personnes qui développent des thèses racistes?

Deux points me semblent importants ici. Le premier est que ces personnes n’ont pas besoin de la science pour soutenir leurs thèses. Le second est qu’expliquer des différences génétiques et corporelles qui peuvent existent entre les hommes n’est en rien raciste. Le racisme commence lorsque l’on se sert de ses différences pour commencer à établir des hiérarchies entre les hommes, à considérer qu’il y a des êtres supérieurs et d’autres qui ne le sont pas, voire qui ne sont pas des hommes.   

On ne saurait non plus se voiler la face. Si l’on suit cette chercheuse de l’Inserm, 30% ce n’est pas rien. Et on peut raisonnablement penser qu’avec les progrès de la génétique, il sera de plus en plus facile pour chacun d’avoir accès à sa carte génétique individuelle, de connaître son génome. On peut dès lors imaginer qu’il deviendra possible de programmer des carrières (sportives ou pas) en fonction de certaines dispositions inscrites dans les gènes.

On ne serait pas du tout dans le cadre du dopage, mais dans celui d’une sorte de présélection génétique afin d’obtenir les meilleurs résultats dans différents domaines.

Même si nos gènes gardent encore aujourd’hui une large part d’inconnu et de mystère, ils semblent bien écrire, à l’échelon moléculaire, une part de notre destin; et qui plus est une part dont une fraction est héréditaire. Or, dans ce domaine, les risques sont grands comme le montre dans une relative perfection le film «Bienvenue à Gattaca». Ce dernier évoque l’avènement d’un eugénisme de grande échelle avec des parents aisés à qui l’on propose systématiquement un tri génétique de leurs futures progénitures afin qu’elles soient les plus proches d’un «idéal» normatif, physique et sanitaire.

Ceci dit, les principes de présélection existent déjà. Il y a des critères utilisés par les fédérations, renforcés par la volonté de certains parents qui veulent, par exemple, que leurs enfants se mettent au tennis parce que c’est un sport rémunérateur. Ce n’est pas parce que nous vivons dans une société démocratique que nous échapperons forcément à cette logique (cette dérive?) qui existe déjà plus ou moins. La génétique pourrait ainsi simplement rajouter à la société du spectacle sportif en permettant de battre des records que l’on tenait jusqu’alors comme inaccessibles.

Yannick Cochennec : Une telle hypothèse serait sans doute inquiétante dans la mesure où ces avancées de la science pourraient s’intégrer dans la politique d’états dictatoriaux soucieux de mettre en place une élite sportive qui priverait les jeunes de leur libre choix. Mais j’ai du mal à imaginer qu’en France un enfant se mettrait au lancer du poids au motif  qu’il pourrait avoir des dispositions innées dans cette discipline et ce alors qu’il n’a qu’une envie: jouer au foot... Pour ma part, et au-delà de la génétique, j’ai tendance à penser que le sport est surtout ancré dans des traditions et, par voie de conséquence, empêtré dans des lieux communs à l’image du film «Les blancs ne savent pas sauter».

Aux Etats-Unis, le basket est, par essence, un sport de la culture noire, joué principalement par des noirs. Ce qui n’a pas empêché un blanc, Larry Bird, de devenir l’un des plus grands joueurs de l’histoire. Comme le baseball est culturellement un sport de blancs et d’hispaniques. Pourquoi ne voit-on jamais, ou si rarement, de noirs sur les podiums olympiques de natation? En partie parce qu’en Afrique, il n’y a pas de piscine et qu’il s’agit donc d’une discipline inconnue des plus jeunes. Je ne vois pas pourquoi un Sénégalais ne pourrait pas devenir champion du monde du 100m nage libre.

S’il n’y a pas eu récemment de blancs compétitifs sur 100m avant Christophe Lemaitre, c’est tout simplement parce que nos esprits ont été modelés selon cette idée que le 100m était réservé aux Noirs. A partir de là, les jeunes blancs se sont démobilisés sur cette distance en jugeant qu’elle n’était pas faite pour eux. A mes yeux, c’est un cliché balayé par le résultat de Lemaitre. Cette barre des 10’’ aurait dû être effacée par un blanc depuis belle lurette. En tennis, où il faut être rapide et endurant, il est possible, nous le voyons aujourd’hui, d’avoir une n°1 mondiale qui soit menue comme Justine Henin ou costaude comme Serena Williams.

Le nombril de la course

Jean-Yves Nau: En l’absence de certitudes absolues émanant de la génétique en particulier et de la science en général nous pouvons effectivement pianoter sur toute la gamme allant du déterminisme biologique à l’environnementalisme absolu. De l’inné à l’acquis.  

Yannick Cochennec : Ah, la science… Il y a trois ans, qui aurait pu imaginer qu’un homme pourrait courir le 100m en 9’’58 et le 200m en 19’’19? Personne, et surtout pas certains scientifiques, qui pronostiquaient que certains records comme ceux-là ne pourraient être grignotés que centième par centième. Or Usain Bolt les a «explosés». Je crois que la science a souvent été démentie par quelques phénomènes «inexplicables».

Que penser, par exemple, de cette nouvelle étude qui vient de paraître dans l’'International Journal of Design and Nature and Ecodynamics et qui indique que le nombril, centre de gravité du corps, serait la clé du secret de la domination des noirs à la course à pied et de celle des blancs en natation. Si deux coureurs ou deux nageurs de la même taille, un noir et un blanc, sont comparés, «leur taille importe peu, mais la position de leur nombril ou centre de gravité du corps fait la différence», a expliqué le Pr Adrian Bejan (Université de Duke) co-auteur de cette étude. Peut-on sérieusement accorder de l’attention à de telles conclusions émanant pourtant d’éminents scientifiques?

Jean-Yves Nau : Les scientifiques ont –au moins- un point commun avec les athlètes: ils ne détestent pas la notoriété. Et, de fait les auteurs de cette étude ont connu une certaine gloire médiatique avec cette publication sur la valeur de laquelle je suis bien incapable de me prononcer. Sans vouloir aucunement jouer le rôle du scientiste, je pense qu’il est essentiel de prendre conscience du prodigieux et ultra-rapide développement de la génétique humaine. Pour l’heure, cette discipline ne parvient pas à véritablement guérir mais elle sait diagnostiquer, avant la naissance un nombre croissant de maladies d’origine génétique.

Sans jouer non plus au devin, tout indique que nous nous rapprochons du moment où il ne s’agira plus de corriger (ou d’éliminer) le pathologique mais bel et bien d’améliorer l’existant en manipulant le génome humain comme on le fait avec des végétaux ou des animaux. De ce point de vue, le sport sera sans aucun doute le premier terrain expérimental. Le stade redeviendrait alors le cirque et les athlètes de modernes gladiateurs. 

(1) Une première version de cet article comportait une erreur: il y a déjà eu un Français sous les 10 secondes. Ronald Pognon avait tapé 9"99 en 2005 à Lausanne. Nos excuses à Ronald Pognon et à nos lecteurs.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte