France

Canicule: le traumatisme de l'été meurtrier

Jean-Yves Nau, mis à jour le 09.07.2010 à 19 h 30

Sous couvert de prévention, les autorités sanitaires ne font que de l'autocélébration.

Premiers jours de juillet. Grand bleu sur la France. Gentilles montées estivales du mercure dans les thermomètres. Que du normal climatique. Bulletins météo copiés-collés. Bonheur garanti sur les plages et dans les cols. Mais, déjà, les premières mises en garde des autorités sanitaires. La canicule menace, la canicule approche, la canicule est là. Coups de tonnerre annoncés dans des cieux aujourd'hui sereins. Pourquoi?  Rien d'autre, ici, que les dernières séquelles en date du traumatisme de 2003.

Sept ans déjà. C'était l'été 2003 et la brutale découverte hexagonale que la chaleur pouvait, assez rapidement, tuer des femmes et des hommes.  Sept ans plus tard, que garde-t-on en mémoire? L'image d'un ministre de la Santé s'adressant au peuple du journal télévisé de France 3; un ministre souriant, débarrassé un instant de sa cravate et s'exprimant depuis le frais perron de sa résidence méditerranéenne; les hôpitaux font et feront face, assurait-il en substance. Erreur de tempo: les funérariums étaient débordés.

On gardera aussi en mémoire l'émergence médiatique d'un urgentiste syndiqué; le drame est là et le gouvernement est absent, accusait-il en substance. Puis l'affolement général, la découverte a posteriori que l'on ne peut pas vivre durablement sous les combles (à Paris ou ailleurs) quand on est seul, que l'on a plus de 75 ans et que la température nocturne ne redescend pas sous les 25°C durant 72 heures.

Convaincre que tout est prêt

Canicule 2003: au bas mot 15.000 morts, une Préfecture de police de Paris (et un cabinet du ministre de l'intérieur) déconnectée de la réalité sanitaire (regardez le reportage de France 3, un an après). Une commission d'enquête parlementaire comme toujours inopérante. Sept ans plus tard, on pinaille encore pour savoir s'il convient ou non de qualifier  de «prématurées» l'essentiel des morts de la canicule. On n'a pas tort: passé les 75 ans, où situer la «prématurité» d'un décès?

Le pédiatre et généticien Jean-François Mattei (60 ans au moment des faits) n'est plus ministre de la Santé, remplacé qu'il fut, à la hussarde, par Philippe Douste-Blazy.  De vingt ans moins âgé, son confrère Patrick Pelloux a été maintes fois invité à travailler sous les ors ministériels. Pour autant, et non sans une constante perversité, il continue à dénoncer tous azimuts la politique sanitaire devant micros et caméras.  Quant à l'Institut de veille sanitaire (InVS) il ne cesse, depuis 2004, de faire ce qu'il avait été incapable de réaliser en 2003: dire au mieux et au plus vite qu'une canicule expose les plus faibles à de nouveaux risques pouvant aller jusqu'à mettre leur vie en jeu.

Depuis six ans, l'essentiel de la mécanique sanitaire préventive est en place. Ceci n'empêche pas, bien au contraire, les principaux acteurs de jouer, de rejouer, de surjouer, leur rôle dès le solstice d'été.  Ainsi le dernier communiqué officiel de l'InVS destiné à «la presse». Curieux document qui semble n'avoir d'autre finalité que de nous convaincre que chacun est à sa place, que chacun a bien fait le travail qui lui incombait. Initiative bien étrange. Que dirions-nous si les brigades de sapeurs-pompiers faisaient régulièrement savoir que les soldats du feu étaient définitivement prêts à combattre les incendies, que les transfuseurs savaient transfuser, les accoucheurs accoucher, les journalistes faire le travail qu'ils estiment être le leur et qui, parfois, se rapproche de celui des pompiers et des accoucheurs?

Extraits:

«Le système d'alerte canicule et santé 2010, coordonné par l'InVS et intégré au Plan national canicule, est activé à partir du 1er juin et jusqu'au 31 août 2010. Il reprend le dispositif mis en opération chaque été et régulièrement amélioré depuis 2004. Ce système repose sur l'évaluation concertée des risques météorologiques par Météo-France et des risques sanitaires par l'InVS. L'analyse de la situation météorologique réalisée par Météo-France permet notamment de prévoir les risques de dépassement des seuils de températures propres à chacun des départements métropolitains. Conjointement, l'InVS réalise une analyse de la situation sanitaire, sur la base d'indicateurs de mortalité et de morbidité qu'il suit quotidiennement. Au final, cette évaluation permet à l'InVS de recommander aux pouvoirs publics l'activation des différents niveaux du Plan national canicule.
Le Plan national canicule (PNC) se décline en trois niveaux. Le premier niveau, qui correspond à la veille saisonnière, est activé du 1er juin au 31 août. Le deuxième niveau, de "mise en garde et actions" (Miga), est déclenché par les préfets de département, sur la base de l'analyse conjointe réalisée par Météo-France et l'InVS et sur recommandation de la Direction générale de la santé. Le dernier niveau (mobilisation maximale) correspond à une situation exceptionnelle dépassant le champ sanitaire et nécessitant la mobilisation de l'ensemble des acteurs impliqués.
La chaleur provoque une augmentation de quasiment toutes les causes de mortalité, ainsi que l'aggravation ou l'apparition de nombreuses pathologies, entrainant notamment une recrudescence des recours aux soins (médecine de ville, établissements hospitaliers, etc.). Les personnes fragiles (personnes âgées ou présentant des pathologies préexistantes notamment) sont particulièrement susceptibles d'être affectées par les conséquences de la canicule. Pour prévenir les effets de la chaleur, l'Institut de prévention et d'éducation pour la santé propose des conseils adaptés aux différentes situations.»

Tout est en place donc, depuis le drame de 2003. Et c'est heureux. La France démontrant ainsi une nouvelle fois et sa richesse et sa plasticité dans les réponses aux menaces ou aux crises sanitaires. Faut-il pour autant, sous couvert de messages préventifs récurrents, raconter chaque été les coulisses nationales de la machinerie préventive? Comment ne pas percevoir ici l'angoisse de responsables sanitaires tétanisés à l'idée d'être poursuivis devant la justice (ce qui ne fut pas le cas de ceux en place durant l'été 2003); ou, pire, devant subir le supplice de la guillotine de l'opinion publique.  Et comment ne pas, paradoxalement (on l'a amplement vu avec la  pandémie grippale) lasser ceux à qui l'on s'adresse? Lasser d'entendre dire et redire la nécessité de boire sous de fortes chaleurs, d'avoir recours à l'arsenal des brumisateurs et autres ventilateurs, de ne pas sortir au grand jour sous des soleils par trop diaboliques?

Aigreurs professionnelles

Pour l'heure, les propos de l'InVS supervisés par Roselyne Bachelot, ministre de la Santé, alimentent toujours les mêmes aigreurs professionnelles. «Malheureusement on a des prises de décisions qui sont encore insuffisantes,  fait valoir  Pascal Champvert, directeur de l'association de directeurs de maisons de retraite et de services à domicile. Ce qui a posé problème en 2003 c'est qu'il n'y avait pas assez de professionnels pour aider à domicile, comme en établissement, les personnes âgées à boire suffisamment. Aujourd'hui le personnel n'est toujours pas suffisant dans nombre d'établissements et de services à domicile et, pire que cela, l'Etat prévoit de les diminuer dans certains établissements et services à domicile. C'est prendre un très grand risque, parce que si nous avons un autre épisode caniculaire, on voit bien quelle pourrait être la responsabilité de l'Etat s'il y avait à nouveau des morts.» Nous voyons bien.

Quant au Dr Patrick Pelloux, toujours président du syndicat des médecins urgentistes, il vient comme chaque année de confier à l'Agence France Presse ses regrets de voir que Mme Bachelot présente le même plan tous les ans alors que «la situation de l'hôpital s'est dégradée d'une manière délirante». En retour, la toujours vaillante Roselyne Bachelot lui a indirectement répondu. Participant (en voiture climatisée) à la cinquième étape (Epernay-Montargis) du Tour de France, la ministre s'est voulu rassurante. Selon elle, «les leçons» de la canicule de 2003 de l'été 2003 ont été tirées. Avec toujours la même tendance à l'autosatisfecit. «Les professionnels sont mobilisés, tant les professionnels de santé de ville que le personnel des établissements médico-sociaux qui accueillent des personnes âgées et des personnes handicapées», a-t-elle ainsi déclaré à l'ombre du peloton.

Et la boucle ne pouvant que se boucler, la ministre de la Santé a mis en garde chacun d'entre nous: «Cette vigilance, c'est aussi notre vigilance à tous, à toutes. C'est un regard de bienveillance, d'attention, à une personne âgée, à un enfant qui joue au soleil, à un travailleur du bâtiment par exemple exposé sur son échafaudage.» Face au soleil caniculaire, nous sommes tous ou presque, désormais, des travailleurs du bâtiment.

Jean-Yves Nau

Photo: REUTERS/Eliseo Fernandez

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Journaliste
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