Monde

Le dangereux double jeu syrien

Jacques Benillouche

Dans le même temps, Bachar El-Hassad se dit prêt à négocier la paix et dote le Hezbollah libanais d'un armement sans précédent.

La Syrie est-elle en train de berner une nouvelle fois l'occident? D'une part, Damas affiche sa volonté d'oeuvrer à établir la paix au Proche-Orient et d'autre part elle participe activement au réarmement du Hezbollah libanais et soutient fermement l'Iran d'Ahmadinejad.

Le danger tel qu'il est perçu aujourd'hui en Israël vient du sud Liban. Un conflit entre Israël et l'Iran y mêlant peut-être les Etats-Unis et la Syrie pourrait se déclencher non pas à cause des ambitions nucléaires de Téhéran mais à la suite d'une confrontation entre l'armée israélienne et le Hezbollah. Le mouvement islamique chiite se prépare activement depuis plusieurs mois à cette éventualité avec l'aide active de Damas. Et la communauté internationale semble surtout vouloir regarder ailleurs.

Bachar El-Assad joue comme son père Hafez El-Assad savait si bien le faire, mène un jeu ambigu en feignant de rechercher la discussion avec les Israéliens alors qu'il prépare le «front nord» israélien à une déflagration. Dans une interview publiée le 27 juin par le journal brésilien Estado de S. Paulo, il explique envisager «la possibilité d'une aide brésilienne pour amener Israël à négocier avec d'autres pays arabes afin de désamorcer les tensions nées de sa politique à Gaza». Il répondait implicitement à Benjamin Netanyahou qui en mars s'était déclaré «prêt à se rendre immédiatement à Damas pour s'entretenir avec le président syrien Bachar al-Assad des négociations de paix, à l'inviter à Jérusalem ou à le rencontrer sur le territoire d'un pays tiers».

Usine de M-600

Cette attitude ambivalente est corroborée par les services de renseignements et le général Yossi Beidetz, responsable israélien du département de recherche des Renseignements militaires. Ils viennent de dévoiler que les Syriens ont installé sur leur sol, avec l'aide de l'Iran, une usine de missiles M-600 dont une partie de la production est transmise au Hezbollah. Ces M-600, assemblés en Syrie, sont dérivés des missiles iraniens Fateh-110, issus eux-mêmes de la technologie nord-coréenne. Ils peuvent être dotés d'une ogive de 500kg et disposent d'une portée de 300kms mettant Tel-Aviv sous le feu de la milice chiite libanaise. Dans l'hypothèse d'une telle escalade, on peut imaginer quelle serait l'ampleur de la riposte israélienne.

L'usine de construction et la chaine de montage ont été financés par les Iraniens sous condition que la moitié de la production traverse la frontière libano-syrienne. Ces transferts ont été effectués sous l'œil des caméras des satellites israéliens. L'inquiétude d'Israël est liée à la nature du combustible solide qui alimente le missile M-600, le rendant difficilement détectable avant la sortie de son silo de lancement. Les israéliens ne peuvent éluder une telle menace. Benjamin Netanyahou l'a évoqué avec Barack Obama lors de sa dernière visite et semble avoir réussi à le convaincre du risque grandissant à sa frontière nord.

Réserves iraniennes et thèses israéliennes

Si le Hezbollah se prépare activement à une confrontation avec Israël, il attend cependant le feu vert de l'Iran qui ne semble pas disposé pour le moment à le donner. Jérusalem a mis en garde, par voie diplomatique, les mollahs et le président El-Assad qu'il les considérera comme responsables du réchauffement de la frontière libanaise. Les militaires israéliens y trouveront ainsi la raison de déclencher une frappe contre les installations nucléaires iraniennes dont l'administration Obama ne veut pas entendre parler aujourd'hui.

La guerre n'entre pas dans la stratégie actuelle des Iraniens qui ont même menacé Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah, de lui retirer leur soutien s'il s'engageait seul dans une aventure militaire comme il l'a fait en 2006. Les dirigeants israéliens analysent actuellement deux thèses contradictoires. Celle des militaires, paradoxalement pacifique, face à celle des «civils». Les chefs de Tsahal étalent ouvertement leur scepticisme sur l'éventualité d'une guerre au cours de cet été. Leur conviction s'appuie sur une grande assurance quand aux capacités réelles de leur armée. Mais ils se sont déjà lourdement trompés. Ils pourraient aussi diffuser des informations optimistes en vue d'endormir leurs adversaires ou tout simplement pour les intoxiquer. Ils ont tout de même quelques arguments solides.

Une guerre au nord d'Israël ne pourrait avoir lieu qu'avec l'aide matérielle de l'Iran mais aussi celle de l'armée syrienne dont les capacités actuelles sont limitées en matière d'armement sophistiqué et d'aviation de combat. Une riposte militaire israélienne pourrait coûter cher à Bassar El-Assad. La destruction de ses infrastructures industrielles et militaires mettrait en danger son régime souffrant déjà d'une économie en crise. Le double jeu du président syrien vise justement à éviter la guerre. En se prévalant d'une situation de force, il évite le combat tout en se donnant la possibilité d'obtenir la réalisation de ses revendications. Il souhaite récupérer le plateau du Golan en échange d'une paix officielle impliquant l'ouverture des frontières et l'établissement de relations diplomatiques avec Israël. La restitution du Golan serait sa victoire.

Dans une interview donnée le 11 juin au quotidienYediot Aharonot, le général de réserve Uri Saguy développe cette analyse: «Je crois qu'un accord politique avec la Syrie est un impératif national et militaire de la plus haute importance». Les militaires israéliens ont évolué dans ce domaine et ils ne semblent plus attacher une grande importance stratégique au Golan. Ils n'ont d'ailleurs rien investi dans les structures de défense du plateau où les bases militaires sont fermées les unes après les autres. Les «colons» non plus ne s'y sont jamais trompés puisqu'ils n'ont pas investi cette région comme ils l'ont fait en Cisjordanie.

Le Golan vit avec l'impression qu'il sera restitué. Les militaires sont convaincus que, dans le cadre d'un accord de paix définitif, les fermiers, les vignerons et les petits industriels trouveront un arrangement financier avec les nouvelles autorités pour continuer librement leurs activités. C'est un impératif dans la mesure où le Golan s'est transformé progressivement de lieu stratégique en grenier de l'Etat d'Israël.

Les doutes du Mossad

Mais les services de renseignements défendent une toute autre thèse. L'analyse du Mossad, dont le chef Meïr Dagan a été poussé vers la sortie, est à l'opposé des convictions des militaires puisqu'il reste sceptique sur les intentions pacifiques du président syrien. Meïr Dagan est à l'origine de plusieurs éliminations de cadres arabes et en particulier l'assassinat en 2008 du général syrien Mohamed Suleiman, conseiller du président syrien, abattu alors qu'il était en vacances près du port de Tartous.

Il ne voit aucune évolution pacifique du président Assad et note au contraire «un renforcement de sa confiance en soi qui frise l'insolence». Il estime que son jeu consiste à développer son alliance avec le Hezbollah et l'Iran tout en narguant les Etats-Unis, toujours prêts à le courtiser dans l'espoir d'isoler l'Iran. La stratégie de Barack Obama est de contraindre Ahmadinejad à négocier si ce dernier perd ses relais au Proche-Orient. La question en suspend est de savoir qui de ses militaires et de ses services de renseignements le Premier ministre israélien suivra.

Jacques Benillouche

LIRE EGALEMENT: Liban-Israël: une guerre «entre le printemps et l'été», Le Roi de Jordanie craint une guerre entre Israël et le Hezbollah et L'armée iranienne: puissance ou tigre de papier?

Photo: Bachar El-Hassad et Mahmoud Ahmadinejad Morteza Nikoubazl / Reuters

Jacques Benillouche
Jacques Benillouche (231 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte