Culture

Le héros de série doit-il être gentil?

Pierre Langlais, mis à jour le 19.07.2010 à 16 h 46

Deux premières idées reçues sur les séries françaises décortiquées par six scénaristes.

Trop lisses, trop convenues, pas assez politiques, copiées sur les Américains, les séries françaises sont accusées de tous les maux. Où en est la production hexagonale? Les choses ont-elles changé? Que faut-il encore corriger ? Confrontés à 10 idées reçues, vraies ou fausses, 6 scénaristes réagissent.

Jean-Marc Auclair: créateur de B.R.I.G.A.D (2000-2004 sur France 2) et Mes Amis, Mes Amours, Mes Emmerdes (depuis 2009 sur TF1).

Eric de Barahir: scénariste sur les saisons 2 et 3 d’Engrenages (depuis 2005 sur Canal+) et Les beaux mecs (en tournage pour France 2).

Marc Herpoux: créateur des Oubliées (2007 sur France 3) et Pigalle, la nuit (2009 sur Canal+).

Nicole Jamet: créatrice de Dolmen (2005 sur TF1) et présidente du Festival Scénaristes en Séries (et de l’association éponyme).

Olivier Kohn: créateur de Reporters (2004-2009 sur Canal+).

Frédéric Krivine: créateur de P.J (1997-2009 sur France 2) et Un Village Français (depuis 2008 sur France 3).

Idée reçue n°1: Le héros doit être un flic, un prof ou un médecin

Frédéric Krivine: Les flics marchent parce que leur statut dans une histoire est évident pour le public. Du point de vue du diffuseur, on gagne ainsi de très précieuses minutes d'exposition. Le flic est l’agent idéal du public: il est naturellement chargé de définir la frontière du vrai du faux, du bien et du mal. Le choix de la série policière est un choix qui peut être paresseux, quand il ne correspond pas à un désir d’auteur, mais en tant que tel il n’invalide rien. Les médecins sont classiques, mais font perdre des pans entiers de l’audience, particulièrement chez les personnes âgées. Hors des services d’urgence ou de la comédie pure, la dramaturgie n’est pas si aisée.

Les profs sont assez rares dans la fiction, et les tentatives en ce sens (L’Internat, M6, La Cour des Grands, France 2) n’ont pas connus de succès d’audience. L’Instit’ a été un grande réussite de télévision, car il a permis, dans les années 90, de «déplomber» des sujets de société qu’on ne traitait guère dans les fictions, mais c’est un héros de la génération Navarro: absence de conflit moral, identification faible, addiction nulle. En ce qui me concerne, le choix du sujet n’a guère d’importance, c’est la vision du monde qui compte. On peut la faire passer avec des flics, des juges, une famille, un tueur à gages ou simplement un héros humain, quelle que soit la part de l’humanité qu’on éclaire. Si j’étais diffuseur, je chercherais certainement à générer une série policière qui déménage.

Jean-Marc Auclair. Plus ça va, moins je demande aux diffuseurs ce qu'ils veulent/souhaitent, car je pense que c'est la meilleure manière pour qu'ils n'achètent pas ce qu'on leur propose. Comme tout le monde, les diffuseurs veulent avant tout être surpris. J'écoute également de moins en moins – voire plus du tout – leurs déclarations d'intention, sur ce qu'elles souhaitent ou pas en fiction, pour les mêmes raisons. J'essaie d'écrire quelque chose qui me botte et que j'aimerais voir. Je ne veux pas non plus savoir quels sont les «codes» fiction des chaînes, j'essaie de prendre mon pied en écrivant/imaginant un projet. Quand j'ai démarré Mes Amis Mes Amours Mes Emmerdes, je ne me suis même pas dit c'est pour TF1, France 2 ou France 3, c'est le producteur qui a tenté TF1. Cette «règle» ne marche pas toujours, mais finalement pas si mal. Peut-être parce que quand on écrit vraiment un truc auquel on croit, ça doit se sentir.

Marc Herpoux. Oui, nous avons eu droit à une télé qui "prêchait" la bonne parole dans nos salons tous les soirs à 20h45 pendant 15 ans. Coupée de toute réalité, cette télé offrait une sainte idée de la justice (Navarro, Julie Lescaut), un regard généreux et bienveillant, donc contestable, sur des sujets de société qui méritaient plus de débat que «ça» (L'instit'); ne parlons même pas des dilemmes insipides et inintéressants du docteur Fresnay (Le Grand Patron, 2000, TF1). Pour cette télé-là, le flic, le prof, le toubib, étaient de bons «véhicules», tout comme le prêtre ou l'ange (Père et Maire, Joséphine Ange Gardien). L'important, c'était le prêche! Les choses ont pas mal changé…

Olivier Kohn. Reporters, La Commune, Scalp, Pigalle, et d’autres séries ne mettent pas en scène cette triade flic-prof-médecin. Les diffuseurs acceptent donc de produire autre chose — ce que confirment les projets en cours d’Arte, France Télévisions et Canal Plus. L’audience? On ne peut que constater, a fortiori après le triomphe de Braquo et le succès constant d’Engrenages et Mafiosa, que les séries policières tiennent mieux le choc dans ce domaine que les autres, à quelques exceptions près (saisons 1 de Pigalle et du Village français). Peu importe les univers abordés, du moment qu’ils le sont avec talent et pertinence. Il est vrai que le genre policier va être de plus en plus difficile à renouveler en tant que tel, comportant toujours ses passages obligés (interrogatoires, aveux, suspects, victimes, etc.). Mais comme les combinaisons de personnages sont inépuisables…

Nicole Jamet. Nous sommes en ce moment dans le système (épineux et en certains points contestable) des appels d'offre, plus ciblés sur les formats, les cases et le financement (réduit généralement). Concernant le «héros récurrent», soit il est par sa personnalité, son charisme, son savoir faire particulier, l'essence de la série et son originalité, soit il est le fil rouge qui entraîne le spectateur à la rencontre d'autres personnages, milieux sociaux, relations humaines. Et dans le meilleur des mondes des séries, on peut rêver l'alliance des deux!

Eric de Barahir. Comme le dit très bien Fréderic Krivine, peut importe le héros, ce qui compte c’est sa vision du monde et ce qu’il a à raconter sur les autres et sur nous-mêmes. Il est vrai qu’il est plus simple d’utiliser un flic. Ils sont confrontés aux tourments de l’âme humaine. Il est peut être plus facile de raconter notre société en passant par le filtre de ses travers et de ses bas fonds. Les histoires de flics permettent aussi de maintenir une tension qu’il est plus difficile de créer avec un autre personnage. Mais le succès de Clara Sheller nous montre qu’avec de bons personnages et de bonnes histoires, vous pouvez tout à fait fédérer le public.

Idée reçue n°2: Le héros doit être un gentil

Nicole Jamet. Nous ne sommes plus dans ce type de demande. Une caractérisation plus forte et des aspérités sont souhaitées. Reste à ce qu'elles correspondent à l'idée de ce que s'en font nos interlocuteurs. Le curseur est passé du bon et exemplaire qui rassure, au  méchant étrange ou paumé qui dérange. L'humain est plus complexe et étonnant que l'un ou l'autre. Heureusement pour ceux qui aiment créer des personnages.

Olivier Kohn. La majorité des séries présente des personnages moralement nuancés, voire complexes, et parfois carrément passés de l’autre côté du miroir. Qu’il reste des reliquats de manichéisme, et non des moindres, c’est indéniable (ceux-ci dépendent des chaînes, précise Olivier Kohn, nda), mais la tendance globale est quand même là!

Eric de Barahir. Même sur TF1, ils ont évolué un tout petit peu en diffusant Dr House. Je ne suis pas sûr en revanche qu’ils auraient été capables de développer un tel projet. D’après ce que me disent certains collègues, il y a encore beaucoup de barrières sur cette chaîne et on ne peut pas dire que les cartons d’audience de Joséphine, ange gardien les aident beaucoup à évoluer. Sur les autres chaînes, les choses ont changé. J’ai travaillé sur Les beaux mecs pour France 2 (actuellement en tournage, ndlr) et le héros n’a rien d’un gentil. Sur Canal+, c’est vraiment carte blanche et les héros des dernières séries comme Braquo ou Pigalle, la nuit sont loin d’être des enfants de chœur.

Frédéric Krivine. Cette formulation fait passer les diffuseurs pour des imbéciles, ce qu’ils ne sont pas, en tout cas majoritairement (comme chez les auteurs). Toute série repose sur l’empathie que l’on ressent pour les protagonistes. L’époque où les diffuseurs confondaient sympathie et empathie n’est pas terminée mais l’évolution est en route. La diffusion assez récente de L’Internat (M6) et du Chasseur (France 2) montre bien que les diffuseurs ne sont pas obsédés par la gentillesse des héros (dans le cas du Chasseur je serais même tenté de le leur reprocher). Une série doit proposer un parti pris personnel, avec une vision du monde, et aussi une réelle capacité d’empathie pour le public.

Pierre Langlais

To be continued .../... A suivre

Mardi 13 juillet: «Idée reçue n°3 : Le héros doit être Blanc» ; «Idée reçue n°4 : les personnages secondaires ne doivent pas faire d’ombre au héros»

Photo: Julie Lescaut, © TF1 - Nils

Pierre Langlais
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