France

Blanc, Joyandet... Les copiés-collés de l'hommage aux démissionnés

Ivan Couronne, mis à jour le 05.07.2010 à 12 h 56

Chaque fois ou presque, les mises à mort de ministres ont suivi un cruel scénario, de la défense indignée de l'honneur d'un homme à son enterrement poli.

Il y a vingt ans jour pour jour, le 4 juillet 1990, deux heures avant de démissionner, le ministre du Tourisme Olivier Stirn déclarait sur TF1 qu'il n'avait pas l'intention de... démissionner. «Je n'ai failli ni à l'honneur ni à la morale politique». Dans la soirée, il faisait ses bagages. Stirn avait payé des chômeurs pour faire de la figuration dans un colloque. Gauche et droite s'étaient retrouvés pour dénoncer, dans un remarquable consensus, le ridicule du ministre.

Depuis, plus de vingt ministres ont été poussés à la démission pour des raisons morales, politiques ou légales. Chaque fois ou presque, leurs mises à mort ont suivi un cruel scénario, de la défense indignée de l'honneur d'un homme à son enterrement poli. Dernier en date: Hervé Gaymard, limogé en neuf jours du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, en 2005.

 

Etape 1: impensable démission

«La démission du ministre des Finances n'est pas du tout à l'ordre du jour». Une semaine après le déclenchement de l'affaire Gaymard, par le Canard Enchaîné, Matignon tient bon. Le ministre loge avec sa famille dans un duplex de 600 mètres carrés, dont le loyer de 14.000 euros est payé par la République. L'opposition est scandalisée, la presse pilonne le bébé-Chirac, mais à trois jours de la démission d'Hervé Gaymard, il n'en est évidemment toujours pas question.

Il «a commis une grosse erreur, qu'il a reconnue et dont il a tiré les conséquences. Cela ne le disqualifie pas pour autant dans sa qualité de ministre. Il n'a jamais été question de démission», maintient Matignon le 24 février, la veille de sa démission.

«C'est vrai. J'ai commis une erreur qui a choqué beaucoup de Français (...), et si aujourd'hui, j'ai décidé de présenter ma démission au Premier ministre, c'est d'abord parce que j'ai le sens de l'Etat, le respect de la fonction qui m'avait été confiée et que j'avais pris à bras le corps», finit par déclarer Hervé Gaymard, neuf jours après le premier article du Canard.

Alain Joyandet et Christian Blanc, limogés dimanche, n'ont pas eu la chance d'être défendus comme Hervé Gaymard. Nicolas Sarkozy avait confié aux députés UMP son irritation face à leurs histoires de jet privé et de cigares. Sous-entendu: les deux secrétaires d'Etat, plus peut-être Rama Yade, allaient devoir quitter le gouvernement au prochain remaniement, en octobre. En 2005, à la veille de la démission de Gaymard, le président de l'UMP n'avait pas plus soutenu Gaymard, déclarant que «les Français, confrontés à des difficultés quotidiennes, s'interrogent et peuvent juger avec une certaine sévérité ce qui se passe.»

Mais Eric Woerth, ministre central du gouvernement, en charge de la réforme des retraites, a eu droit à la défense due à tout honnête homme mis en cause. Depuis que Mediapart a révélé, le 16 juin, l'existence d'enregistrements pirates suggérant un conflit d'intérêts dans l'affaire Bettencourt, la majorité fait bloc autour de lui. Florilège :

«Je connais Eric Woerth depuis des années maintenant, et je crois que nul ne peut mettre en cause ni son honnêteté, ni sa volonté de lutter en particulier contre la fraude fiscale» (Michèle Alliot-Marie, 21 juin)

- «Eric Woerth est un homme intègre, Eric Woerth n'a commis aucune faute (...) Eric Woerth a toute ma confiance, et j'ajoute aujourd'hui devant vous toute mon amitié dans l'épreuve qu'il traverse. Je ne laisserai pas son honneur traîné dans la boue pour quelques misérables petits calculs politiques.» (François Fillon, 22 juin)

- Xavier Bertrand a accusé le PS «de mener une chasse à l'homme permanente» contre le ministre, «d'orchestrer le harcèlement» et de commettre ainsi «un déni de démocratie»«L'opération organisée par le PS» est un «procédé ignoble». (28 juin)

- «Eric Woerth n'a rien à se reprocher. Que la gauche mette en cause et pousse à la démission un ministre à qui on ne peut rien reprocher, en travestissant délibérément l'information, est gravissime.» (Claude Guéant, 2 juillet)

- «Si je dis à Eric de partir, ça voudra dire qu'il y a quelque chose» à lui reprocher (Nicolas Sarkozy, 30 juin)

- «Je n'ai pas du tout pensé à démissionner», affirme Eric Woerth lui-même. «Il n'y a d'ailleurs aucune raison pour que je le fasse (...) Vous voulez que je vous dise, messieurs les députés, ce que je pense de tout cela : c'est immonde et c'est ignoble», ajoute-t-il pendant les questions au gouvernement.

Etape 2: les contre-feux

En cas d'attaque, la contre-attaque doit donc être fulgurante: il faut prendre l'initiative. C'est ce que fait Hervé Gaymard dès la parution du premier article du Canard. Le jour même, il annonce son déménagement. Las, le mercredi suivant, le Canard révèle que le ministre est propriétaire d'un grand appartement à Paris, qu'il loue à un ami, et de plusieurs autres propriétés en province. Il a beau promettre de prendre en charge tous les frais de rupture du bail, cette deuxième salve lui sera fatale: dans les 48 heures il démissionne.

Pour prendre l'avantage, en 2005, le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin publie une circulaire - là encore, le jour de la parution du Canard - sur les logements de fonction des ministres. Désormais, seuls 80 mètres carrés du logement seront pris en charge par l'Etat, plus 20 mètres carrés par enfant. Couper court, absolument.

Mais avec l'obsession de la réactivité médiatique, les dirigeants de la majorité peuvent lancer des initiatives fumeuses. En 2005, Jean-Louis Debré propose par exemple - qui s'en souvient? - de créer une «charte des comportements publics»:

Quand les passions provoquées par l'affaire Gaymard se seront calmées, je compte réunir des députés de toutes tendances pour que nous élaborions ensemble une charte des comportements publics. Certains comportements ne sont plus acceptables. (...) La médiatisation de la vie politique doit nous conduire à tous changer de comportement. Etre un élu, un député, un ministre, cela implique une très grande modestie.

La moralisation de la politique, éternelle réponse aux scandales. Nicolas Sarkozy n'y manque pas: en 2010, il réagit en supprimant la garden-party de l'Elysée, 7.000 logements de fonction et 10.000 voitures de fonction, environ un dixième de la flotte.

Etape 3: l'hommage au serviteur de l'Etat

Quand les contre-feux ne suffisent pas, le ministre lâche prise, souvent poussé dehors par le président. L'heure est alors à l'hommage. Comme un seul homme, on loue le serviteur de l'Etat, sa loyauté, son courage.

Quand Dominique Strauss-Kahn démissionne, le 2 novembre 1999, le Premier ministre Lionel Jospin confectionne de tendres condoléances:

Je rends hommage à l'exceptionnelle qualité du travail qu'il a accompli depuis deux ans et demi. Il a conduit une politique économique et industrielle remarquablement efficace. Il est respecté, estimé, écouté par ses pairs sur la scène internationale. Je lui exprime devant vous ma sympathie et mon amitié fidèle. J'espère qu'il reviendra vite parmi nous.

Après le départ d'Hervé Gaymard, faute de pouvoir le défendre sur le fond, ses camarades pointent le «courage» de sa décision, tout en dénonçant parfois la chasse à l'homme dont il fut l'objet, pour donner le change:

- «Une décision responsable, digne, respectable et honnête.» (Nicolas Sarkozy)

- «Une décision courageuse d'Hervé Gaymard, d'autant plus que rien d'illégal ne peut lui être reproché» (Bernard Accoyer, président du groupe UMP à l'Assemblée nationale)

- «Je salue un homme responsable qui a servi l'action gouvernementale avec talent, compétence et dévouement. Je regrette le départ du gouvernement d'un ami qui garde ma confiance et mon affection, aujourd'hui et demain» (Jean-Pierre Raffarin) «Je salue la sagesse de la décision d'Hervé Gaymard» qui «l'honore».

«La politique est une école d'exigence et de vérité. Les approximations ou maladresses rendent impossibles le contrat de confiance entre le politique et les citoyens, entre le politique et les relations internationales. Il n'y avait plus d'autre issue à la décision d'Hervé Gaymard». (Christine Boutin)

«Je regrette le lynchage orchestré et entretenu dont a fait l'objet» M. Gaymard. «Un véritable procès à charge s'est déroulé depuis quinze jours, il est temps que cela cesse dans l'intérêt de la France: Hervé Gaymard l'a compris, et en remettant sa démission, il met un point final à cet emballement». (Yves Censi, député UMP de l'Aveyron)

Pour les démissions d'Alain Joyandet et Christian Blanc, les trompettes sont aujourd'hui plus discrètes mais jouent la même note. «Maladresses» est le mot central des premiers communiqués de soutien, pour souligner - on en est là - que leurs comportements n'avaient rien d'illégal:

- «C'est tout à leur honneur d'avoir tiré les conclusions de ces incidents, ces maladresses qui mettaient en difficulté le gouvernement... Il s'agit là de maladresses, pas de malversations. (Nadine Morano sur RTL)

«Je salue le sens de la responsabilité de Christian Blanc», qui «manquera au Grand Paris». «Il avait une vraie vision d'avenir de l'aménagement de la région parisienne. Il était un remarquable maître d'œuvre de ce grand projet présidentiel, qu'il aura porté avec succès sur les fonts baptismaux». (Yves Pozzo di Borgo, sénateur Nouveau Centre)

«Alain Joyandet et Christian Blanc avaient commis des maladresses» mais le fait qu'ils en «tirent les conséquences et démissionnent: cela les honore» (Jean-Claude Gaudin, vice-président du Sénat)

Alain Joyandet a été «mis en cause de manière insupportable» et a été «l'objet d'attaques incessantes et d'amalgames». (Dominiqué Paillé).

Quoiqu'il arrive, chaque ministre pourra donc toujours compter sur un bel enterrement de la part de ses collègues. Ça ne coûte rien et ça fait plaisir.

Ivan Couronne

Photo: Flickr CC By miss_rogue

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