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Pourquoi les bébés sourient ?

Un bébé souriant n'est pas forcément un bébé heureux.

Avant, je croyais que mon bébé souriait parce qu'il était heureux.

C'était l'année dernière. Isaiah, à deux mois, s'est mis à sourire comme s'il essayait de gober des mouches –la bouche grande ouverte, les yeux plissés, la langue pendante. Il a fini par séduire de parfaits étrangers, qui se trouvaient être de futurs grands-parents. Ce n'était pas juste un bébé content: c'était une caricature de bébé heureux.

Et puis je me suis mis à lire des revues sur la psychologie du développement, et j'ai découvert que les passants qui roucoulent «qu'il est heureux ce bébé» se mettent peut-être totalement le doigt dans l'œil. Il se peut que je sois moi-même à côté de la plaque. Le pourquoi et le comment du sourire des bébés est un sujet digne à première vue d'une blague universitaire, mais qui se révèle au final étrangement intéressant. Les recherches suggèrent que le sourire des bébés, au moins après les six premiers mois, peut s'avérer tout aussi social qu'émotionnel. Le sourire peut être notre manière de commencer à communiquer sur le monde qui nous entoure, plutôt qu'une façon d'exprimer ce qui se passe dans notre for intérieur.

J'avais toujours considéré le sourire comme une fenêtre ouvrant sur le monde d'Isaiah. Alors qu'en fait, il l'utilise justement pour escalader la mienne. L'opinion longtemps dominante au sujet des expressions faciales, la théorie des émotions discrètes, estime que certaines émotions sont innées et exprimées de manières claires et définies. Elle juge que le sourire des enfants reflète une émotion intérieure. Vous êtes content, donc vous souriez. «Le sourire était considéré comme l'expression d'une émotion supposément intégrée», explique Susan Jones, professeur de psychologie de l'Indiana University.

Le sourire, un signal social?

Mais les recherches des vingt dernières années ont révélé que ce n'était pas si simple. Le sourire se développe en général entre six et huit semaines, alors que le bébé passe son temps à regarder des visages et que son champ de vision s'élargit pour englober le visage entier, plus seulement les yeux. On ne sait pas clairement s'il existe une quelconque émotion au fond de ces tout premiers sourires, ni s'ils signifient quoi que ce soit pour le nourrisson.

Pour Daniel Messinger, professeur de psychologie à l'université de Miami, ces premiers sourires enseignent au bébé les associations positives rattachées aux sourires que nous, les adultes, ressentons déjà. Apprendre à sourire-et apprendre ce qu'un sourire veut dire-est un processus, un peu comme apprendre à marcher. «Pour moi, le sourire est un signal social» établit Messinger. «Je pense vraiment que les bébés apprennent ce qu'est la joie en la partageant avec quelqu'un d'autre». En d'autres termes, le sourire n'est peut-être pas tant l'expression d'un état préexistant qu'un chemin que nous empruntons pour parvenir à cet état.

Les psychologues du développement ont analysé, image par image, les différents sourires des bébés affichés dans des circonstances différentes. Les bébés sourient en remontant les pommettes et en plissant les yeux (le fameux sourire de Duchenne, du nom du médecin français du XIXe siècle qui utilisa les têtes de criminels exécutés pour reconstituer la mécanique du sourire) quand ils sont très concentrés et émotionnellement impliqués. Les sourires bouche ouverte sont davantage susceptibles d'être espiègles. Les sourires simples -bouche fermée, sans que les joues ne remontent- sont de timides avancées vers l'interaction.

La modulation des sourires s'apprend

Une fois qu'ils en maîtrisent les variations, les bébés troquent les premiers échanges de sourires contre des formes plus sophistiquées de communication. Ils coordonnent leur regard à celui de l'autre: c'est l'attention conjointe. Cela se produit quand nous avons pour la première fois des tâches et des objectifs en tandem avec d'autres personnes -point critique du développement, qui suscite un immense intérêt et de nombreuses recherches en psychologie contemporaine.

Les bébés déclenchent une attention conjointe en souriant à un objet -un nouveau jouet, par exemple- puis en déplaçant ce sourire vers une personne. Ces «sourires anticipatoires» apparaissent généralement entre 8 et 12 mois. Pour Isaiah, beaucoup de ces sourires impliquaient la girouette en forme de cochon ailé en bas de la rue -indéniablement le genre d'objet qui requiert l'appréciation d'une autre personne.

Les preuves sont de plus en plus nombreuses que ces sourires anticipatoires sont une étape cruciale du développement du bébé -c'est le moment où il commence à prendre conscience de son monde social. Ils marquent l'avènement d'une nouvelle étape cognitive unique: le partage d'une émotion avec quelqu'un d'autre au sujet d'un élément étranger (une girouette en forme de cochon ailé, naturellement).

Un bébé souriant sera, souvent, un enfant sociable

Un sourire anticipatoire ne reflète pas n'importe quelle émotion: c'est une émotion positive. Et curieusement, le niveau de sourire anticipatoire d'un bébé -l'intérêt qu'il éprouve à partager des expériences positives- semble présager de son comportement social futur. Une étude longitudinale publiée l'année dernière a mesuré les sourires d'un groupe de nourrissons lors de plusieurs étapes de leur petite enfance. Fait étonnant, les niveaux de sourires anticipatoires à neuf mois prédisaient avec justesse l'expressivité et la compétence sociales -pour l'essentiel, la capacité et le penchant à aller vers les autres- à 30 mois, presque deux ans plus tard.

Considéré de cette perspective, le sourire nous prépare à nous intégrer à la société. Comme l'a écrit Messinger: «Affecter et être touché par l'expression d'émotions positives du parent peut conduire les nourrissons à considérer le bonheur des autres comme essentiel à leur propre bonheur.» C'est une idée à la fois convaincante et émouvante, et en y réfléchissant, j'en suis venu à revoir ma façon d'envisager les sourires d'Isaiah. Peut-être ne souriait-il pas parce qu'il était heureux, mais parce que moi, je l'étais. Et, finalement, cela suffisait à son bonheur.

Nicholas Day / Traduit par Bérengère Viennot

Nicholas Day est un rédacteur free lance basé à New Haven, Connecticut

Photo: un bébé sourit dans sa baignoire / Juhan Sohin via Flickr, Licence CC

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