France

Les ombres du Président

Temps de lecture : 3 min

Le chef de l'Etat ne cesse de vilipender les «commentateurs» qui lui rappellent ses promesses oubliées.

Cérémonie aux Invalides en mai 2010. REUTERS/Philippe Wojazer
Cérémonie aux Invalides en mai 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

Je suis commentateur de la vie politique sur France Inter et sur Slate, parfois aussi sur Canal Plus et ailleurs. Du coup, quand le Président, lors de son intervention de lundi soir, fait référence, à plusieurs reprises, aux «commentateurs»Ce ne sont pas les commentateurs qui vont me dicter ma conduite», «Si j’écoutais les commentateurs, je n’arrêterais pas de remanier mon gouvernement»), je me sens un peu visé. C’est d’ailleurs assez valorisant et ça flatte mon ego de commentateur! Le chef de l’Etat a parlé de moi! Un peu, je sais, il y a les autres aussi…

Rassurez-vous, je ne commence pas à avoir la grosse tête mais c’est vrai, cette façon de paraître obsédé par ce que l’on dit nous conforte et plus il répète qu’il ne se laisse pas dicter son action, plus on comprend qu’en réalité il est à la traîne. Il finit toujours par céder, et trop tard.

Eric Woerth va devoir quitter ses fonctions de trésorier de l'UMP mais bien sûr, rien à voir avec un quelconque conflit d’intérêts, aucun rapport avec le fait que tout le monde le demande, c’est simplement pour pouvoir «se consacrer à la réforme des retraites».

Remaniement

Finalement, il y aura un remaniement en octobre! Il y aura une commission pluraliste pour évaluer s’il y a des problèmes avec le cumul de certaines fonctions.

Et c’est normal qu’il cède puisque les commentateurs, bien souvent, ne font que comparer ce que fait le président avec ce qu’il avait dit qu’il ferait! En d’autres termes, la plus grande partie de nos commentaires, ceux qui turlupinent le plus le Président et ceux auxquels il finit par céder (tout en faisant mine de ne pas y céder par une attitude bravache) sont ceux qui ont trait à la «République irréprochable», à la «République exemplaire», c'est-à-dire ceux qui ont tout simplement trait à ce que le Président avait dit qu’il ferait et qu’il n’a pas fait.

Il ne cède finalement pas aux commentateurs mais à lui-même, via ceux (les commentateurs) qui lui rappellent ses propres commentaires. Nicolas Sarkozy avait affirmé, pendant la campagne de 2007, avec ce ton volontaire et péremptoire dont il est coutumier, qu’il nommerait un gouvernement resserré de quinze ministres. Une fois élu, il en nomme 40, plus des commissaires, des hauts commissaires sans parler des divers missionnés prestigieux et rémunérés.

Gouvernance sarkozyste

Les commentateurs commentent et remarquent que c’est exactement le contraire de ce qu’il avait dit qu’il ferait et le voilà qui affirme qu’il nommera un gouvernement compact en octobre mais que, bien sûr, ça n’a rien à voir avec les injonctions des commentateurs. Il devrait plutôt nous remercier de lui rappeler les bonnes idées de la gouvernance sarkozyste telle qu’elle était définie au printemps 2007 pendant la campagne, immédiatement abandonnées dès le 7 mai au soir!

Dans le rapport entre Nicolas Sarkozy et les commentateurs, il y a aussi la caricature. Le Président n’aime rien tant que de caricaturer et déformer ce que disent les commentateurs de lui, soit pour se victimiser, soit… pour dire n’importe quoi et décrédibiliser les dits commentateurs. A ce moment-là, le commentateur que je suis et qui avait les chevilles qui commençaient à gonfler en écoutant le Président faire sans cesse référence à ses papiers, passe de l’état de contentement béat et amusé à un énervement quasi outragé… Le président use et abuse des «on dit que je ceci, on dit que je cela…».

Par exemple quand David Pujadas lui demande si ce ne serait pas plus judicieux que l’enquête sur l’affaire Woerth soit confiée à un juge d’instruction plutôt qu’au juge Courroye, procureur de la République de Nanterre et donc lié à l’exécutif. Le Président répond que l’«on» fait cette demande maintenant qu’Eric Woerth a été «blanchi» par l’Inspection Générale des Finances alors qu’ «on» ne le demandait pas quand le ministre du Travail subissait des attaques à charge de la presse. Sous-entendu, «on» ferait feu de tout bois avec comme seul objectif d’abattre un homme pour des raisons politiques et s’attaquer au Président. C’est évidement totalement faux: depuis que le juge Courroye s’occupe de cette affaire, «on» considère en général que, comme ce devrait être le cas dans une «République irréprochable, exemplaire etc», un juge indépendant devrait être en charge du dossier.

Ambiance de défiance

Ce dialogue de sourds entretenu à distance par le Président et les «commentateurs» ne créerait pas cette ambiance de défiance et d’incompréhension, ces suspicions de manipulation d’un côté, de politisation de l’autre, si la communication présidentielle était plus fluide et transparente, si, comme le candidat Sarkozy l’avait promis, il y avait par exemple des conférences de presse régulières ou, comme dans toutes les démocraties européennes, un porte-parole du chef de l'Etat qui répondrait régulièrement aux questions des journalistes sans donner l’impression de céder à des injonctions de procureurs médiatiques auto-proclamés tels que le président aime bien décrire les «commentateurs».

Au fait, des conférences de presse régulières, ce n’est pas une lubie de «commentateurs». C’est simplement une promesse du candidat Sarkozy… Le président n'est poursuivi que par lui-même.

Thomas Legrand

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