Monde

C'est à celui qui sera le plus à l'écoute des électeurs

John Dickerson, mis à jour le 19.07.2010 à 12 h 00

Les partis américains se jettent à la tête leur incompréhension mutuelle de la situation sociale du pays.

Oreille

Ear /Travis Isaacs via Flickr CC License by

Vous comprenez? C’est la question de la campagne [pour les élections au Congrès, en novembre] 2010, et la réponse est toujours la même: non. «Les leaders républicains de Washington n’ont pas compris» a déclaré le président Obama début juillet après que les sénateurs du GOP ont voté contre un élargissement des allocations chômage. Au début du mois, lors du débat à la Chambre des représentants sur la réforme des services financiers, Mike Pence, le président de la conférence républicaine au Congrès, a critiqué les démocrates: «Quand on regarde cette loi, il apparaît évident, une fois encore, que la majorité n’a rien compris.» En Arizona, les partisans de la loi controversée sur l’immigration proposée par l’État vendent des T-shirts qui disent: «The President Just Doesn't Get It» [le président n’y comprend rien]. Quand le département de la Justice a annoncé le 6 juillet qu’il irait devant les tribunaux pour faire annuler cette loi, le républicain Harry Mitchell, d’Arizona, a réagi en déclarant: «La seule chose que ce procès réussira à faire sera de démontrer aux habitants de l’Arizona que Washington n’a toujours rien compris».

En cette année électorale, les citoyens sont en colère. Dans un récent sondage du Washington Post, seuls 29% des Américains ont déclaré qu’ils soutiendraient leurs représentants à la Chambre en novembre, ce qui est encore moins qu’avant les élections historiques de 1994. Les politiciens qui prétendent que leurs opposants «ne comprennent rien» espèrent transformer cette colère en furie. Ce politicien ne vous déçoit pas parce qu’il est incompétent, mais parce que ce que vous dites ne l’intéresse pas. C’est le sentiment qui motive le mouvement du Tea Party. «Le gouvernement ne veut pas nous entendre» s’est indigné un manifestant lors d’un rassemblement contre la réforme du système de santé d’Obama, dans l’Iowa, pendant les derniers jours du débat sur le système de santé du début de l’année. «Nous devons les forcer à écouter».

Crise de confiance

Si les deux camps se répandent sur les incapacités du parti adverse, c’est en partie parce qu’ils ne peuvent apaiser la colère des électeurs en évoquant des solutions possibles. Les gens ne sont pas d’humeur à croire aux promesses de Washington. Et, chacun pour des raisons qui lui sont propres, aucun des deux partis n’a beaucoup à dire. Les démocrates n’arrivent pas à galvaniser les électeurs avec les programmes qu’ils ont votés. Seules 33% des personnes interrogées lors d’un récent sondage Pew pensent que la loi de relance a contribué à créer des emplois. La réforme du système de santé est en train de gagner en popularité, mais même dans les sondages les plus optimistes, moins de 50% des personnes interrogées la voient d’un œil favorable. Les républicains ne proposent pas de solutions détaillées simplement parce qu’ils ont pris la décision stratégique de rester dans le vague sur ce qu’ils feraient s’ils parvenaient à reprendre les rênes. Ils ne veulent offenser personne, et préfèrent que ces élections prennent plutôt la forme d’un referendum sur les programmes impopulaires des démocrates.

Si les politiciens sont incapables de reconnaître les problèmes, comment peuvent-ils les résoudre? Cette question était au cœur de l’accusation portée par Obama au début du mois de juillet dans le Wisconsin, lorsqu’il a reproché au leader de la minorité à la Chambre, John Boehner, représentant de l’Ohio, de comparer la crise financière à un insecte. «Puisque le leader républicain est à ce point déconnecté des dures réalités du peuple américain, il ferait mieux de venir ici, à Racine, et de demander aux gens s’ils trouvent que la crise financière ressemble à une fourmi». Et quant à ceux qui ne sont pas déconnectés, ils ne vous entendent pas parce qu’ils sont compromis. Pendant que le Sénat débattait d’une version de la loi de réforme des finances, le président tempêtait que le chef des républicains au Sénat faisait fi des bénéfices évidents de la loi parce qu’il était redevable aux banquiers de Wall Street qu’il sollicitait dans l’espoir de recevoir des dons pour la campagne.

Les démocrates accusent leurs adversaires d’incompétence délibérée. Les républicains parlent d’arrogance. Depuis des mois, les leaders républicains saupoudrent leurs déclarations publiques sur toute une série de sujets d’accusations selon lesquelles le président et les leaders démocrates sont si férus d’idéologie qu’ils en restent sourds au tollé du peuple. «Les Américains veulent que nous écoutions ce qu’ils ont à dire sur le système de santé», a déclaré Mitch McConnell, républicain du Kentucky et leader de la minorité au Sénat, pendant les débats sur le sujet. «Cela fait une année entière qu’ils nous le disent. Chose incroyable, nos amis de l’autre camp ne semblent toujours pas le comprendre. Mais les Américains voient bien ce qui se passe. Et c’est pourquoi il rejetteront une nouvelle fois ce projet de loi».

Obama a donné lui-même à ses adversaires le bâton pour le battre. Sur des sujets allant de la relance au système de santé, en passant par sa gestion de la marée noire de BP, lui et ses conseillers n’ont eu de cesse d'imputer leurs problèmes à une mauvaise communication. «Il semble penser que nous ne comprenons pas ce qui se passe parce qu’il n’a pas eu l’occasion—dans ses 411 discours et ses 158 interviews de cette année—de nous expliquer correctement ses politiques» a écrit Sarah Palin pendant le débat sur le système de santé. «Au lieu de raisonnablement dire aux Américains «J’écoute», le président ordonne «Écoutez-moi!». Cette approche est précisément la raison pour laquelle les gens sont braqués contre Washington».

Quand les politiciens ne sont pas en train de reprocher à leurs adversaires de ne rien écouter, ils déploient de grands efforts pour montrer à quel point eux sont à l’écoute. Quand le républicain Scott Brown a remporté le siège de sénateur de Ted Kennedy pour le Massachusetts l’hiver dernier, Obama a fait de «J’entends ce que vous me dites» le thème de son discours sur l’état de l’Union. La candidature de la sénatrice Blanche Lincoln, démocrate de l’Arkansas, aurait reçu un nouveau coup de fouet après la diffusion d’un spot publicitaire dans lequel elle déclarait être à l’écoute. «Je m’appelle Blanche Lincoln, et je sais que vous êtes en colère contre Washington. Je vous ai entendus, croyez-moi ».

La dictature de l'opinion, une nouvelle donnée politique

Les républicains ont mis au point un exercice d’écoute très élaboré, appelé «America Speaking Out», où les électeurs sont invités à soumettre des idées qui viendront alimenter le futur programme du GOP. En écoutant le peuple, promet Boehner, les républicains «changeront le mode de fonctionnement de Washington». La théorie qui sous-tend la position des républicains est que si une politique n’est pas populaire, le président ne doit pas la mettre en œuvre. Boehner a poussé ce raisonnement encore plus loin. Lors des débats sur l’efficacité de la loi de relance, il a cité non pas le nombre d’emplois créés, mais les sondages d’opinion qui montraient que les gens y étaient opposés. Comme l’a récemment souligné Benen, Boehner utilise la tactique de l’écoute pour ne pas avoir à entrer dans les détails des politiques.

Ce point de vue est un renversement complet de l’ancienne vision du leadership des républicains. Pendant la présidence Bush, l’opposition publique à la guerre n’avait aucune espèce d’importance. Comme le disait Dick Cheney:

«Elle n’est peut-être pas très populaire auprès du public—mais cela n’importe pas, dans le sens que nous devons poursuivre notre mission et faire ce qui nous semble juste. Et c’est exactement ce que nous faisons. Nous ne sommes pas en campagne. Nous faisons ce qui nous semble être juste».

Cela était aussi valable pour les affaires internes à l’époque de Bush. Quand le président lança son plan de création de comptes privés de sécurité sociale, il cita l’impopularité du programme comme preuve de ses vertus. «C’est pour cela que nous nous sommes présentés à la fonction présidentielle» déclara Bush dans un discours de 2005 sur l’opposition politique à laquelle il devait faire face (seuls 35% des Américains approuvaient ce projet à l’époque.) «Quelqu’un a dit: «C’est une montagne bien escarpée à gravir, Monsieur le Président». Eh bien, mon point de vue c’est que plus c’est abrupt, mieux c’est—car quand on arrive au sommet, on se rend compte que l’on a laissé une contribution d’une grande portée derrière soi». Si l’on suit cette courbe impopularité/altitude, le plan de réforme du système de santé d’Obama le projette à des hauteurs inégalées.

Cela fait des lustres que les hommes politiques accusent leurs opposants d’être déconnectés des réalités. Mais associer les fortunes d’un politicien à sa capacité «d’entendre» le public est une idée horrifiante. Et cette opinion ne date pas d’hier. C’est la thèse même du livre de Walter Lippmann, Public Opinion, publié en 1922. Quelque 88 ans plus tard, les politiciens débattent de la manière de stimuler l’économie et de maîtriser le déficit, ce qui va nécessiter de faire des choix difficiles. Pourtant, à en croire un récent sondage du Pew Research Center, les gens que les politiciens sont censés écouter pour montrer qu’ils «comprennent» sont eux-mêmes incapables de faire ces choix. Les sondés disent que oui, ils veulent que les États équilibrent leurs budgets—et en grande majorité, s’opposent aux mesures nécessaires pour y parvenir. En gros, ils n’y comprennent rien.

John Dickerson

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Ear /Travis Isaacs via Flickr CC License by

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