France

JM Colombani: le pari risqué de Nicolas Sarkozy

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 13.07.2010 à 16 h 08

Le chef de l'Etat est désormais dépendant des procédures du procureur Courroye.

Cérémonie du 8 mai 2010 à Paris. Philippe Wojazer / Reuters

Cérémonie du 8 mai 2010 à Paris. Philippe Wojazer / Reuters

L’exercice  auquel s’est livré Nicolas Sarkozy, face à David Pujadas, répondait à un objectif immédiat: redonner au président l’oxygène qui lui fait défaut. Au plus bas dans les sondages, pris dans une tourmente politico-financière qui entretient la confusion dans les esprits, pressé de refixer un cap, Nicolas Sarkozy avait besoin d‘air. La technique habituelle des présidents sous la Ve République,  dans cette situation, est de s’adresser au pays, ce qui a généralement pour effet d’alléger la pression et de permettre de reprendre pied.

Ainsi, au cœur de la tourmente créée par les affaires liées au financement du parti socialiste, François Mitterrand  s’en était pris à «l’argent qui dort, l’argent qui corrompt». A son tour, placé au cœur d’une querelle touchant au financement de son propre parti, le RPR, Jacques Chirac avait lâché le fameux «abracadabrantesque». De l’un comme de l’autre, la presse avait dit, au choix: «Quel artiste! Quel prestidigitateur!». Nicolas Sarkozy a usé d’un autre registre. D’une certaine façon plus courageux, puisqu’il a maintenu, en même temps que sa défense du bouclier fiscal, sa critique dune relation «malsaine» avec l’argent, qui serait celle de l’ensemble de la société française, récusant aussi bien ceux qui l’idolâtre que ceux qui le vouent l’argent. Aidé par une mise en scène épurée — deux chaises et une table face à un mur sans ornement du Palais de l’Elysée — Nicolas Sarkozy a usé d’un registre sobre dans la forme et ferme sur le fond.

A-t-il pour autant pu recharger ses réserves d’oxygène? Rien n’est mois sûr car, dans ce genre de circonstances, c’est moins le propos qui compte que la situation elle-même. Or celle-ci reste, à ce stade, très défavorable au chef de l’Etat: avec un tel niveau d’impopularité, il peut difficilement espérer convaincre ou redevenir simplement majoritaire après seulement une heure de télévision.

Défendre ses positions

Son objectif était clair: tenter de redevenir le maître du calendrier politique. Il a donc défendu ses positions; à la fois celle d’Eric Woerth, ministre chargé de la réforme des retraites, et la sienne propre en annonçant qu’il procéderait à un grand ménage gouvernemental à l’automne. Il est, ce de point de vue, l’exact opposé de Lionel Jospin. Ce dernier n’avait pas hésité à sacrifier DSK, soupçonné à l’époque d’être lié aux affaires financières douteuses de la Mnef. Ce sacrifice, efficace dans un premier temps, puisque la pression médiatico-politique en avait été aussitôt allégée, cohérente par rapport à l’image de rigueur morale qui était celle du Premier ministre de l’époque, mais très coûteuse sur le plan politique. Car peu importe que DSK ait été ensuite blanchi. Le dispositif politique de Lionel Jospin, cette fameuse «dream team», qui plaisait  tant aux Français, avait été défaite. Cette première bataille perdue peut être vue, avec le recul, comme un signe annonciateur de la défaite de 2002.

C’est très exactement ce schéma que voudrait éviter Nicolas Sarkozy. Ce faisant, il prend un risque élevé. De deux choses l’une en effet: ou bien Nicolas Sarkozy a raison de tenir bon, parce que, comme il l’a expliqué, les soupçons de financement illégal de sa propre campagne via Eric Woerth vont tomber les uns après les autres, au fur et à mesure des enquêtes; ou bien au contraire ces enquêtes mettront au jour des faits avérés et, dans ce cas, il lui sera plus difficile de se rétablir, alors qu’il aurait gagné un maximum d’oxygène à se séparer d’Eric Woerth dès maintenant. Il s’en est toutefois séparé sur un point, en incitant son ministre à quitter promptement son poste de trésorier de l’UMP.

Marge de manœuvres étroite

Maître du calendrier, maître du temps, comme disait Hubert Védrine, c’est l’obsession de tous les présidents de la Ve. C’est fondamentalement cette position que Nicolas Sarkozy voudrait voir restaurer à son profit, en obtenant le vote de la réforme des retraites puis, une fois celui-ci passé, en enclenchant l’ultime phase de son quinquennat, avec un gouvernement vraisemblablement austère et ramassé. Le pari est donc risqué, car Nicolas Sarkozy est dépendant d’un homme, Philippe Courroye le procureur de Nanterre. Des enquêtes que celui ci a commencées de conduire dépendra en effet soit la validation du schéma présidentiel, soit au contraire son invalidation.

Ce que l’on peut retenir aussi c’est l’étroitesse de la marge de manœuvres du Président. On voit bien que, dans son esprit, il a posé lundi la première pierre d’une reconquête partielle, principalement tournée vers son propre électorat, pour se redonner une marge de manœuvres. Mais celle-ci, à ce stade, n’existe pas: il lui serait en effet, sinon impossible, du moins excessivement coûteux de se séparer de François Fillon. Car on sentait bien grandir le désarroi à l’intérieur de la droite, lequel précède en général la révolte ou la quête d’un général de rechange. Remercier François Fillon dans les circonstances actuelles serait donc, ipso facto, inciter un rival à se mettre en avant. Or, on imagine très bien François Fillon quittant Matignon et se rendant sur ses terres de la Sarthe pour proclamer un jour: « J’aurai peut-être un jour un destin national…» (c’est le verbatim de ce qu’avait dit Georges Pompidou,  à Rome, après avoir été remercié par de gaulle.)

De même, tout le propos présidentiel, consistant à maintenir le cap fiscal,  à dénoncer une fiscalité qui pèse particulièrement à ses yeux sur les Français aisés : tout cela ressemblait fort à un appel, à un rassemblement autour de sa personne. Mais je doute que, en quelques semaines, d’ici au mois d’octobre, Nicolas Sarkozy puisse se redonner les moyens d’une alternative à François Fillon.

Un handicap et un costume

On le sait, son équation personnelle de départ est devenue pour lui un handicap. En premier lieu, parce qu’il avait bâti son élection autour de la réhabilitation de la réussite individuelle. Or, cette thématique a été balayée par la crise et par le retour qu’a imposé celle-ci aux valeurs collectives. En second lieu, très vite, Nicolas Sarkozy s’est trouvé contesté dans sa façon même d’exercer sa fonction présidentielle, plutôt dans une incarnation de cette fonction, qui ne correspond pas à ce qu’attend le pays.

Lui a toujours voulu imposer son propre costume alors que les Français considèrent qu’il doit entrer dans un costume qu’ils ont eux-mêmes dessiné. Si bien que les bases de Nicolas Sarkozy se sont très vite affaiblies, et si l’on regarde ses courbes de popularité, devenues impopularité, elles sont constamment basses depuis la fin de 2007. Et cette constante n’a eu d’exception que lorsque Nicolas Sarkozy s’est troué aux avants postes de la gestion d’une crise internationale. Son problème est donc aussi très largement de réimposer une figure de Président.

L’exercice télévisé était, par sa mise en scène, important. Peu importe ce qu’il a pu dire, mais pendant une heure on l’a vu «faire Président». Avec le calme et le souci de «l’équilibre», dont il s’est constamment prévalu. Mais il s’est, en même temps, trahi lui-même en répétant à l’envie tout au long de cet entretien: «je suis président de la République». En se réassurant lui-même, il cherchait à en convaincre les Français.

Un juge de paix

On notera enfin qu’à travers cette émission, et la réponse que lui a aussitôt apportée Martine Aubry, sur une chaine concurrente, on a entrevu les grandes lignes de la bataille présidentielle qui devrait opposer le président à l’actuelle secrétaire du PS. Pour le président, un leitmotiv: Sortir de la crise! Je suis celui qui va nous sortir de la crise! Pour Martine Aubry, au-delà de la posture d’opposante systématique (conforme à la posture recommandée par Laurent Fabius: quand on est dans l’opposition, on s’oppose et, si on gagne, on voit), Martine Aubry a énoncé une belle ambition: «Redonner aux Français l’envie de vivre ensemble». Deux slogans donc qui seront placés sous l’œil d’un seul juge de paix: l’état de nos finances publiques.

Autant la campagne de 2007 avait cherché à faire rêver les Français, autant celle de 2012 sera placée sous le signe du sérieux. On a donc vu Nicolas Sarkozy placer quelques balises pour priver Martine Aubry de la possibilité d’engager un catalogue de promesses à l’ancienne, au moyen de hausses d’impôts généralisées. De son coté, Martine Aubry n’est pas loin d’avoir ressuscité enfin l’ennemi de classe en la personne de Nicolas Sarkozy, l’ami des riches et des puissants. Manifestement, la campagne a déjà bien commencé.

Jean-Marie Colombani

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