Obama-DSK contre Sarkozy-Merkel
Washington, le FMI et de nombreux économistes exhortent les Européens à mettre en oeuvre, et vite, un nouveau plan de relance - PAR ERIC LE BOUCHER.
- La chancellière allemande Angela Merkel et Nicolas Sarkozy Francois Lenoir / Reuters -
«Il faut un nouveau plan de relance !» Les manifestants du jeudi 29 mars le réclament pour la France. La crise a commencé à provoquer des coupes claires dans les effectifs de l'industrie. Les salariés du privé, absents dans les défilés de janvier, sont venus manifester leur angoisse. Les syndicats et l'opposition de gauche estiment que le plan de relance français est d'un montant trop faible. Il est, en volume, l'un des plus petits des pays comparables et ils demandent à Nicolas Sarkozy de «changer la donne». Ont-ils raison ? Faut-il un plan plus musclé ? Faut-il une relance de la consommation ? Faut-il d'autres mesures et lesquelles ?
Les syndicats ne sont pas seuls dans leur combat. Ils ont reçu l'appui, et ce n'est pas rien, et des Américains, du FMI (Fonds monétaire international) et de nombreux économistes qui demandent globalement aux Européens «d'en faire plus». Tous ces «relanceurs» considèrent que l'économie mondiale, prise comme un tout, souffre d'un déficit de demande. Le consommateur américain qui était le grand dépensier de la période précédente fait maintenant défaut ; pire, il épargne. Nous sommes à l'échelle globale dans une classique crise keynésienne d'un déficit de demande, il faut combler le manque à dépenser sinon la crise ne cessera de s'aggraver, c'est aux Etats d'agir. Selon Dominique Strauss-Kahn, directeur général du FMI, le plan français représente un «stimulus» de 1,3% du PIB (Produit intérieur brut), l'italien de 0,3%, et l'allemand de 3,4%. En face, l'effort américain est de 4,6% du PIB, largement deux fois plus que l'Union européenne. Il faut d'urgence que les Européens adoptent de nouveaux plans qui doublent leur contribution actuelle.
Les Européens ont répondu sèchement non. Les plans actuels, a déclaré Angela Merkel, «sont suffisants et il faut d'abord les laisser produire leurs effets» avant d'en décider de nouveaux. Même registre, mot pour mot, pour François Fillon à la télévision le soir de la manifestation : il faut «attendre» que le premier plan de relance annoncé en décembre, d'un montant de 26 milliards d'euros, «produise ses effets».
Pour les «stoppeurs» de Bruxelles, Paris ou Berlin, les Européens n'ont pas besoin de relancer autant que les Américains parce qu'ils ont des meilleurs «stabilisateurs» sociaux (l'Etat pèse en France la moitié de l'économie). Les salariés qui perdent leur emploi, conservent une couverture sociale et bénéficient d'allocations chômage. Deuxième argument : le «choc» est moindre. La croissance s'est effondrée plus aux Etats-Unis car elle partait de plus haut que chez nous, elle a perdu 5,1 points (en % du PIB) outre-Atlantique et seulement 2,3 points en France, 3,8 points en Allemagne. Dernier argument et non des moindres en vérité : cette crise est venue des Etats-Unis, c'est à d'abord à eux de payer pour nous en sortir ! Ce qui revient, en termes clairs, à se dire qu'on va attendre que l'économie américaine reparte. Bref, la France avec 26 milliards d'euros et l'Europe avec 400 milliards d'euros sur 2009 et 2010, en font «assez».
Cette position des « stoppeurs » est très contestable. D'abord parce que la situation s'aggrave plus vite que ne l'admettent Berlin et Paris. Le gouvernement français a révisé il y a dix jours ses prévisions pour 2009 à une récession de -1,5%. Mais au vu des derniers indices, les économistes tablent maintenant sur une chute deux fois plus rapide, la récession sera sans doute proche de -2,9% cette année selon Goldman Sachs. Frappée par l'effondrement de ses exports l'Allemagne fera -5,2%, l'Italie -3,3%, l'Espagne -3,6%, la Grande-Bretagne (qui semble retrouver du tonus ces dernières semaines) -2,5%. Le FMI attend -3,2% dans la zone euro. Or, compte tenu du plan de relance Obama, la chute ne serait que de -2,6% aux Etats-Unis cette année. Autrement-dit, l'économie européenne, faute de relance suffisante, va souffrir plus que l'économie américaine, pas moins ! L'argument du choc inférieur ne tient plus.
Ensuite, parce que les pays européens raisonnent chacun dans leur coin, en se comparant les uns les autres, sans perspective d'ensemble. Les raisons sont multiples déplore Jean Pisani-Ferry de l'institut Bruegel : un excès d'optimisme des Allemands, une réticence européenne au stimulus keynésien qui relève d'une idéologique d'inspiration germanique, les contraintes du Pacte de stabilité que Bruxelles s'évertue à défendre et «plus fondamentalement, l'absence d'une politique budgétaire intégrée».
Comme les déficits et les dettes des pays pris individuellement sont déjà élevés, chacun craint d'être puni par les marchés s'il adopte un plan plus massif. C'est la division européenne qui cause cette timidité de chacun, donc d'ensemble, face à la crise. La solution serait que les Vingt-sept sautent le pas en osent un fédéralisme budgétaire bien supérieur pour lancer un plan d'ensemble, lui massif. Mais nous en sommes très loin et faute de fédéralisme, chaque pays est coincé.
C'est dans ce contexte de forte contrainte qu'il faut situer le plan français. Il aurait dû être supérieur dans un autre cadre européen. L'Europe aurait dû, en décembre, relancer de façon plus concertée et plus forte. Mais, une fois cette impuissance européenne constatée, contraint à agir dans un cadre purement national, le président de la République a mené une politique grosso modo bonne. Même s'il a fallu un coup de fil de Barak Obama pour qu'il se rende compte de l'ampleur cataclysmique de ce qui arrive (en France certains minimisent encore cette crise).
Les plans de sauvetage sectoriels mis en place sont, eux, très contestables : le gouvernement ne demande pas assez de contre-parties aux banques et en demande trop aux constructeurs automobiles (garantie irréaliste et contre-productive des emplois). Quant à la baisse purement électoraliste de la TVA de 19,6% à 5,5% pour les restaurateurs, elle est tout simplement un scandale. Il devrait aussi (voir la chronique sur le bouclier fiscal) revenir sur la loi Tepa d'août 2007 qui est devenue anachronique et qui accentue son image de «président des riches».
Mais le plan de relance macro-économique est bien ciblé. Soutien à la trésorerie des PME pour 11 milliards d'euros, investissements dans les infrastructures pour 6,5 milliards (à condition qu'on ne construise pas des éléphants blancs) et accélération des projets de TGV ou d'EDF pour 4 milliards, sont des choix keynésien classiques, a priori judicieux. Tout juste peut-on dire qu'il aurait été meilleur de miser plus sur la recherche et l'innovation. Le supplément de 2,5 milliards d'euros pour les Français qui vont, les premiers, perdre leur emploi ou des revenus, accordés après la manifestation du 29 janvier, est aussi à mettre au crédit du président. Il en sera de même des mesures dont qui semblent en préparation en faveur des jeunes. Comme il n'y aura pas de débouchés pour eux, il s'agit en gros de les maintenir en formation une année supplémentaire pour éviter qu'ils ne se retrouvent dans les rues (et dans les statistiques du chômage).
On peut penser que, plus largement, le gouvernement sera amené, à l'automne probablement, à prolonger d'une année le bénéfice des allocations pour les chômeurs. Leur demander de «trouver du boulot» quand il n'y en a pas et que le taux de chômage monte à 10% est illusoire.
Deux questions se posent néanmoins.
-Premièrement : faut-il une relance de la consommation ? Le débat n'est pas clos, mais pour l'instant les ménages consomment. La dernière note de conjoncture de l'Insee conforte le gouvernement : malgré la crise, le pouvoir d'achat devrait encore progresser au premier semestre, grâce à la baisse de l'inflation et grâce aux prestations sociales. Du coup la consommation restera solide au premier semestre (+0,1%). Le point faible de l'économie française, c'est la situation des entreprises et donc l'emploi. Au rythme de 110 000 pertes d'emplois par mois, l'Insee prévoit une vive accélération du chômage qui atteindrait 8,8% de la population active dès juin ! Entre les salaires et l'emploi, le gouvernement a raison de privilégier l'emploi et donc une relance « par l'investissement » pour aider d'abord les entreprises.
Si la consommation des ménages donne des signes de fléchissement, il faudra alors infléchir cette politique. Pour l'heure, la France bénéficiant de l'amortisseur que lui donnent ses filets de protection sociaux et son immense secteur public avec ses emplois non exposés, demander «une relance de la consommation» tient plus de l'idéologie que du raisonnement économique. Même chose pour une hausse du SMIC : ce n'est pas en augmentant le coût du travail peu qualifié qu'on sauvegardera des emplois.
-Deuxième question : si le gouvernement devait «en faire plus» quelles mesures décider ? Le problème se posera à l'automne si l'économie américaine ne donne pas ces signes de rebonds que les Européens attendent pour la fin 2009 ou le début 2010. Si l'Amérique tarde, la stratégie d'attente des Européens sera un échec qui les forcera à agir eux-mêmes plus fortement. Ce ne sera pas facile de se déterminer, on prolonge toujours l'attente dans ces cas là. Il eut été, encore une fois, meilleur d'agir plus tôt, dans l'union. Quel nouveau plan choisir qui fasse, pour avoir tardé, ses effets « immédiatement »? Baisse des 27 de la TVA. Baisse concertée des impôts. Doublement des allocations sociales. Payer les logements des plus démunis... L'Europe devra agir de concert et le débat risque à nouveau de s'engluer.
Face à la première phase de la crise l'Europe s'est défaite. Pourrait-elle se refaire dans une deuxième phase de grave aggravation ? Peu probable. Espérons qu'Obama nous sauve.
Eric Le Boucher
Mis à jour le 23/03/2009 à 7h28








































Les USA ont relancé fortement car l'activité y dépend de l'endettement des acteurs économiques. C'est moins le cas en Europe, il faut le rappeler. Cette idée de relance vise avant tout à essayer de maintenir le système endettement/consommation. On peut douter de la pertinence de ce modèle et on attend toujours les idées de ceux qui devaient repenser le système mais nous proposent l'ancien. Et la correction économique risque de continuer.
Les plans de relance allemand et français sont-ils suffisants ? Si l'on en croit Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, la réponse est oui, pour le moment. Mais les Américains, à la fois inquiets et impatients, ne l'entendent pas de cette oreille et souhaiteraient un effort encore plus important de la part de l'UE ... Est-ce envisageable ? Est-ce souhaitable ? Les nombreuses fausses notes qui se font entendre, çà et là, ne laissent pas augurer une gestion efficace de la crise par les 27... Avec l'espoir que l' Allemagne et la France n'en pâtissent pas trop, car, rappelons-le, les deux pays constituent le " couple phare " de l'Union.
Et si, au lieu d'empiler des plans de relance tres couteux susceptibles de creer une crise encore plus grave (si le marche ne croit plus dans la capacite de certains pays a rembourser leur dette, leur monnaie s'effondrera et ce sera la faillite pour tous), on se resignait a la recession, en limitant seulement la casse sociale par des aides appropriees ?
Pourquoi rester a tout prix en 5eme vitesse alors que l'economie mondiale, en sous-regime, a besoin de retrograder avant de reaccelerer ? Et si on avait pas d'autre moyen que de manger notre pain noir pendant 2 ou 3 ans, afin de repartir sur des bases saines ? On s'eviterait 10 points de PIB de dette publique supplementaires.
Le probleme de la fuite en avant, c'est que ca passe ou ca casse. La crise des subprime a debute parce que les menages americains avaient tellement depense qu'ils en etaient devenus insolvables. Les etats ne cherchent-ils pas a surmonter cette crise en reproduisant la meme erreur ?!
Monsieur Le Boucher, sur quels calculs se basent les economistes quand ils affirment que ne rien faire serait pire que la relance a tout prix ?
Le plan Obama - Geithner est un pari salué actuellement par Wall Street puisqu'il permettrait de nettoyer les banques US à bon compte pour des investisseurs privé et un maximum de risques pour les citoyens américains.
Ne risque t-on pas d'assister à une nouvelle bulle financière ?
Les Américains trouvent les Européens timorés et voudraient qu'on les suive.
Gagne t-on une guerre avec des bombardiers ou faut-il utiliser ses armes à bon escient, au fur et à mesure de la dégradation économique.
Pourquoi, irais je m'endetter, si je n'ai pas de besoins majeurs et si j'ai peur de l'avenir ?
Pourquoi irais je me droguer au crédit comme le font les Américains depuis des décennies ?
Verrais je d'un bon oeil l'Etat s'endetter en rachetant des actifs toxiques et ma banque spéculer à nouveau avec mes économies ?
En acceptant la demande des US, ne va t-on pas renforcer l'alliance économique sino-chinoise ?
La prudence est la mère des sûretés
Merci pour cet article. J'y trouve matière à réflexion. Je souhaitais juste vous faire part d'une " toute petite " réalité terrain, dans mon entourage. Trois fois rien, ça joue sur des sommes " ridicules " - enfin, ça dépend pour qui. Pour certaines des personnes concernées, c'est colossal !
Donc, j'ai constaté que tant des collègues de bureau que des connaissances, plus ou moins âgées, avaient oublié et laissé passer les dates, soit retrouvé par hasard, qui des billets en Francs, qui des pièces, etc. Et à la Banque de France, ces personnes ce sont vues opposées une fin de non recevoir. La date limite pour changer telle ou telle série de billets a expiré !
Pour changer les billets libellés en Francs, il y a des dates limites en fonction des séries de billets. Les sommes vont de 10 Francs à 15.000 Francs – j'ai bien écrit quinze mille francs !
Si je connais pas mal de monde dans ce cas autour de moi, je suppose ne pas être le seul.
Ne pensez-vous pas que " si " toutes les personnes détenant encore des billets en Francs pouvaient encore les changer, - malgré ces dates limites - ça aiderait au moins ces personnes là ?
Ca ne changerait pas le monde, ni ne mettrait La France sur les genoux et certainement pas le Budget, mais en ces périodes dures, juste un peu d'air.
L'articele est intéressant et bien documenté.
Je me pose tout de même des questions:
Sommes nous réellement dans une crise Keynésienne ?
Keynes à ma connaissance a construit sa théorie dans le cadre d'un état fermé et dans le contexte de l'angleterre des années 1920.
Sa théorie peut elle être appliquée en 2009 dans une économie mondialisée ?
Faut il vraiment attendre la relance américaine pour espérer sortir de la crise ? Et est ce vraiment souhaitable ? La plupart des observateurs s'accordent à dire que le problème est venu pour partie d'un excès d'endettement des américains. Doit on attendre que l'Etat américain se substitue à ses citoyens pour reprendre une croissance basée sur une dette excessive ? Cela me parait risqué.
Le monde devient multipolaire et il est logique que le développement économique (et la responsabilité de ce développement) suive également cette direction.
L a plupart des observateurs affirment également que la crise a été en partie causée par la recherche de profits excessifs de la part des gestionnaires de fonds ( fonds d,e pension , rente pétrolière , ..) en déconnexion avec la réalité économique . Un autre facteur de déséquilibre semble provenir des excédents commerciaux de certains pays construits grace à un dumping monétaire et social et également du défaut de normes régissant la finance mondiale. Il faut sans doute réfléchir à tout cela pour faire repartir la machine dans le bon sens.
Nous avons tous intéret à ce que le futur développement économique réponde aux réels besoins de l'humanité (nourriture,eéau énergie, transport, logment, santé, ...). Comment financer ce développement "utile". Je pense que c'est dans cette direction que doit se diriger notre réflexion. Le système économique mondial est actuellement grippé du fait d'un défaut de confince généralisé. Je pense que les financements repartiront quand la confiance sera revenue.
Faut=il lancer un grand emprunt européen. Je m'interroge également. Un emprunt européen serait forcément garanti et remboursé par les différents pays membres au prorata de leur population ou de leur PIB. La France en aurait donc une grande part à sa charge. Or nous sommes déja terriblement endettés. Il est vrai qu'un plan de relance contribue à son propre financement grace aux nouvelles recettes fiscales et sociales qu'il créé. Mais il est non moins vrai que le remboursemnt de l'emprunt revient tot ou tard aux citoyens par le truchement du paiement de l'impot. Cette dernière cartouche doit à mon avis être utilisé en dernier recours.
Bref, je trouve que l'attitude des dirigeants européens est globalement bien adapté à la situation compte tenu des interrogations légitimes qu'ils peuvent se poser. Il faut je pense agir de manière rfléchie et concertée. Il faut aussi savoir regarder loin et ne pas hésiter à remettre en cause les anomalies du système économique mondial.
Et dire que si nous étions des êtres rationnels nous devrions souhaiter que la récession dure le plus possible pour retarder l'épuisement des ressources de la planète et le réchauffement climatique. Nous parlons beaucoup de 1929, mais en 2089 personne ne s'intéressera à 2009, sauf pour se demander pourquoi diable nous nous sommes tant démenés pour relancer le plus vite possible la course à l'abîme !