France

L'affaire Bettencourt, la telenovela de l'été

Quentin Girard, mis à jour le 07.07.2010 à 9 h 52

Merci, merci, merci! L'affaire Bettencourt-Woerth est une formidable histoire qui va nous tenir en haleine tout l'été.

L'actu nous gâte. Les spectateurs et les journalistes n'ont qu'à s'asseoir, saisir un paquet de pop-corn et regarder.

Retournons juste un peu en arrière, il y a un mois: quelles étaient nos perspectives? Une réforme des retraites avec des manifs et des résultats joués d'avance et une Coupe du monde où on allait parler que de sport, jusqu'à l'overdose. De l'équipe de France et de sa défaite en huitième de finale contre l'Argentine aux tirs au but, des buts de l'Espagne ou du collectif de l'Allemagne. Rien que de très normal tous les quatre ans, mais lassant, surtout pour les non-amateurs. Et là, patatras, ou plutôt, abracadabra: les insultes d'Anelka, la une de l'Equipe, l'affaire du bus, et toute la France n'a parlé que de ça pendant une semaine. Nous nous sommes alors dit, moi le premier, que c'était le grand moment de cette période estivale. Nous avions tort.

La grande série de l'été, la telenovela ultime, c'est l'affaire Bettencourt-Woerth. Dernier épisode en date, l'interview de Liliane Bettencourt sur TF1, grand-mère maltraitée, interrogée par Claire Chazal, la bonne fée, la journaliste compréhensive, tout de blanc vêtue, parangon de vertu.

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Si Balzac était vivant, il remercierait encore et encore la société dans laquelle on vit. Imaginez: avec ce qui tombe comme informations chaque jour, il pourrait feuilletonner pendant des mois sans interruption, et sans avoir à réfléchir une seconde pour inventer un rebondissement. Nous sommes en pleine Comédie Humaine.

L'affaire des Bleus, au fort potentiel dramatique, avait des défauts. Elle rendait tout de même de nombreux supporters malheureux, et une telenovela, pour être réussie, doit susciter l'empathie et pas la colère. Et, surtout, elle doit fasciner, montrer un monde avec des codes qui ressemblent aux nôtres, mais en même temps qui nous paraît terriblement éloigné. Alors que les tensions dans le vestiaire des Bleus renvoient à n'importe quel entraînement de n'importe quel club de quartier, l'affaire Bettencourt réunit tous les ingrédients nécessaires:

1. Cela se passe dans la très haute société

On ne parle pas de quelques milliers ou même de quelques centaines de milliers d'euros. A chaque fois que Mediapart sort un enregistrement, une dizaine de millions d'euros s'accumulent. Bettencourt oublie 65 millions d'euros sur un compte en Suisse comme nous égarerions 5 euros dans le tiroir de la cuisine. Cela représente tellement d'années de smic que cela dépasse la compréhension, l'imagination. On saisit néanmoins deux éléments: c'est mal et c'est beaucoup beaucoup d'argent.

2. L'affaire est très compliquée

Le problème des Bleus, c'est qu'il y a les méchants (les joueurs), les niais (Escalettes et Domenech) et les gentils (les supporters) et, en gros, une affaire centrale d'où tout découle. Là, chez les Bettencourt, comme au millième épisode d'Amour, Gloire et Beauté, on ne sait plus quand ça a commencé, ni vraiment pourquoi, mais l'important est qu'il y ait des rebondissements et de nouveaux personnages principaux (Woerth, sa femme, le maître d'hôtel) et secondaires (Claire Chazal, Edwy Plenel, d'Orgeval) qui apparaissent au fur et à mesure. De plus, difficile de savoir qui sont les gentils et les méchants, cela permet d'entretenir les discussions au déjeuner. Chacun peut y aller de sa petite analyse, soutenir Banier, Bettencourt ou sa fille. Ou aucun des trois. Ou les trois, soyons romantiques.

Personnellement, j'aime beaucoup Banier car je considère qu'on ne peut qu'admirer la performance d'avoir toute sa vie été un gigolo suffisamment intéressant pour séduire des grands noms de la littérature française comme Aragon et la femme la plus riche de France. Magnifique constance et formidable contre-pied à l'idéologie dominante qui considère qu'il faut se lever tôt pour réussir dans la vie alors que l'important est de déguster des macarons avec les bonnes personnes. Banier a tout de Georges Du Roy dans Bel Ami de Maupassant. Personnage antipathique s'il en est, mais qu'on a envie de voir réussir tout de même.

Dans un autre registre, Liliane Bettencourt, dans son rôle de mamie gâteau qui joue celle qui ne comprend pas ce qui lui arrive, est très forte. Respect.

3. L'affaire Bettencourt renvoie à des histoires déjà connues

C'est la grande force de ce scandale et ce qui permet de captiver les foules malgré l'extrême complexité du dossier. Même s'il y a des techniques plutôt modernes pour coller à notre temps: les cassettes enregistreuses, le fait que cela soit une site internet qui sorte l'affaire, les montages financiers très années 2000 qui permettent de citer des noms de paradis fiscaux lointains et exotiques, ce genre d'histoire a déjà été raconté mille fois par les Molière, Balzac, Maupassant et toutes les telenovelas à rebondissement. Rien de nouveau Sous le Soleil.

Prenons l'histoire

Une très grande famille, très riche, dont tous les membres ne s'aiment pas –classique– qui dissimulent de l'argent –normal– avec des gens qui veulent en profiter –déjà vu– et des politiques qui sont mouillés dans l'affaire, ce qui fait trembler la République –logique, si la République ne tremble pas, à quoi ça sert?

Prenons les personnages

Liliane Bettencourt Très riche et vieille, l'image achi-rabattue de la dame qui protège son magot. A première vue, elle est seule, maltraitée, harcelée, c'est une victime. Mais on se rend compte que c'est finalement peut-être elle qui tire toutes les ficelles et qu'elle n'est pas aussi sénile que l'on croit. Un peu Père Goriot qui cache son argent, ou la mère Magloire dans la nouvelle de Maupassant, Le petit fût, qui vend sa propriété en viager et ne se décide pas à mourir.

Françoise Bettencourt-Meyers La fille de Liliane Bettencourt a un premier rôle ingrat de toute évidence, celui de la voix de la raison. La gentille, mais effacée derrière les autres personnages. Celle que personne ne veut jouer au théâtre. Un peu Dorine dans Tartuffe de Molière, la servante pleine de bon sens qui essaye de raisonner la maisonnée.

Heureusement, en apparaissant comme jalouse et intéressée, elle ressemble aussi à Delphine de Nucingen, fille cadette du Père Goriot. Jamais satisfaite, toujours à la recherche d'argent, elle va soutirer tous les sous qu'elle peut à son pauvre géniteur.

François-Marie Banier Le personnage le plus reconnaissable. Voulant absolument réussir, il est à la fois Rastignac et Duroy, avides de succès et d'argent, mais aussi Porthos le mousquetaire qui doit séduire une femme pour se payer son équipement. Il est aussi Solal, le personnage d'Albert Cohen à l'ambition débordante. Il pourrait faire sienne une de ses maximes: «Les femmes, pour peu qu'elles vous aiment, oublient que vous êtes juif.» Ou homosexuel.

Il est de l'un des héros les plus classiques de la littérature française. A la fois personnage de fiction, mais aussi écrivain, avec son côté Proust, le chic homosexuel qui déguste des madeleines avec des vieilles dames. Quand il entre dans une pièce, il amène avec lui, dans une grande élégance, tout le Second Empire et la Troisième République, tout une atmosphère d'anti-chambre où l'on complote et des odeurs d'amour impossible dans les boudoirs; une image de Paris où tout est possible pour les ambitieux qui savent manier le Verbe.

Eric Woerth et sa femme Le ministre est connu, mais pas trop et heureusement. Si Sarkozy, DSK ou Ségolène Royal étaient au centre de l'affaire, ils focaliseraient l'attention et effaceraient les autres personnages (Nicolas Sarkozy commence à être de plus en plus cité, mais il n'est pas encore un personnage principal). Là, Eric Woerth représente le technocrate parfait, avec des lunettes et une absence flagrante de charisme. Dans le fond, il ne mobilise pas les foules qui n'iront pas le soutenir ou le huer en masse.

Mais cet homme de l'ombre peut faire chuter la République en étant mis en cause. Il me fait penser à ce député que Maurice Leblanc, l'auteur d'Arsène Lupin, dépeint dans un de ses ouvrages: influent, très fin connaisseur du fonctionnement du pouvoir, il a pour habitude de se présenter comme un modèle de vertu et d'arriver à l'Assemblée avec une chemise bourrée à craquer sur le ton de «Si vous saviez ce qu'il y a à l'intérieur...» Jusqu'à ce que l'on s'aperçoive que ce ne sont que des vieux papiers journaux usagés et que c'est lui le coupable. Sa femme en elle-même n'a pas d'importance, ce n'est qu'un ressort du scénario, un boulon que l'on peut enlever ou remettre selon les besoins.

Patrice de Maistre et le maître d'hôtel Ce sont deux faces d'une même pièce. Les deux sont ambivalents. Entre celui qui tente de gérer la fortune mais qui semble récupérer de l'argent pour lui et ses amis et l'autre qui met son employeur sur écoute, après 20 ans de maison, par attachement (sic), ils ont les rôles classiques du valet au courant de tout. Un peu Scapin, ils doivent résoudre les problèmes, par tous les moyens si besoin. Patrice de Maistre ressemble également à Anselme Popinot, dans César Birotteau de Balzac. Dans le roman, très fidèle à son employeur, il va le sauver de la faillite et de la honte. Sauf qu'Anselme est gentil alors que les soupçons s'accumulent pour Maistre. Pas certain que cela se termine aussi bien pour lui. L'idée qu'il y ait un assistant personnel et un maître d'hôtel rassure le spectateur: nous sommes bien dans un monde complètement différent du nôtre, avec des hommes de l'ombre qui régulent la journée des propriétaires, qui apparaissent parfois bien passif dans leur choix, comme chez Proust.

Puis, ensuite, s'accumulent tous les personnages secondaires, la grande entreprise familiale, L'Oréal, les politiques, les journalistes mi-investigateurs, Mediapart, mi-people, Claire Chazal, les avocats, le comptable qui porte les valises, etc.  Au XIXe siècle, cela aurait été adapté en pièce de théâtre ou en feuilleton. Aujourd'hui, nous attendons avcec impatience la série télé.

Quentin Girard

Photo: Liliane Bettencourt et Claire Chazal / REUTERS/TF1

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