Economie

Pour Zodiac, c'est la famille ou le mariage (de raison)

Philippe Reclus, mis à jour le 12.07.2010 à 18 h 17

Un des bijoux de l'industrie française se voit poser la question de grossir. Comment? Pourquoi faire?

Des touristes à Cuerva Cove, en Antarctique, en 1999. REUTERS.

Des touristes à Cuerva Cove, en Antarctique, en 1999. REUTERS.

Officiellement, Zodiac Aerospace n'est pas à marier. La direction du groupe plus que centenaire, qui a bâti son mythe sur le canot pneumatique avec lequel Alain Bombard a traversé l'Atlantique en solitaire, refuse la proposition de fusion de Safran, le spécialiste des moteurs d'avions. Il la considère comme une injure à ce qu'on appelle, dans le jargon des affaires, la création de valeur.

Safran, qui frappe à la porte de Zodiac depuis des années, maintient toutefois son offre, restant convaincu de l'évidence industrielle de son projet. Ce qui voudrait dire, si l'on se fie à la grammaire des affaires, qu'on est entré dans une phase active de négociations.

Pour justifier sa main tendue, Safran avance des arguments somme toute très conventionnels. Un rapprochement des deux premiers équipementiers aéronautiques serait une excellente chose pour l'industrie française. L’acteur atteindrait une taille critique sur le marché mondial et, sur le papier, les zones de recouvrement des activités entre les deux groupes ne sont pas nombreuses. Spécialisé dans les équipements et systèmes aéronautiques pour les avions, les hélicoptères et l'espace, Zodiac réalise la moitié de son chiffre d'affaires dans l'aménagement des cabines des appareils, ce qui n'est pas le métier de Safran. Un autre quart est réalisé dans les équipements de sécurité et le reste dans les systèmes électroniques, notamment la distribution électrique. Dans ces derniers domaines, où Safran est présent, il y aurait moyen de faire jouer de possibles synergies et créer de vraie valeur ajoutée.

Face à ce plaidoyer, les arguments de la direction de Zodiac ne sont pas moins pertinents en apparence. Le groupe, martèle sa direction, peut vivre seul. Les synergies à trouver dans les activités communes sont très limitées. Les actionnaires n'en retireraient pas grand intérêt. Dans le secteur, «le big» n'est pas forcément «beautiful». En clair, l'argument de la taille critique, notamment en matière d'offre commerciale, se mesure métier par métier, pas dans la globalité. Enfin, marier deux cultures d'entreprise, l'une privée, chez Zodiac, l'autre à forte imprégnation publique, chez Safran, est un exercice on ne peut plus acrobatique, le précédent de la fusion entre Snecma (publique) et Sagem (privée) l'ayant démontré.

Le cas Zodiac est très symbolique de la problématique posée à ces splendides entreprises françaises performantes qui, à court terme, estiment disposer de tous les moyens pour croître et se développer mais dont l'horizon à moyen long terme est beaucoup moins évident. A court terme, personne ne peut le nier, Zodiac n'a besoin de personne. La société est très dynamique, elle dispose d'une très bonne implantation géographique sur les principaux marchés. Mais sa taille reste modeste dans une industrie à très grande échelle (19.000 personnes employés, 173 millions d'euros de bénéfice en 2009 pour un chiffre d'affaires de 2,2 milliards).

Le cas Zodiac est aussi révélateur de ce type d'entreprises actives sur des marchés aéronautiques à cycle long. Les commandes et les livraisons des Airbus 380 et autres Boeing 787 Dreamliner  garantissent un carnet plantureux pour plusieurs années. Cette belle visibilité apparente n'est pas forcément le cadeau le moins dangereux: la rente de situation, confortable, est aussi de nature à anesthésier les efforts de recherche et les remises en cause des industriels à l'heure où les avionneurs restructurent leurs relations avec leurs équipementiers et où débarquent des concurrents ultra-compétitifs. Le secteur automobile vient d'en faire la démonstration. Et dans le secteur aéronautique, un autre équipementier célèbre, Latécoère, qui avait fini par ronronner, assis sur la rente des commandes, est en train de mourir. Certes, Zodiac n'est pas Latécoère. Pas plus, dans d'autres domaines, que Moulinex ou Heuliez.

Reste qu'à plus long terme, la question de son avenir, que pose en creux l'offre de mariage de Safran, mérite d'être regardée.

Tout management de ce type d'entreprise, déjà grosse mais encore modeste comparée à la taille de ses clients mondiaux et au déplacement de ses marchés, doit de se demander comment faire pour doubler de taille d'ici à cinq ans. En multipliant les acquisitions? C'est ce que Zodiac a su parfaitement faire jusqu'à maintenant en se hissant, par des rachats ciblés, au premier rang mondial dans les toboggans et les sièges d'avion. Le groupe est encore en train de le démontrer en rachetant un spécialiste allemand de l'aménagement de cabines.  

Cette politique des petits pas a toutefois ses limites. Marque mythique, Zodiac a démontré les avantages stratégiques et de gestion prudente que procure un actionnariat familial qui contrôle encore aujourd'hui plus de 40% de son capital. S'il faut passer à la vitesse supérieure en matière de croissance, rien n'assure que cet actionnariat familial ait les moyens de suivre. Mais dans le même temps, on peut comprendre qu'il ne soit pas chaud pour troquer ses actions Zodiac contre celle d'un nouveau groupe constitué par la fusion avec Safran dont l'Etat (en comptant aussi Areva) détient aujourd'hui près de 40% du capital.

Les descendants des fondateurs de Zodiac ont vite compris que Safran (et sa collection de marques Snecma, Messier Bugatti, Turbomeca) a, plus de profits à court terme à retirer d'une fusion avec leur entreprise, plus avancée dans sa stratégie internationale, que l'inverse. Qui plus est, ils peuvent redouter que les activités de Zodiac qui n'appartiennent pas au cœur de métier de Safran soient par la suite, comme l'ont été celles de Sagem, discrètement revendues au fil de l'eau?

Pour autant, Safran, en déposant son offre et en la maintenant, pose sans doute au bon moment la bonne question aux actionnaires de  Zodiac. A contrario, le premier, en dévoilant son projet, doit reconnaître qu'il n'est pas lui même encore suffisamment fort pour affronter le marché international et financer la recherche et les risques financiers que les avionneurs sous traitent de plus en plus aux équipementiers. Mais il démontre aussi que Zodiac risque plus encore que lui de rater le coche.

A défaut de mariage d'amour, ce dernier pourrait-il se satisfaire d'un mariage de raison? L'affaire est délicate. Et la négociation, si elle finit par s'engager avec les familles, sera très sensible à mener, le risque étant, à trop les braquer, de les pousser dans les bras d'un partenaire étranger qui ne serait pas forcément le mieux venu.

Philippe Reclus

Photo: Des touristes à Cuerva Cove, en Antarctique, en 1999. REUTERS.

Philippe Reclus
Philippe Reclus (54 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte