France

L'audition de Claire Thibout, le scoop le plus facile de l'année

Vincent Glad, mis à jour le 10.07.2010 à 16 h 12

Pourquoi le procès-verbal de l'audition de la comptable a si facilement circulé dans la presse?

La séquence médiatique a été extrêmement confuse et on commence seulement à y voir clair. Mardi 6 juillet, Médiapart publie le témoignage fracassant de l'ex comptable de Liliane Bettencourt, Claire Thibout qui accuse Nicolas Sarkozy et Eric Woerth d'avoir reçu des enveloppes de billets. Toute la journée du mercredi, l'UMP va tirer à boulets rouges sur Médiapart pour décrédibiliser le témoignage de la comptable.

Et puis le jeudi matin, retournement de situation, Le Monde publie des extraits du procès-verbal de Claire Thibout devant les enquêteurs qui montrent que la comptable est partiellement revenue sur ses dires. On se dit que Médiapart est mal, d'autant que Le Figaro enfonce le clou quelques heures plus tard en titrant «Claire Thibout dénonce la "romance de Médiapart"». Mais surprise, dans l'après-midi, nouveau retournement de situation, LeMonde.fr met à jour son article et le titre cette fois «Claire Thibout: "Il y a beaucoup de personnes politiques qui ont reçu de l'argent"» ce qui tend à corroborer une grande partie de la confession de la comptable à Médiapart.

Comment expliquer ces démentis et contre-démentis qui tombent toutes les heures? Pour essayer de comprendre, le site Arrêt sur images a invité sur son plateau Fabrice Lhomme, le journaliste de Médiapart qui a interviewé Claire Thibout et Gérard Davet, le journaliste du Monde qui a révélé les extraits de son audition devant les enquêteurs.

«Les sources n'ont jamais été aussi nombreuses»

On découvre dans cette émission passionnante (exceptionellement gratuite) que les extraits de l'audition de Claire Thibout ont été savamment distillés à la presse afin de décrédibiliser Médiapart.

 

Gérard Davet explique qu'il n'a eu aucun mal à se procurer le PV, «les sources n'ont jamais été aussi nombreuses et faciles d'accès que ce jeudi matin». En clair, n'importe quel journaliste d'investigation qui demandait des extraits de cette audition (et même ceux qui ne le demandaient pas) pouvait les obtenir, alors que le procès-verbal est normalement protégé par le secret de l'instruction.

Mais attention, pas n'importe quels extraits. Ceux qui ont été divulgués au Figaro et qui mettent clairement en cause Médiapart, dont cette phrase: «L'article de Mediapart me fait dire que j'aurais déclaré quelque chose concernant la campagne électorale de M. Édouard Balladur. C'est totalement faux, c'est de la romance de Mediapart». L'article publié par LeFigaro.fr montre un fac-similé du PV où sont visiblement surlignés au Stabilo les phrases les plus critiques contre Médiapart, comme si le travail était déjà mâché pour les journalistes.

L'Elysée crie victoire

Fabrice Lhomme cite le cas d'un journaliste de France 2, tout étonné de recevoir par «une source proche d'un ministre» les mêmes extraits que ceux du Figaro alors que d'ordinaire, les journalistes de télévision ont beaucoup de mal à avoir accès aux documents judiciaires. Autre exemple évoqué par le journaliste de Médiapart: «Un collègue de radio qui m'a dit qu'il avait téléphoné à une source au parquet de Nanterre, la personne lui a lu au téléphone des extraits de procès verbaux et c'était comme par hasard exactement les extraits du Figaro».

Gérard Davet laisse entendre que l'offensive vient de l'Elysée: «[Dans le Monde papier du jeudi matin], on ne titre pas "la comptable revient en arrière", on titre à dessein sur l'offensive élyséenne parce qu'on sait que les documents qu'on nous a donné sont partiels. Il fallait réussir à avoir la suite et ça été extrêmement compliqué». Entre temps, l'Elysée crie victoire. Dans une interview à l'AFP, Claude Guéant indique que la vérité est «rétablie» suite aux révélations du Figaro: «ce sont des éléments très intéressants qui font litière à des accusations qui, à force d'être répétées, devenaient une vérité; cela détruit complètement deux accusations».

«Une course à l'info»

Quand Gérard Davet obtient dans l'après-midi l'intégralité du PV, il met immédiatement à jour l'article sur LeMonde.fr où il écrit que Claire Thibout maintient la remise d'enveloppes à des politiques. Pourquoi alors avoir publié un PV que Le Monde savait tronqué le matin même? «Parce que c'est une course à l'info, on ne va pas se cacher», répond Gérard Davet. Dans la grande course au scoop qu'est l'affaire Woerth/Bettencourt, les documents sont souvent publiés avant d'enquêter dessus, comme les fameuses bandes du majordome.

Si ces PV d'audition ont aussi facilement circulé dans le milieu politique et journalistique, c'est aussi à cause d'une particularité de cette affaire judiciaire. Fabrice Lhomme explique à Arrêt sur Images que l'enquête sur les éventuelles enveloppes aux politiques est une enquête préliminaire «contrôlée par le procureur, dont les liens sont institutionnels avec l'exécutif, dans une procédure non-contradictoire. Ceux qui détiennent les informations sont les magistrats du parquet et leur hiérarchie.»

Vincent Glad

Photo de Une: Liliane Bettencourt sur TF1 le 2 juillet 2010, capture vidéo

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