Monde

La bataille des imams d'Allemagne

Foreign Policy, mis à jour le 21.08.2012 à 9 h 29

Ils sont au coeur d'une lutte acharnée entre Berlin et Ankara pour obtenir l'allégeance de la diaspora turque d'Allemagne.

Envoyés par la Turquie pour lutter contre l’influence occidentale autant que contre le radicalisme islamiste, les imams d’Allemagne sont au cœur de la bataille menée pour le futur de l’Islam en Europe.

Des décennies durant, nul n’a prêté attention, en Allemagne, aux guides spirituels musulmans importés en Allemagne. La présidence des Affaires Religieuses de Turquie y envoie en effet très discrètement des imams, en poste pour quatre ans, afin de pourvoir aux besoins spirituels des immigrants turcs d’Allemagne et de leurs familles –et de s’assurer qu’ils se conforment aux normes culturelles turques.

Ces jours-ci, les imans turcs se retrouvent au cœur de l’attention générale. Berlin et Ankara se livrent une bataille acharnée, qui dépasse de loin les questions religieuses. Les deux pays sont en concurrence pour obtenir l’allégeance de la diaspora turque d’Allemagne, forte de 3 millions d’individus et qui représente à elle seule les deux-tiers des musulmans du pays. Des deux côtés, les imams sont considérés comme la cheville ouvrière de la communauté turque d’Allemagne. Ils sont la seule autorité respectée chez les Deutschtürken (Turcs d’Allemagne), arrivés en Allemagne comme Gastarbeiter –main d’œuvre immigrée bon marché- dans les années 1960.

Les imams peuvent emprunter trois directions différentes à l’égard de la diaspora turque d’Allemagne, chacune avec des conséquences immenses pour le futur de l’Islam en Allemagne et en Europe: les prêcheurs vont-ils encourager les Turcs de la diaspora à s’intégrer dans l’Allemagne séculière, vont-ils les pousser à adopter une posture plus radicale et extrémiste ou vont-ils décider de continuer de faire de la majorité de la plus grande communauté musulmane d’Allemagne une communauté étrangère aussi longtemps qu’ils le pourront?

Livre pessimiste

Dans un livre récemment publié en Allemagne, Rauf Ceylan, spécialiste des questions religieuses, fils d’immigrants kurdes d’Anatolie, offre l’examen le plus clair et le plus incisif à ce jour des imams venus de l’étranger vers l’Allemagne, démontrant à quel point ils seront cruciaux pour le destin de l’Europe. «Au final, écrit-il, ce sont eux qui décideront de l’attitude des jeunes musulmans, qui adopteront une posture libérale, conservatrice ou extrémiste.» Son livre, Die Prediger des Islam: Imame -Wer Sie Sind und Was Sie Wirklich Wollen (Les prêtres de l’Islam: les imams –Qui sont-ils et que veulent-ils?) n’est guère optimiste.

Les imams ne sont pourtant pas en train d’engendrer des terroristes potentiels – c’est même le contraire. Dans le domaine du fondamentalisme, les intérêts de l’Allemagne et de la Turquie s’interpénètrent. La dernière chose dont Ankara a besoin est que les Turcs d’Allemagne réimportent les dérives les plus radicales de l’Islam dans la république d’Ataturk. Selon Ceylan, les imams extrémistes représentent moins d’1% de la communauté des imams allemands et ces jeunes chefs spirituels, aptes à manipuler les médias, opèrent en dehors des mosquées établies et sont généralement hors de portée des autorités allemandes et turques. L’Allemagne a échappé de justesse à des attaques terroristes identiques à celles ayant frappé Madrid et Londres et Ceylan met en garde contre l’énorme potentiel destructeur de ces fondamentalistes «d’un nouveau genre».

La plupart des imams d’Allemagne sont des «tradi-conservateurs» ou, comme Ceylan les appelle, «des Prussiens déguisés en imams». Ces prêtres sont, dans leur immense majorité, des fonctionnaires de l’Etat turc, en poste à l’étranger, installés pour la plupart dans des mosquées administrées par la plus importante organisation musulmane d’Allemagne, l’Union turco-islamique pour les affaires religieuses (DITIB), connue en Allemagne sous le nom de «main d’Ankara».

Imams conservateurs

Depuis que la Turquie a réalisé que des millions de ses citoyens vivent en Allemagne et n’ont pas l’intention de revenir prochainement en Turquie, de nombreux imams sont partis pour l’Allemagne pour des raisons tant politiques que religieuses. Le DITIB a été créé par les autorités turques au début des années 1980 pour enrayer l’occidentalisation et l’émancipation culturelle de la diaspora des Turcs d’Allemagne ainsi que l’évolution des pratiques religieuses, s’écartant trop des traditions turques. Les imams ont ceci de «prussien» (le terme «ottoman» serait plus approprié) en ce que leurs mœurs sont extrêmement conservatrices, qu’ils sont prompts à l’autoritarisme et poussent à une allégeance inconditionnelle envers la Patrie –dont ils vantent les mérites à leurs ouailles lors des sermons, des fêtes et des cours de religion.

Les salaires des imams turcs sont versés par le gouvernement d’Ankara qui présente souvent l’intégration comme une insulte à la «turquitude». Les Turcs de l’étranger doivent rester des Turcs, quelle que soit leur carte d’identité, dixit le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Lors d’une visite en Allemagne, Erdogan a même baptisé l’assimilation de «crime contre l’humanité» et recommandé avec insistance la création de lycées exclusivement turcs en Allemagne. Ankara, qui a récemment créé un Secrétariat aux turcs de l’étranger, recommande même à la diaspora turque d’agir dans l’intérêt de la Turquie, comme des agents diplomatiques bénévoles.

Bien que le DITIB refuse de l’admettre, ses imams ont pour mission essentielle d’empêcher les Turcs d’Allemagne, dont certains sont présents depuis quatre générations, de devenir des Allemands ordinaires. Un rapide coup d’œil dans les quelque 900 locaux du DITIB en Allemagne atteste de leur allégeance, après Allah: on y vend des drapeaux turcs, des cartes postales turques, des bonbons, des jeux et des t-shirts turcs. Les représentants du DITIB travaillent main dans la main avec l’ambassade de Turquie à Berlin ainsi qu’avec ses consulats régionaux. Le ministère de la religion d’Ankara écrit, tous les vendredis, des sermons pour les Turcs et pour la diaspora, dont celle qui se réunit dans les mosquées tenues par le DITIB en Allemagne.

Sermons absurdes

Certains imams interrogés par Ceylan reconnaissent l’absurdité de la lecture de sermons évoquant la vie des villages d’Anatolie à des croyants vivant dans le centre-ville de Hambourg. «La majorité des thèmes [des sermons rédigés à Ankara] sont à mille lieux des préoccupations quotidiennes des gens écrit Ceylan. Au lieu d’évoquer des problèmes sociaux brûlants, comme l’éducation ou les mariages forcés, les Imams de Berlin et de Duisburg radotent sur la bataille des Dardanelles, la vie d’Ataturk ou sur la Zakat, le système de sécurité social turc».

Comme certains politiques allemands, Ceylan se plaint de l’incapacité des imams à aider les croyants face aux problèmes complexes posés quotidiennement aux communautés d’émigrants en Allemagne. Disposant d’une maîtrise limitée de l’allemand et connaissant mal la société allemande, les imams importés sont incapables, par exemple, d’aider les familles à naviguer au sein de la bureaucratie allemande ou d’utiliser son système de santé alambiqué. Leur ultra conservatisme les rend peu à même d’offrir des réponses concrètes sur des questions telles que la santé ou le rapport à autrui, que les jeunes adultes de la troisième et quatrième génération partagent avec leurs homologues allemands. Toutes les études récentes montrent que la communauté turque est mal intégrée, à la peine dans les écoles allemandes et ne parvient pas –à de rares exceptions comme Ceylan lui-même ou Mesut Ozil, la star d’origine turque de l’équipe de football allemand– de monter au-delà des niveaux inférieurs de l’échelle sociale.

Ozcan Mutlu, membre médiatique du Parti Vert de Berlin, attaque les responsables turcs, coupables selon lui de «perpétuer les différences nationales». «Nous voulons que les enfants allemands et turcs apprennent ensemble» dit-il, et pas séparément. Le Premier ministre turc ne parle pas au nom des Deutschtürken, insiste-t-il. Malgré cela, leur provincialisme –encore renforcé par les imams turcs- les empêche de s’intégrer.

Diplomatie

La question des Turcs d’Allemagne est aujourd’hui un point de friction dans les relations souvent troublées entre la Turquie et l’Allemagne. La Chancelière Angela Merkel a répliqué à Erdogan que «l’intégration» n’est pas «l’assimilation». Les Allemands ne veulent pas transformer les Turcs en Allemands, a-t-elle ajouté, mais les anciens migrants devraient participer à la vie publique en Allemagne.

Angela Merkel prend aujourd’hui des mesures pour intégrer les Turcs. Les partisans de l’intégration s’accordent pour dire qu’une nouvelle génération de professeurs de religion doit être formée en Allemagne, ce qui permettrait de marier plus facilement l’Islam aux valeurs de la modernité. Mais si Ankara et le DITIB ne s’opposent pas publiquement à cette idée, les piques lancées à l’encontre de Ceylan par les patriotes ayant lu Die Prediger des Islam, l’accusant de salir l’Islam et la patrie démontrent leur opposition.

Cette année, l’Allemagne s’est attachée à créer plusieurs chaires de théologique islamique dans les universités allemandes, afin de former des imams, d’autres personnels religieux (dont un clergé féminin) et des étudiants en religion. La pensée aujourd’hui en vogue en Occident est que, indépendant des séminaires turcs, un nouvel Islam, critique et démocratique, pourrait en émerger, qui serait plus adapté à la vie en Europe. En Allemagne, une université pilote existe à Osnabrück, dans le nord-ouest de l’Allemagne, non loin de la frontière hollandaise, où Ceylan enseigne. Mais ses premières années de fonctionnement ont été marquées par de nombreux désaccords au sein de la communauté musulmane et entre les mondes universitaires allemands et turcs. Un avant-goût de ce que peut signifier la création de tels départements et leur fonctionnement.

Voici qu’arrive la question délicate: quelles mosquées accueilleront ces prêcheurs modérés et formés en Allemagne lorsqu’ils auront terminé leurs études? La plupart des communautés de croyants ne semblent pas se plaindre des imams du DITIB. Les mosquées ayant rompu avec la mainmise du DITIB ont tendance à se tourner non vers des imams ouverts, mais plutôt vers des ultra-fondamentalistes, comme ceux du mouvement Milli Gorus, mouvement islamique international disposant de nombreux bailleurs de fonds étrangers.

La synthèse de l’Islam et de l’esprit des Lumières devra donc venir d’en bas, c’est-à-dire des diverses communautés musulmanes d’Allemagne. Fort heureusement pour les Allemands, les diatribes patriotiques d’Erdogan n’ont que peu d’effet sur les Turcs allemands. Certes, des milliers d’anciens migrants d’origines turques se sont rendus aux réunions qu’Erdogan a tenues en Allemagne, mais ils savent bien que leur futur est en dehors de la Turquie. Ils pourraient donc finir par s’investir dans leur pays d’adoption, en choisissant avec davantage d’indépendance et d’attention leurs chefs religieux. En attendant, Berlin devra sans doute faire la paix avec les Prussiens choisis par la Turquie, si elle le peut.

Paul Hockenos

Traduit par Antoine Bourguilleau

Photo: La mosquée Merkez à Duisburg, REUTERS/Ina Fassbender 

Article modifié le 21 août à 9h30 à la suite de la remarque d'une lecteur: l'article qualifiait improprement les imams, personnes qui dirigent la prière en commun dans l'islam, d'«hommes-saints». Nous avons reformulé ce paragraphe en les qualifiant à la place de «guides spirituels».

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