France

Monarchie républicaine: les Français se révoltent

Monique Dagnaud, mis à jour le 05.07.2010 à 14 h 35

La rage contre les élites atteint un niveau sans précédent. La mèche du populisme est allumée contre une société bloquée de connivences et de statuts.

La liste est longue des ministres dont la vindicte populaire a successivement demandé la tête (Albanel, Kouchner, Besson, Hortefeux, Mitterrand.....). Deux secrétaires d'Etat, récemment épinglés pour leur utilisation de l'argent public, Alain Joyandet et Christian Blanc, ont démissionné dimanche 4 juillet. Le chef de l'Etat,  à peine élu, a fait l'objet d'un foisonnement éditorial sans précédent -près de 70 livres, dont le plus célèbre, «De quoi Sarkozy est-il le nom?» d'Alain Badiou s'est vendu à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires.  Ce philosophe n'hésite pas à parler, sans plus de nuances,  d'«une barbarie sarkozienne»- et brandit un marxisme dont on imaginait qu'il avait sombré dans les ténèbres de l'histoire.

Nicolas Sarkozy, fort de son succès aux élections présidentielles, a cru pouvoir imposer le spectacle d'un argent décomplexé. Mais il aurait pu aussi saisir en cinq minutes -instruit par la bourrasque qui s'est levée d'une soirée au Fouquet's et d'une croisière de luxe-, que cet étalage était reçu comme une insulte. Le bouclier fiscal à 50% pour les gros contribuables demeurera comme une faute originelle, davantage comme l'emblème d'une orientation politique, «le cadeau fait aux riches»,  que par le manque à gagner réel pour les finances publiques. Presque depuis son début, l'action de Nicolas Sarkozy a fourni un carburant au sentiment anti élite des Français, et cette rage s'est rehaussée d'un cran avec la crise financière et les révisions qu'elle impose à notre modèle social.

L'affaire Woerth -pour lequel, rappelons-le, aucun délit ne semble vraiment démontré- marque un point d'orgue. Elle porte sous le feu des médias un microcosme de connivences et de «petits arrangements»: un univers qui est loin d'être un mystère puisque les magazines people en font leur miel, et que la culture contemporaine a définitivement balayé la digue qui sépare les «activités publiques» des vies privées. Cette société de cour (Norbert Elias) mêle des héritiers des grandes fortunes, les dirigeants économiques, l'élite politique et le showbiz: un réseau souple de personnes qui se rencontrent fréquemment sous les lambris des palais de la République (et ailleurs), avec les favoris, les habitués, des intermittents, les tenus à distance, des transfuges, les amis indéfectibles, etc... Et cette solidarité de réseaux, à quelques nuances près, saute allègrement les changements de majorité politique (voir mon enquête sur L'élite rose de 1982).

De ce mode de fonctionnement les Français se sont accommodés pendant des décennies, grâce au prozac  de la croissance. Quand il faut faire des sacrifices, les électeurs deviennent plus regardants. Néanmoins cette indulgence envers les élites est une marque de fabrique du pays. Quelle nostalgie d'un passé majestueux, quel calcul personnel (chacun peut espérer voir son enfant intégrer un grand corps par la voie hyper étroite de la méritocratie scolaire), ou quelle insolite fascination  à l'égard «des puissants» expliquent cette mansuétude? La liste est longue des réformes qu'il eut fallu entreprendre pour briser  la consanguinité des cercles du pouvoir: de la réforme scolaire (voir le livre de Baudelot/ Establet sur l'élitisme républicain) aux règles du pantouflage dans la haute fonction publique, du cumul des mandats à une législation rigoureuse sur la notion de conflits d'intérêt. Ces sujets finissent par être des serpents de mer auxquels aucune fraction de l'élite politique ne s'est vraiment attaquée, faute de trouver en son sein une majorité de convaincus ou de déterminés.

Le quatrième pouvoir, celui que prétendent incarner les grands médias, enfin, se caractérise par ses «distanciations imparfaites» avec le microcosme des sommets (Cyril Lemieux, Mauvaise Presse) et n'a jamais mené de combat ciblé sur  la monarchie à la française. Il est plus facile de fustiger des logiques financières abstraites que de démonter finement les intrications de personnes morales ou physiques dans les sphères de dirigeants. Quand Le Monde, récemment, a révélé par une enquête la consanguinité des membres des conseils d'administration des entreprises du CAC 40, l'information n'a suscité qu'un émoi passager. Seule nouveauté législative: l'ouverture de ces instances dirigeantes aux femmes. Les heureuses recrues sont pratiquement toutes issues du même milieu et/ou des mêmes écoles, ce qui démontre presque par l'absurde la fermeture des cercles du pouvoir (Florence Woerth est entrée en 2010 au Conseil de surveillance de Hermès).

Une société à statuts

Comment est on alors passé d'une opinion publique qui «ferme les yeux» à une opinion publique en rébellion? D'abord, en France le sentiment anti élite, et notamment anti pouvoir de l'argent, est à fleur de peau et peu ne faut pour le réveiller. Comment le démontre un livre  déjà ancien de Pierre Birnbaum, Le peuple et les gros (1979), dans ce pays de tradition catholique, la méfiance vis-à-vis des riches est fortement enracinée. Les 200 familles détentrices de grosses fortunes ont  fait l'objet de la haine populaire dans l'avant-guerre, et cette stigmatisation s'est souvent articulée à l'extrême droite, en association avec un antisémitisme latent. Aujourd'hui, c'est moins la richesse installée (les grandes familles industrielles ont conquis une respectabilité) qui révolte que celle, démesurée, fraichement acquise par le levier de la finance et des médias et plus généralement de l'économie mondialisée.  Cette nouvelle donne creuse les inégalités aux deux bouts de l'échelle sociale avec les pauvres (13% de la population vit avec un revenu en dessous du seuil de pauvreté) et les super riches (moins de 0,1% de la population aux revenus extravagants). Parallèlement, elle fragilise l'assise des classes moyennes, dont une partie se paupérise. La violence anti élite vise donc ces nouveaux seigneurs du capitalisme, incarnés par la caricature du bling-bling .

Dans leur livre sur La société de défiance (2006), les économistes Yann Algain et Pierre Cahuc dépeignent les traits d'une France peu solidaire, où chacun se méfie de l'autre -cet autre toujours soupçonné de consolider ses droits et avantages en jouant de son statut  et des réseaux afférents. Ce modèle d'une société à statuts s'est construit à travers des prébendes étatistes et corporatives.   L' esprit de méfiance renforce alors la suspicion à l'égard de la réussite économique: une majorité de français pensent qu'on ne peut arriver au sommet sans être corrompu. Ainsi l'exaspération des petits contre les gros, des défavorisés (exposés aux aléas du marché) contre les privilégiés (à statut),  toutes ces humeurs qui travaillent depuis longtemps la société française se voient stimulées, poussées à leur paroxysme dans le contexte de la crise financière et de ses effets sociaux en cascade: d'un côté les gagnants (suspects) du grand casino mondial, de l'autre, les perdants.

Sentant le socle du navire France vaciller sous leurs pieds, les français portent un regard préoccupé sur l'avenir de leur progéniture. Une fraction importante de celle-ci peine à s'intégrer dans une société où plus que jamais diplômes et relations opèrent comme des sésames, rendant particulièrement aride et incertaine l'insertion professionnelle de ceux qui en sont dépourvus. Beaucoup de parents d'adolescents sont ainsi devenus obsédés par les résultats et  l'orientation scolaire, alors que simultanément pointent dans les collèges et les lycées des questions socialement explosives: la phobie des études et l'absentéisme. L'angoisse autour des générations montantes recompose alors la thématique des gagnants et des perdants autour du destin des descendants.

Parallèlement, la parole des «gens d'en bas» et plus encore celle des couches moyennes, s'est libérée. Sur ce point, la vertu égalitaire d'Internet est souvent désignée. Le Réseau ouvre des promesses sans limites à la liberté d'expression et, finalement, transforme la tonalité et le contenu de l'espace délibératif. Non seulement il offre une tribune à tout individu qui cherche à faire connaître son point de vue, mais surtout il a permis une floraison de journaux et sites d'informations indépendants qui, en raison des coûts de fabrication et de transmission, n'auraient jamais vu le jour dans les entreprises de l'édition traditionnelle (voir l'article de Jean-Marie Charon dans la revue Réseaux janvier-mars 2010).

Dans le cyberspace,  les modes d'expression s'éloignent considérablement de celles en cours dans les instances de la démocratie représentative, fondées sur le raisonnement et le rattachement à la géographie sémantique des partis politiques. Il autorise toutes les passions, et même toutes les pulsions. Ici, l'individu incline à se délester du «surmoi» et des codes en cours dans le monde physique. En particulier dans les blogs et les forums politiques, l'humeur, l'exaltation, l'invective, l'affirmation péremptoire bourgeonnent plus fréquemment que l'opinion balancée: or ces blogs qui reflètent «l'esprit du Net» sont souvent tenus et suivis par des couches intellectualisées, catégories dont l'image et le statut, précisément, sont ébranlés par le tourbillon de la mondialisation. Des rumeurs ainsi que des informations fausses ou approximatives se propagent et enflent sans rencontrer le filtre de l'expertise qui, dans les médias anciens, garantissait une certaine validation. En retour, le Web contribue  à rectifier, déminer, moquer ce qui dans les news est répété à vide comme des évidences. La matrice intellectuelle du blogueur, c'est la non crédulité, et sa boussole, sa subjectivité.

Certes, le Web a été un détonateur  pour l'expression des individus mais il véhicule, retravaille et amplifie des tendances qui s'enracinent dans l'histoire des médias audiovisuels depuis une vingtaine d'années: le fun et la dérision à l'égard de la scène politique traditionnelle, la confiance accordée à la parole des témoins ordinaires, l'empathie à l'égard des «petits», en particulier s'ils se manifestent en victimes. Ce regard «pas dupe» et «qui ne s'en laisse pas compter«  est  en congruence depuis longtemps avec la sensibilité  des jeunes, qui plus que les autres se sont appropriés les émissions «décalées» sur la politique (les Guignols de l'info, le grand journal de Canal +) et la téléréalité. Ce scepticisme hilare a contaminé l'ensemble de la population, il configure «la culture  d'aujourd'hui». Et s'il n'est pas si nouveau, il est décuplé par la puissance du Net.

De fait, la sphère publique remodelée flatte ce puits sans fond de l'anti élitisme, et fait feu de tout bois. Dans ce mouvement complexe, qui charrie autant de scories que de pépites, l'idéal de solidarité et de fraternité -la gratuité dans son sens altruiste est une valeur cardinale du Net- semble prendre le pas sur la vénération monarchique.

Peut-être l'envie de déboulonner la société de cour qui subsiste en France comme une hérésie historique l'emportera-t-elle. Il n'existe aucune fatalité pour que demeurent pour l'éternité une telle fermeture et un tel contentement de l'entre-soi entre bien nés et bien éduqués. Probablement aussi une société bardée de tant de filets sociaux ne bouge que par à-coups maitrisés. Difficile alors de dire où mènera la collusion entre l'anti élitisme enraciné de la société française, la défiance généralisée à l'égard des «nouveaux riches» et le pilonnage basiste d'internet. On le sait, au moment des élections, cette humeur peut s'éparpiller dans plusieurs directions: l'abstention, la gauche ou l'extrême gauche. Ou l'extrême-droite. Le populisme est une mèche enflammée que seuls des artificiers à sang froid peuvent éteindre. L'opposition en a-t-elle conscience?

Monique Dagnaud

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Image de Une: Nicolas Sarkozy et Carla Bruni-Sarkozy Jacky Naegelen / Reuters

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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