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Le LOL, successeur du journalisme citoyen

L'humour sur Internet est devenu un vrai contre-pouvoir.

En pleine bulle dorée du web 2.0, vers 2005-2006, on pensait que les blogueurs étaient les nouveaux journalistes, les nouvelles vigies démocratiques et le «journalisme citoyen» l'avenir de l'information. Quatre ans plus tard, on est en largement revenu: les blogs ont essentiellement percé dans l'info divertissement et le commentaire (mais peu dans le «hard news»), les commentaires des sites d'infos se sont révélés très décevants et le site de journalisme citoyen Agoravox n'a jamais su gagner en crédibilité.

C'est un fait: la production d'information à valeur ajoutée reste très majoritairement un métier de journalistes. Il suffit pour s'en convaincre de regarder d'où viennent les innombrables scoops sur l'affaire Woerth/Bettencourt: aucun n'est signé d'un média citoyen. En fait, seule la fonction d'alerte sur un gros événement s'est vraiment démocratisée, comme lors du crash de l'Hudson River «tweeté» le premier par un internaute.

L'ironie a remplacé l'utopie

L'utopie du journalisme citoyen n'aura fait que rappeler que l'information est parfois une chose trop sérieuse pour être laissée à des non professionnels. À l'inverse, un mouvement émerge sur Internet pour rappeler aux médias que l'information est une chose trop peu sérieuse pour leur en laisser le monopole. C'est ce qu'il est convenu d'appeler le «LOL», soit l'inépuisable capacité créatrice du web à tout ridiculiser pour replacer les institutions (politiques, stars, médias...) à leur juste place: à l'horizontale sur le plan de l'Internet égalisateur. On n'est pas encore dans le web 3.0, mais dans une version post-2.0, où l'ironie a remplacé l'utopie.

Comment définir ce «LOL»? On pourrait dire que c'est l'ensemble des pratiques des internautes à visée humoristique aboutissant à la création d'une sous-culture. Les formes, diverses et variées, utilisent toutes les ressources du web: groupes Facebook, montages Photoshop, gifs animés, achats de nom de domaine... Le mot vient de la locution «LOL» (laughing out loud: rire aux éclats) utilisée traditionnellement pour marquer le rire dans une discussion sur Internet, et qui, par extension, représente toute forme de rire sur le web.

La Bible en lolcat

Danah Boyd, chercheuse américaine spécialisée dans l'étude des médias sociaux, a écrit un article remarqué sur le sujet début juin. Elle concentre son analyse sur 4chan, le lieu emblématique du LOL, un forum américain incontrôlable, lieu de toutes les déviances et de la plus fructueuse créativité web:

Je dirais que 4chan est le ground zero d’une nouvelle génération de hackers, ceux qui veulent à tout prix hacker l’économie de l’attention. Alors que les hackers traditionnels s’en prenaient à l’économie de la sécurité, c’est-à-dire au centre du pouvoir et de l’autorité avant Internet, ces hackers de l’attention montrent à quel point les flux d’information sont manipulables. [...] Leurs singeries poussent les gens à réfléchir au statut et au pouvoir et ils encouragent les gens à rire de tout ce qui se prend trop au sérieux.

Cette grille d'analyse peut s'élargir à l'ensemble des lieux de pratique du LOL, des forums d'«élite» de l'humour web comme 4chan aux lieux de rassemblement grand public comme Facebook. Le LOL peut être de deux natures: soit formé ex nihilo, soit construit à partir d'éléments d'actualité fournis par les médias.

Le plus bel exemple de LOL ex nihilo est le lolcat, des images de chats légendées avec une blague écrite en jargon web qui ont connu un tel succès qu'une start-up  en a fait sa fortune et que la Bible est en cours de traduction en langage lolcat. La force virale du LOL a accouché d'une véritable sous-culture autour du lolcat, dont Google Images est un inépuisable témoignage.

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Mais le plus souvent le LOL rebondit sur un élément d'actualité, même mineur. Ainsi les deux plus beaux "mèmes" (c'est le nom d'une création du LOL qui devient un phénomène) du mois de juin ont été la vuvuzela (élément d'actualité mineur au sein d'un élément d'attention majeur, la Coupe du Monde) et Sad Keanu (basé sur une paparazzade de Keanu Reeves: élément d'actualité très mineur). Penchons nous sur ces deux cas.

La vuvuzela pour oublier l'ennui du Mondial

Le succès de la vuvuzela sur Internet est le reflet de la passion soudaine du monde entier pour cet instrument venu couvrir l'ennui assourdissant de la première semaine de la Coupe du Monde. Sans surprise, dès que l'actualité a repris son cours (avec des grands matchs comme Allemagne-Australie et le fiasco de l'équipe de France), la vuvuzela a progressivement disparu des radars.

Le foot est censé rassembler les foules autour de leur télévision. Mais quand le foot n'est pas au rendez-vous, le public crée du lien social sur un autre sujet et sur son propre média, Internet. La vuvuzela a rempli cette fonction, couvrant tout le spectre du web, des groupes Facebook à 4chan. Cette universalité permet de voir la grande diversité des formes de LOL:

- montage Photoshop

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- détournement d'une référence culturelle:

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- gif animé :

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- sites-concept : Vuvuzela your site

- groupes Facebook: Accueillir les Bleus à l'aéroport avec des vuvuzelas, Débarquer au bac avec son vuvuzela!...

TF1 a payé 120 millions d'euros pour pouvoir diffuser la Coupe du Monde en France. Il y a quelque chose de rageant à voir des amateurs désintéressés assurer le spectacle à sa place sur Internet avec les vuvuzelas. Patrick Le Lay l'avait dit en 2004: TF1 vend du «temps de cerveau disponible» à ses annonceurs, autrement dit de l'«attention». Les grands médias feraient donc bien de se méfier des «loleurs», ces «hackers de l'économie de l'attention», comme les appelent Danah Boyd.

Keanu, la Nouvelle Star décrétée par les internautes

Le mème Sad Keanu est lui parti de cette photo, a priori anodine, de l'acteur Keanu Reeves:

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Les internautes vont trouver la posture de Keanu Reeves étonnamment humaine, loin de l'image papier glacée des stars hollywoodiennes. L'acteur va donc être détouré sur Photoshop et le travail mis à disposition de tous pour en faire des détournements. C'est un mème reservé à l'«élite» du web puisqu'il faut tout de même savoir manier un minimum Photoshop.

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Petit à petit, le LOL fait son travail de sape sur Hollywood en se réappropriant une à une l'iconographie des grandes stars américaines. L'acteur Christian Bale, auteur d'une colère noire sur le plateau de Terminator Salvation, et le rappeur Kanye West, noyé dans le ridicule aux MTV Music Awards, en ont déjà fait les frais. Une grande partie de leurs résultats Google ne leur appartient déjà plus. En un grand éclat de rire, les internautes ont balayé le travail acharné de leurs attachés de presse sur plusieurs années.

Dans ce processus de LOL, la personne est complètement chosifiée, dans un mouvement similaire à la starification, avec la création d'un mythe distinct de la réalité. Sauf que cette fois, la dynamique échappe complètement aux grands médias, habitués à désigner eux-mêmes qui sera la prochaine star. (Sur M6, la Nouvelle Star est soit-disant désignée par les votes des téléspectateurs mais la mise en scène est entièrement écrite par la chaîne qui choisit de mettre en avant tel ou tel candidat. De telle sorte que la promesse démocratique n'est jamais complètement réalisée).

Rick Astley ressorti du formol

Le LOL résulte lui d'un processus démocratique, même s'il est foncièrement anarchique puisqu'il est en général impossible de retrouver le créateur d'un mème. Raffinement suprême, les internautes peuvent eux-même imposer l'agenda médiatique en décidant de ressusciter une star oubliée. Ce fut le cas de Rick Astley, ressorti du formol en 2008 à l'occasion d'une blague baptisée «rickrolling»: un lien caché envoyé à un ami qui renvoie vers l'horrible clip de Never gonna give you up. Moqué par les internautes, Rick Astley regagne néanmoins une extraordinaire visibilité médiatique... et s'apprête à faire son retour avec un nouvel album en 2010. En quelque sorte, le LOL a hacké l'industrie du disque, lui mettant dans les pattes un affreux ringard.

Preuve que le LOL est avant tout un mécanisme de piratage du circuit médiatique, les internautes adorent court-circuiter les processus de choix soit-disant démocratiques proposés par les médias. Les exemples sont très nombreux: piratage du classement de l'homme le plus influent du monde du magazine Time pour placer en tête le patron de 4chan, Christopher Poole; piratage d'un vote pour choisir les dates de la prochaine tournée de Justin Bieber afin de le faire aller en Corée du Nord; piratage de l'édition 2007 de la Nouvelle Star américaine pour tenter de faire gagner Sanjaya Malakar, un candidat loser.

En France, le LOL est surtout politique

Aux Etats-Unis, le LOL démarre dans les bas-fonds de l'Internet où règne l'anonymat (4chan) pour remonter progressivement vers les médias via différents instances de légitimation comme le site Buzzfeed. En France, le schéma est un peu différent puisqu'au-delà des inévitables groupes Facebook, le LOL –encore balbutiant– est principalement situé sur Twitter, un réseau où il y a peu d'anonymat et où dominent plutôt les journalistes. Ce sont donc parfois les journalistes eux-mêmes qui parasitent le processus médiatique, belle métaphore des problèmes d'identité posés aux médias à l'heure d'Internet. (Il existe cependant une autre poche de LOL plus confidentielle sur le forum 15-18 ans de jeuxvideo.com)

Le LOL partant d'un réseau d'information, la tendance en France est plutôt de s'attaquer aux politiques. La focalisation sur la politique s'explique aussi par l'absence de stars françaises sur les réseaux sociaux (les plus «connus» sur Twitter sont Nicola Sirkis et Aure Atika, c'est dire) alors qu'aux Etats-Unis, ce sont Britney Spears, Justin Bieber ou Ashton Kutcher qui dominent Twitter. Sevrés de stars, les internautes français sont à la recherche du moindre «fail» (ratage) des politiques qui découvrent le web. On l'a vu par exemple avec Yves Jégo, candidat UMP aux régionales en Ile-de-France, qui avait eu le malheur de faire, en mars dernier, un sondage sur son blog, demandant si la vie s'était améliorée dans la région pendant les 12 ans de présidence de Jean-Paul Huchon. Il s'attendait évidemment à ce que les internautes répondent non. Mais Twitter s'était donné le mot, et voici le résultat...

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Yves Jégo finira par supprimer son sondage et dénoncera une «manipulation informatique». Mais il n'y a pas eu de «manipulation informatique», juste la nouvelle force des masses capable d'anéantir n'importe quelle opération de communication, un hacking soft et populaire dont la motivation est a priori absurde. «I did it for the lulz», disent les Américains. «Je l'ai fait pour le LOL». Mais l'absence de motivation ne signifie pas l'absence d'impact politique, comme le relève Danah Boyd au sujet des hackers: «Pendant que la plupart de ceux qui faisait ça “pour le lulz” n’avait aucune intention politique, leur impact a fini par être profondément politique, façonnant le développement des systèmes technologiques.»

Le LOL peut être un vrai contre-pouvoir. Ségolène Royal en a fait les frais lors de la sortie de la nouvelle version de son site Désirs d'avenir en septembre 2009. Son design a été immédiatement moqué par les internautes sur Twitter, occasionnant par ricochet une série d'articles montrant les parodies des internautes.

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Ségolène Royal sera obligée de reculer, changeant quelques jours plus tard sa maquette. Une campagne de pression politique orchestrée depuis Photoshop, voilà une première en France.

Pour éviter le «fail», les politiques doivent revoir leur manière de communiquer sur le web et apparaître vraiment naturel, débarassés des réflexes traditionnels de la communication. Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d'Etat à l'Economie numérique, n'a jamais eu de problèmes avec les internautes sur Twitter où elle apparaît simple et accessible. En revanche, le porte-parole de l'UMP Frédéric Lefebvre, habitué à la communication au marteau-piqueur, s'est fait immédiatement tacler quand il est arrivé sur Twitter, subissant l'humiliation d'une suspension de compte après que de nombreux internautes l'aient dénoncé comme un «spam».

Le web s'enflamme...

Si les politiques doivent songer au LOL, les médias feraient bien de s'y intéresser également. Car si toute une partie de l'économie de l'attention est piratée par les internautes, c'est autant d'audience en moins pour les contenus traditionnels. Sans compter qu'un fossé ironique se creuse doucement entre internautes (pour parler clair, les jeunes) et les grands médias.

Les sites d'info ont souvent tenté de récupérer les écrits des blogueurs en leur proposant de passer leur blog sous leur plateforme maison, manière d'institutionnaliser le «journalisme citoyen». Le temps est peut-être venu d'essayer de faire la même chose avec le LOL pour essayer de faire des sites de médias un terreau de création.

Jusqu'à présent, la seule incursion des mèmes sur les médias sont des revues de blagues d'internautes, nouvelle tarte à la crème de l'info web sempiternellement titrées «Le Web s'enflamme pour...» ou «...affole le Web» (exemples ici, ici, ici ou ici). Mais plutôt que de reprendre passivement les mèmes, les médias devraient plutôt chercher à donner à leurs lecteurs les moyens de s'exprimer et de créer leurs propres objets de LOL comme sur l'excellent site américain I can has cheezburger. Même si un humour apprivoisé n'a jamais tout à fait la même saveur.

Vincent Glad

Photo: Le député Dominique Perben dans un montage Photoshop de woumpah pour le concours de «loltoshop» d'Henry Michel

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