Monde

Les jeunes afro-américains victimes de la crise

The Root

Une étude montre que les enfants seraient les premières victimes des dégâts de la récession économique.

Pendant que les adultes se battent contre les saisies immobilières et les pertes d'emplois, les spécialistes du développement de l'enfant (Fondation pour le développement de l'enfant) font savoir que les enfants risquent d'endosser certaines des conséquences les plus graves et durables de la récession de 2008.

Cette fondation a mis au point une mesure statistique baptisée Indice du bien-être global de l'enfant (Overall Composite Child Well-Being Index ou CWI) qui repose sur 28 indicateurs de la qualité de vie. Il a permis d'étudier sept domaines clés en vue de comprendre comment les enfants américains gèrent le stress de la crise et quelles sont leurs perspectives d'avenir.

Ces analyses figurent dans le «rapport CWI», selon lequel les enfants –de l'âge préscolaire à 19 ans– risquent de devoir lutter contre les impacts de la crise financière américaine durant une bonne partie de leur vie. Les jeunes afro-américains «souffriront plus que leurs camarades blancs, car une plus grande proportion d'enfants noirs vivent dans la pauvreté».

Le rapport CWI révèle, par ailleurs, que «presque tous les progrès réalisés au niveau du bien-être des familles depuis 1975 seront annulés pour beaucoup d'entre elles», car les particuliers ainsi que les secteurs public et privé opèrent des coupes budgétaires. Kenneth C. Land, le professeur docteur de sociologie et démographie à l'Université Duke qui a mené cette étude et rédigé le rapport CWI, explique: «Afin de mesurer l'ensemble de l'impact de la récession, nous avons analysé des données enregistrées de 1975 à 2008, avant d'effectuer des projections sur 2012.» Les chiffres de cette étude font état d'une série de défis qui attendent les enfants issus de familles à revenus moyens et faibles, avec cette précision: «Dans chaque catégorie, les risques seraient de 1,5 à 2% supérieurs pour les enfants afro-américains.»

Des enfants à la dérive

Dans la quasi-totalité des domaines étudiés - santé, vie familiale et vie en société, bien-être émotionnel - les enfants sont en moins bonne posture aujourd'hui. Seuls les résultats scolaires n'ont pas bougé (depuis 1975). Le plus stupéfiant dans le rapport CWI, ce sont les chiffres qui mesurent la pauvreté. «Le pourcentage d'enfants vivant en dessous du seuil de pauvreté devrait atteindre un pic de 21% en 2010, le taux le plus fort depuis 20 ans. Près de 16 millions d'enfants seront concernés. Le taux d'enfants vivant dans une "extrême pauvreté" (50% en dessous du seuil de pauvreté) devrait grimper de 10,1% en 2010 pour atteindre 7,41 millions d'enfants.»

The Root a demandé à M. Alvin Poussaint, spécialiste de la santé mentale des enfants et professeur à Harvard, d'examiner le rapport CWI. «Ce sera une lourde épreuve pour les enfants afro-américains. En effet, ils pâtissaient déjà de la pauvreté, et de façon disproportionnée, avant le début de la crise», en conclut le médecin. «Nous avons ici une série de tragédies en préparation.» Il ajoute que nous ne pouvons pas encore connaître tous les effets des problèmes sociaux et émotionnels qui découleront des maux économiques de 2008.

Bien que peu d'experts contestent le fait que les enfants font les frais de la perte d'emploi de leurs parents, certains se demandent si ce rapport n'est pas réducteur en ce qui concerne la situation de détresse des jeunes. Le rapport CWI explique, par exemple, que le principal problème de santé lié à la récession que rencontreront les enfants est l'obésité, puisque le «filet de sécurité public» que constitue l'assurance santé des enfants pris en charge par l'Etat les protègera des autres maladies. (Aux Etats-Unis, près de 90% des enfants bénéficient d'une couverture santé.)

Certes, l'assurance est d'une grande aide, mais «il existe beaucoup d'autres barrières à prendre en considération, notamment la culture et tout ce qui est lié aux travailleurs sociaux», souligne Christel Brellochs, directrice du service santé et santé mentale du Centre américain pour les enfants vivant dans la pauvreté de l'Université de Columbia (New York). «De plus, certains problèmes de santé, outre l'obésité, affectent de façon disproportionnée les enfants des familles à faible revenu, notamment le diabète [celui de type 2 est plus répandu chez les jeunes afro-américains] et de faibles taux d'immunisation.»

L'obésité et les autres problèmes de santé

A l'évidence, l'obésité est un problème de santé majeur, en particulier chez les enfants noirs (20% sont médicalement obèses). Mais le fait de se focaliser là-dessus risque de détourner l'attention des autres problèmes importants. «En ne regardant que les problèmes de poids d'un enfant, on passe à côté de leur état de santé plus général», explique Diana Becker Cutts, une pédiatre du Centre médical Hennepin (Minnesota) et chercheuse pour le Children's HealthWatch. «Les chiffres de l'obésité chez les enfants ont été très efficaces pour convaincre les détracteurs des programmes publics d'assistance alimentaire», nous dit cette spécialiste. «Alors que des études de qualité démontrent que les familles qui reçoivent des bons alimentaires [bons échangeables contre de la nourriture dont bénéficient les familles modestes] ont un meilleur régime alimentaire», ce qui se traduit par des taux d'obésité en baisse et de meilleures conditions physiques.

Par ailleurs, l'assurance santé «ne garantit pas la satisfaction des besoins sanitaires de base de l'enfant», poursuit Diana Becker Cutts. «L'asthme est très répandu chez les enfants pauvres [15% chez les enfants noirs, soit trois fois plus que chez les enfants blancs]. Dans la mesure où ils sont assurés, je peux leur prescrire des médicaments pour soulager leur asthme. Mais si leur environnement domestique est rempli d'allergènes ou que leurs parents n'ont pas les moyens d'avancer l'argent des médicaments, l'assurance ne règle pas tout. On ne peut pas analyser l'impact de la récession et isoler un seul problème», conclut-elle.

«Le rapport CWI fait également abstraction de divers problèmes de santé mentale», observe le docteur Alvin Poussaint (bien que les enfants afro-américains soient surreprésentés dans des situations où les risques de problèmes de santé mentale sont plus élevés –enfants placés dans des familles d'accueil, par exemple). Selon le Centre américain pour les enfants vivant dans la pauvreté, ces enfants bénéficient plus rarement d'une aide psychosociale.

Les repères sociaux et communautaires sont essentiels

Une tendance également très préoccupante qui se dégage du rapport CWI est le sentiment grandissant d'exclusion des jeunes. Beaucoup d'entre eux ne voient pas de moyens concrets de progresser économiquement. Les enfants afro-américains qui, selon ce rapport, subiront un taux de chômage de près de 40%, sont particulièrement vulnérables. «Cela commence par les suppressions de programmes d'aide de pré-maternelle dans tous les Etats-Unis mais aussi de ceux qui concernent les adolescents», regrette le sociologue et démographe Kenneth C. Land. «Il y a de plus en plus de jeunes marginalisés, qui ont décroché de l'école et qui ne trouvent pas de travail. L'absence de ce lien social risque de provoquer une montée de la violence et des comportements à risques.»

Le rapport CWI comporte tout de même une éclaircie: le rôle de l'église dans les communautés noires. «Nous avons constaté que les enfants afro-américains les plus engagés dans des institutions religieuses gèrent mieux leurs émotions. [Cette implication leur] sert de tampon contre la dépression», explique Kenneth C. Land, mettant l'accent sur le message sans doute le plus important à retirer du CWI.

«Ce rapport doit être un cri de ralliement pour ceux qui ont les moyens de coacher les enfants, de soutenir les programmes de santé communautaires, le scoutisme et les autres activités extrascolaires», estime Alvin Poussaint. Il doit pousser les Américains à «modéliser des situations positives dans la communauté [noire américaine], par exemple les pères ou mères célibataires qui réussissent à élever leurs enfants merveilleusement bien. [...] Le fait d'aider les enfants à s'engager dans des activités constructives et de passer du temps avec eux, tout simplement, peut être très bénéfique».

Le lien social, entretenu par les familles et les associations, est au moins une richesse que nous pourrons toujours offrir aux enfants pour les accompagner en temps de tourmente économique. Et les aider à faire face.

Sheree Crute est une journaliste spécialisée dans les questions de santé-médecine basée à Brooklyn (New York).

Traduit par Micha Cziffra

Photo: Au Texas, en décembre 2008. REUTERS/Larry Downing

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