France

Affaire Woerth: le mauvais procès fait à Internet

Vincent Glad, mis à jour le 09.07.2010 à 15 h 55

Le principal reproche qu'on peut faire à Mediapart? C'est un site web.

L'UMP tente de transformer l'affaire Woerth en affaire Mediapart. Depuis que le site d'informations d'Edwy Plenel a publié le témoignage de Claire T., l'ancienne comptable de Liliane Bettencourt, tous les responsables de la majorité tirent à boulet rouge sur Mediapart, et par extension, sur l'information sur Internet assimilée à des «ragots» voire à des manipulations staliniennes.

La diversion a fonctionné, d'autant qu'au lendemain de l'offensive de l'UMP, Le Monde et Libération ont publié des informations jetant le trouble sur les déclarations de Claire T.: la date du retrait de 50.000 euros pour la campagne de Sarkozy en 2007 est contestée et surtout la comptable conteste ses dires sur la remise d'enveloppes à Nicolas Sarkozy à l'époque où il était maire de Neuilly. Peu importe que Le Monde ait amené quelques heures plus tard de nouvelles précisions qui montrent que le témoignage de Claire T. au site d'Edwy Plenel n'était pas si loin de celle qu'elle a répété aux policiers, Mediapart est plus que jamais dans le viseur ne pouvant prouver ce que leur a dit la comptable, faute d'enregistrement de l'interview.

Florilège des déclarations des membres de l'UMP ces derniers jours:

Nadine Morano, secrétaire d'Etat à la Famille: «Je suis choqué quand vous dites que [Mediapart] est un site d'information. Ce n'est pas un site d'information, c'est un site de ragots, de déclarations anonymes.»

François Baroin, ministre du Budget à l'Assemblée, s'adressant aux députés socialistes: «Comment vous pouvez jeter l'anathème sur les uns et sur les autres, sans preuves, en additionnant les tweets, les blogs des gens qui règlent des comptes?»

Hervé Morin, ministre de la Défense sur RMC, a dénoncé «une compétition effrénée entre la presse médiatique classique et Internet» «plus rien n'est contrôlé», «où on ne prend pas le temps, un seul instant, de vérifier simplement l'information qui vous est donnée».

Christian Estrosi sur France-Info: «Ce fameux site me rappelle dans son comportement une certaine presse des années 30 [...] J'ai en mémoire Clemenceau [ndlr: qui s'était retiré de la politique], Salengro, plus proche de nous Bérégovoy [ndlr: qui se sont suicidés].»

Xavier Bertrand, secrétaire général de l'UMP, sur RTL: Mediapart est «un site qui utilise des méthodes fascistes à partir d'écoutes qui sont totalement illégales [...] mais dans quel monde on est, dans quel monde on est!».

Benjamin Lancar, président des Jeunes Populaires, sur son Twitter: «Du temps de Staline, il y avait les montages photo, en 2010, en France, il y a Mediapart, mené par... un trotskiste.»

Eric Besson, ministre de l'Immigration, sur RFI: «Si Mediapart a tout le dossier pourquoi ils ne mettent pas clairement tout sur la place? Qu'est-ce que c'est cette façon d'égrainer les informations?»

Jean Leonetti, député UMP des Alpes-Maritimes, sur France Info: «Mediapart, ce ne sont pas des journalistes.»

Dénoncer la presse quand on est mis en difficulté sur des affaires n'a rien de nouveau. La phrase de François Mitterrand lors des obsèques de Pierre Bérégovoy en 1993 est restée dans l'Histoire: «Toutes les explications du monde ne justifieront pas que l'on ait pu livrer aux chiens l'honneur d'un homme.» Mais la nouveauté avec l'affaire Woerth, c'est que l'UMP a choisi de concentrer ses attaques sur Mediapart, notamment parce que c'est un site web. Qui oserait traiter Le Monde ou Libération de journaux «de ragots, de déclarations anonymes», comme le fait Nadine Morano?

Le Point plus «fasciste» que Médiapart?

Le procès fait à Mediapart est injuste. Si l'on peut discuter le procédé (publier des comptes-rendus de discussions enregistrées illégalement et rappeler qu'Edwy Plenel a été la victime d'un procédé pas si lointain), il faut rappeler que Mediapart n'est pas le seul média à avoir utilisé les bandes du majordome de Liliane Bettencourt. On l'a un peu oublié, mais Le Point a aussi entre les mains les écoutes illégales et s'en est largement servi. Dans son numéro du 1er juillet, l'hebdomadaire a publié un cahier de 16 pages de retranscriptions (davantage que Mediapart) des bandes du majordome, où l'on découvre des détails beaucoup plus personnels sur Liliane Bettencourt que dans les articles de Mediapart. Le Point est donc plus «fasciste» que Mediapart sur l'échelle du fascisme de Xavier Bertrand.

Le problème du site d'Edwy Plenel, c'est que les écoutes publiées se concentrent sur le conflit d'intérêt d'Eric Woerth, alors que celles du Point sont plus orientées sur la tenue de la maison Bettencourt et les différentes manipulations de ses conseillers. Logiquement, Mediapart dérange plus l'UMP que Le Point qui, malgré la publication d'extraits dérangeants pour Eric Woerth, ne s'y attarde pas outre mesure et se concentre sur le procès Bettencourt.

Si Mediapart a vraiment recours à des «méthodes fascistes» et à des pratiques dignes de Staline, il y a lieu de s'interroger sur la justice française qui a repoussé le référé de Liliane Bettencourt demandant le retrait des enregistrement «pirates». Voilà ce qu'écrit dans son ordonnance de référé la vice-présidente du tribunal de grande instance de Paris, Dominique Lefebvre-Ligneul:

Certains événements d'actualité ou sujets d'intérêt général pouvant justifier une publication, sans le consentement des personnes concernées, au motif du droit légitime du public à l'information, il est ainsi admis qu'une personne se trouvant impliquée dans un fait divers ou une affaire judiciaire ne peut, au motif du respect dû à sa vie privée, s'opposer à la publication d'informations qui se trouveraient en rapport direct avec les faits évoqués ou qui seraient susceptibles de les éclairer, ces informations relèveraient-elles de la sphère normalement protégée de sa vie privée.

Eric Besson reproche à Mediapart d'«égrainer les informations» et ne pas tout publier d'un coup. Là encore, on peut faire ce reproche au site d'Edwy Plenel, mais il ne faut pas oublier de regarder ce que font les concurrents. Depuis le début de la semaine, Le Monde sort un scoop par jour sur cette affaire —si ce n'est deux, comme jeudi 8 juillet. C'est le rythme global de l'information qui s'est accéléré, et pas seulement sur Internet.

Mediapart est accusé par l'UMP de représenter tous les excès du web. Ce qui fait doucement rigoler quand on sait que le site a toujours été moqué par ses confrères d'Internet pour son côté «vieux jeu» avec une présentation extrêmement austère et un modèle économique payant peu conforme aux habitudes du Net. Edwy Plenel fait du papier sur le web, et voilà qu'on lui reproche de ne pas valoir mieux qu'un «tweet».

«Combien faudra-t-il de jeunes filles violées?»

Derrière Mediapart, c'est aussi le procès d'Internet qui est fait. Selon la jurisprudence constante de l'UMP, Internet, s'il n'est pas régulé, est un média très dangereux. «L’absence de régulation du Net provoque chaque jour des victimes! Combien faudra-t-il de jeunes filles violées pour que les autorités réagissent?» avait déclamé le porte-parole de l'UMP Frédéric Lefebvre à l'Assemblée en décembre 2008. «Internet, c’est comme une magnifique voiture de course. Si vous n’avez pas votre permis de conduire et que vous ratez un virage, c’est la mort», avait aussi déclaré Nadine Morano en mai 2008.

Les mêmes anathèmes avaient fleuri lorsqu'en septembre 2009 une vidéo de Brice Hortefeux avait été publiée sur lemonde.fr avec la fameuse phrase «[Les arabes] quand il y en a un ça va. C'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes».

Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, avait réagi en expliquant qu'«Internet ne peut être la seule zone de non-droit, de non-morale de la société, la seule zone où aucune des valeurs habituelles qui permettent de vivre ensemble ne soient acceptées». Phrase hors de propos puisque la vidéo prise par des journalistes professionnels en caméra visible avait été publiée sur lemonde.fr, site Internet géré par des dizaines de journalistes soumis au droit de la presse, bien loin du non-droit invoqué par Henri Guaino. Frédéric Lefebvre, de son côté, avait dénoncé un procès «stalinien» contre Brice Hortefeux. Une référence historique douteuse qui est de retour avec l'affaire Woerth.

Vincent Glad

Photo: Flickr CC by Goran Zec

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