France

Woerth/Bettencourt et l’équation de l’opinion: suspicion, résignation, dérision

Monique Dagnaud, mis à jour le 16.07.2010 à 12 h 04

Quels seront les effets de l'affaire et du feuilleton Bettencourt / Woerth dans le rapport complexe qu'entretiennent le «peuple» français et ses élites?

Des feuilletons médiatiques comme l’affaire Bettencourt, la France en a connu plusieurs au cours des trente dernières années (affaires Urba, les frégates de Taïwan,  la cassette Méry, affaire Baudis, etc). Aucun  pays démocratique n’échappe à la vigilance et parfois l’acharnement des organes de presse – outils de la vie citoyenne, mais aussi entreprises commerciales. En quoi ces  sagas politico-médiatiques diffèrent-elles, dans l’Hexagone, de ce qui se passe ailleurs? Ici, elles se diffusent dans une société qui, en profondeur, ressent une suspicion à l’égard de ses élites

De même, elles s’inscrivent dans un contexte où, historiquement, l’Etat a toujours tenté d’exercer son emprise  sur les médias. Dès lors défiance à l’égard des dirigeants et scepticisme à l’égard des informations forment la clef de lecture du citoyen/spectateur, le spectre de la manipulation par les puissants et les médias constituant un creuset culturel.

Face aux rebondissements de l’affaire Bettencourt– une accusation d’abus de faiblesse qui a tourné en accusation d’abus de pouvoir,  l’homme de la rue ne réagit pas d’une pièce. Il se révolte en tant que citoyen et, comme spectateur, il se laisse guider  par une hilarité résignée  – les images du Petit Journal de Canal + se superposant sur les informations  de médias plus institutionnels. Certes, une marge existe entre les grands délits financiers liés aux marchés publics ou le financement occulte d’un parti politique, d’une part,  et les indélicatesses et abus dans la vie quotidienne des ministères (voitures et appartements de fonction, népotisme, jeux d’influence, etc), de l’autre ; pourtant  l’électeur ne va pas dans le détail. Sa sidération englobe le tout.  Faisant sienne l’idée selon laquelle qui vole un œuf vole un bœuf, il  s’étrangle d’indignation et/ou rigole doucement, c’est selon.

De nouvelles valeurs françaises

Ce spectacle, conforte son sentiment, en son for intérieur, que «les puissants» ne respectent pas la légalité. Les Français figurent parmi les peuples qui ont le moins confiance dans leurs  institutions, le Parlement ou leur justice (Yann Algan et Pierre Cahuc dans «La société de défiance» [PDF]).

Simultanément,  leur attitude vis-à-vis de la morale publique est ambivalente  et fluctuante. Ils figurent comme les champions de l’incivisme – ce que dévoilent les comparaisons internationales rassemblées par Yann Algan et Pierre Cahuc. Accepter un pot-de-vin, ne pas s’émouvoir de ceux qui abusent des aides publiques: le laxisme à l’égard des règles sociales dessine un trait national, un comportement qui contraste nettement avec celui, par exemple, des habitants des pays du nord ou des pays anglo-saxons. Parallèlement, des travaux récents montrent que, sans que cela soit absolument flagrant,  l’évolution des valeurs françaises  va «plutôt dans le sens de la réhabilitation du principe d’obéissance aux règles que dans celui de la montée d’un individualisme incivique». Cette demande d’ordre et de sécurité explique, infiniment plus que l’adhésion à un capitalisme décomplexé, l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 (travaux d’Etienne Schweisguth sur les valeurs, «Le trompe-œil de la droitisation», Revue française de science politique, juin-août 2007). 

Par conséquence, l’électeur qui avait voté pour une moralisation des mœurs politiques n’a aujourd’hui plus que ses yeux pour pleurer. Au prochain vote que fera-t-il?  Le feuilleton médiatique Bettencourt  peut devenir un élément d’appui, parmi d’autres,  pour une réévaluation de ses jugements. Mais les suspicions (la tricherie des puissants) s’ajoutant aux suspicions (qui manipule ces informations? A qui profitent-elles?), il se peut que cette saga de l’été le saisisse comme un divertissement, un combat d’ombres entre puissants dont il compte les points.  

Cœurs à vif

La vie démocratique est, par essence, tumultueuse. Mais dans d’autres pays, l’équilibre des pouvoirs, la vigilance sur le respect des règles d’utilisation de l’argent public  un sens civique collectivement partagé en atténuent les chaos. Par exemple, les fonds publics dévolus à l’activité ministérielle sont davantage contrôlés en Allemagne qu’en France; et en 2009, en Grande-Bretagne, le scandale des notes de frais abusives a entraîné immédiatement  plusieurs démissions d’hommes politiques. Chez nous, le tumulte est davantage à vif.

A cela, les médias français apportent leur grain. Balayée en temps réel par le gyrophare  des rédactions, l’activité gouvernementale est soumise, ici comme ailleurs,  à un questionnement permanent (voir le numéro 138 de la revue Le Débat, «Penser les médias»,  2006, notamment l’article de Marcel Gauchet «Contre-pouvoir, méta-pouvoir, anti-pouvoir»). Ce quatrième pouvoir, toujours prêt à se dresser en magistère, Nicolas Sarkozy a imaginé qu’il pouvait le contrôler — en agissant sur le sommet, en nommant directement  le président de France Télévisions, ou en intervenant lors des recompositions capitalistiques de ce secteur.  Cette conception instrumentale étonne. L’idée d’une «reprise en mains» apparaît  en effet saugrenue dans un régime démocratique, où le statut des entreprises de presse, ainsi que celui des journalistes,  est protégé au nom de l’indépendance, et où de surcroît ,  la culture professionnelle  est d’abord celle du «contre-pouvoir».

Ce fantasme du contrôle des médias, véritable erreur de tactique politique,  a allumé une suspicion contre l’Elysée, et  accru encore la pression critique des organes de presse.  Par ailleurs, dans les affaires judiciaires, le secret de l’instruction et la présomption d’innocence sont depuis longtemps violés, le tribunal de l’opinion publique étant régulièrement pris à témoin par les divers protagonistes (voir le livre de Jean-Marie Charon «Un secret si bien violé : la loi, le juge et le journaliste», le Seuil, 2000).  Les intrusions médiatiques dans les enquêtes politico-judiciaires scandent la vie démocratique française et emballent l’opinion, parfois sans beaucoup de précautions (voir l’affaire Baudis, un exemple à méditer).

L'exutoire

Les scandales politico-médiatiques qui ont jalonné la vie politique sous la Ve République ont été gérés sur un mode parallèle: nier, résister, répliquer par des poursuites judiciaires et attendre que l’opinion publique se lasse. En France, on ne cède pas sous la pression de la presse, on la dompte ou on l’ignore. Les gouvernants  resserrent leurs rangs et  serrent les dents, lâchent quelques victimes expiatoires (Alain Joyandet et Christian Blanc), et s’empressent d’adopter quelques mesures gages de bonne volonté (l’annonce d’une diminution du train de vie des ministères). En espérant que  la tempête se dissipera dans le ciel (des vacances).

Outre les vacances, les sociétés développées disposent d’antidotes au chaos politique. Or, parmi ceux-là, les médias, contrairement à une idée commune, opèrent plutôt comme un exutoire. Dans une société renvoyée en permanence à elle-même par le miroir des images, la colère tourne plus facilement en hilarité incrédule qu’en désordre de la rue.

L’enquête menée par Mediapart, et relayée abondamment par la presse, aiguise la soif de sang qui s’éveille naturellement face aux dérapages des puissants. Mais cette humeur vengeresse du citoyen peut s’évanouir dans l’humeur goguenarde du spectateur qui regarde une pièce dont, en habitué, il connaît tous les ressorts. L’esprit de dérision, que maintes émissions instillent depuis des décennies, irrigue le regard porté à l’égard de la politique. Cette culture, qui a toujours trouvé dans l’anti-élitisme français un terreau fertile, a été galvanisée par les nouveaux médias.

Comme l’indique Arnaud Mercier («Pouvoirs de la dérision, dérision des pouvoirs», revue Hermès 29, 2001), «la dérision porte en elle une dimension de contestation, de remise en cause de l’ordre établi ou des principes largement acceptés dans une société ou dans un groupe» mais si «elle ritualise la contestation», elle use «d’une violence symbolique qui reste verbale et qui jugule donc, en partie, les remises en cause plus violente des pouvoirs». A la formation de l’opinion, les médias sont un aiguillon puissant, mais tout autant, ils placent l’électeur dans la posture du spectateur qui prend toutes ses distances… Y compris à l’égard du tournis de l’information. La rhétorique de la dénonciation risque alors, comment un torrent galopant qui arrive en zone plate, de s’étaler doucement. Sauf à réveiller la torpeur de l’été par des révélations permanentes.

Monique Dagnaud

Photo Flickr CC by Alyssa L. Miller

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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