Culture

E.M. Forster: Un romancier sous toutes ses coutures

Michael Meyer, mis à jour le 16.07.2010 à 8 h 55

Comment empêcher sa vie sexuelle d'éclipser sa prose.

Portrait de E. M. Forster par Dora Carrington via Wikimedia Commons

Portrait de E. M. Forster par Dora Carrington via Wikimedia Commons

Ainsi donc, il était pédé, E.M. Forster. Non, ce n'était pas son deuxième prénom (c'était "Morgan"), mais c'était son orientation, sa préférence au lit, son demi-secret, sa passion romantique.  Dans son roman Maurice, qui resta longtemps inédit, le personnage éponyme laisse échapper la vérité: «Je porte en moi quelque chose d'inavouable du même genre qu'Oscar Wilde». Il a dû ressentir ça, Forster, quand il a atteint sa maturité sexuelle à la fin du XIXe siècle: véritablement risqué et dangereux de faire son coming out. L'opprobre publique s'était abattue sur Wilde, l'avait stigmatisé, conduit en prison où il fut brisé. C'était une source d'angoisse pour Forster; l'autre était sa mère. Tout au long de sa vie (et ils vécurent ensemble jusqu'à sa mort à elle quand il avait 66 ans), il ne fallait pas qu'elle le sache.

Donc: pédé jusqu'au bout des ongles, mais qu'est-ce que ça veut dire? Pour Wendy Moffat, dans sa «nouvelle biographie» de Forster, c'est la première et dernière vérité sur le personnage et elle ne fut, jusqu'à présent, qu'à moitié racontée. «Inédite» vante le titre de la biographie écrite par Moffat (A Great Unrecorded History). «Révélatrice» indique le texte publicitaire (qui barre le quart de la couverture), et nous savons bien ce que cela veut dire: du sexe.

Pendant longtemps –en fait, jusqu'à sa mort en 1970 à l'âge de 91 ans– Forster était vu comme un moderniste silencieux, s'il pouvait être considéré comme un moderniste tout court. Il évitait de s'embêter avec le langage et la forme; ce qui excitait ses contemporains comme Woolf, Joyce, et Ford Madox Ford. Il ne croyait pas à la révolution culturelle. Il travaillait plutôt doucement et subtilement sa technique, incorporant des changements habiles de voix et de cadence et explorant la frontière incertaine entre ce qui est vu et ce qui est invisible. Ses premiers romans de la première décennie du siècle (Where Angels Fear to Tread, The Longest Journey, Avec vue sur l'Arno) étaient composés pour un tiers de charme edwardien et pour deux tiers de traits critiques acérés et de lueur romantique.  Ils montraient l'âme anglaise confinée, obligée de se heurter à la beauté du monde et du corps (souvent en Italie). Ils ont positionné leur auteur comme le chantre de la culture libérale victorienne dans la société de masse du XXe siècle. Forster résistait aux simplismes de la nouvelle époque –depuis les voitures allant à toute vitesse jusqu'au fascisme– et a célèbrement juré qu'il trahirait son pays avant ses amis.

Howards End (1910), son quatrième roman, publié juste après son trentième anniversaire, marquait une évolution. Il poursuivait la critique des Anglais modernes vus comme grossiers, contents d'eux mêmes et avides. Mais il mettait aussi en question les esprits critiques, les cosmopolites émancipés vivant de «relations personnelles», d'idées neuves et de discussions intelligentes. En opposition à ces deux groupes, il mettait en scène le personnage de Mme Wilcox, discrètement prophétique, incarnant une Angleterre plus ancienne, plus vraie, enracinée dans la terre, se contentant d'une maison (Howards End) et d'un arbre (un orme blanc). Plus profonde que les jeux de l'esprit et résistant à l'urgence de la modernité («des télégrammes et de la colère»), sa vision de la vie s'impose, consacrée aux rituels quotidiens et sans âge dans une terre toujours verte et agréable. Howards End assura la réputation de Forster parmi les lecteurs et les critiques. Il regonfla sa confiance et dopa la fortune de la famille.

Quatorze ans plus tard parut son chef d'œuvre, Route des Indes, un grand roman d'amour et de désordre, d'amitié et d'empire qui cherche au-delà des urgences quotidiennes à enraciner «la quête de la race humaine pour quelque chose de plus éternelle». L'intervalle entre ces deux livres fut un des mystères de sa vie; l'autre fut sa décision d'arrêter complètement d'écrire des romans pendant les 47 dernières années de sa vie. Puis après la mort de Forster vint la première surprise, la publication de Maurice. De ce roman sur l'amour homosexuel traversant les classes sociales –connu depuis longtemps par des amis tels que Christopher Isherwood et John Lehmann mais inconnu d'autres, comme Virginia Woolf– Forster écrit: «J'étais déterminé à montrer qu'au moins deux hommes peuvent tomber amoureux dans une fiction et rester amoureux jusqu'au bout comme la fiction le permet». Puis, après que d'autres écrits fussent découverts et décodés, il devint clair que Forster avait continué à écrire de la fiction en cachette, dont des nouvelles sur le désir homosexuel, déchaîné et décomplexé.

La vie de Forster n'est pas que sexuelle

A Great Unrecorded History est vif, pointu, vivement mené, rapide. Une Moffat consciencieuse s'est immergée dans des tonnes de matériaux. Lors de ses recherches, elle a retrouvé des incidents oubliés et des lettres «révélatrices», les enfilant comme les perles de l'histoire d'une vie. Et maintenant, nous savons. Nous savons combien de partenaires il a eu, l'énergie qu'il a mise à la conquête et la conservation de ses amants, comment il était lent au début et rapide aussitôt qu'il a compris le jeu.

Moffat, avec son horizon restreint, a trouvé de nouveaux renseignements, qu'elle expose clairement. Mais ce n'est pas une vie de Forster, c'est une vie sexuelle. Bien que la prose ne soit jamais haletante, le livre exploite au maximum les morceaux sensationnels. L'argument est que cette histoire de la sexualité de Forster va ouvrir une nouvelle voie pour comprendre son oeuvre, mais, premièrement, sa sexualité a été utilisée à des fins interprétatives depuis des décennies, et, deuxièmement, si cela est l'objectif du livre, pardonnez-moi de ne l'avoir pas vu. L'aspect le plus frappant d'A Great Unrecorded History n'est pas du tout le sexe –en Egypte, en Inde, et dans tous les coins de Londres– mais l'absence presque totale des écrits de Forster. Les romans sont expédiés en quelques paragraphes, et le traitement des essais politiques, musicaux, philosophiques, des aspects clés de l'œuvre de Forster, est parcimonieux. Moffat explique que la lecture à travers le prisme de l'homosexualité nous donnera une nouvelle vision de sa vie. Vrai. Mais pas complètement vrai. N'est-il pas temps de se libérer de ce prisme critique qui justifie des vues partielles –comme si nous étions incapables de perspectives changeantes, de considérations comparatives, d'alternance dans les points de vue?

Une véritable analyse de l'oeuvre de Forster

Quand vous mettez la biographie de Moffat à côté de Concerning E.M. Forster de Frank Kermode, la terre se déplace, les lumières changent de couleur. Kermode ne se dilate pas une narine quand il fait référence à la sexualité de son sujet. Tout en considérant la carrière de l'auteur et son environnement, il se concentre sur le travail de création de la fiction, le choix des mots, des motifs, ce que l'auteur a dit de son travail, les sens qu'il voulait donner et ceux qu'il voulait éviter. Quand Kermode considère l'environnement de l'oeuvre, il le regarde par de multiples prismes: socio-historique, littéraire, culturel, personnel, politique.

Le livre de Kermode a l'avantage supplémentaire de trouver ses origines dans les interventions de Kermode aux Lectures Clark à Cambridge, la même chaire dans laquelle Forster, il y a 83 ans, a fait les discours qui sont devenus Aspects du roman, sa méditation déterminante sur la fiction: des personnages plats et ronds, l'histoire v. l'intrigue, le réalisme (George Eliot) v. la prophétie (Dostoïevsky). Kermode avait 7 ans à l'époque. Maintenant il est éminent, et continue à travailler avec force. Une partie de l'attraction qu'exercent ses œuvres récentes –ses mémoires, ses livres sur Shakespeare] réside dans leur ton: toujours intelligent, inquisiteur, drôle, pensif, un peu répétitif.

En cela, Kermode est l'héritier de Forster, surtout dans le mélange rare d'ambition et de modestie. Il veut illuminer les romans tout en considérant la nature de la fiction, l'histoire du XXe siècle, le mystère de la créativité. Mais il ne cherche pas à en tirer une vérité fondamentale ou à en faire une histoire complète. Chaque partie du livre considère une perspective différente –par exemple, la musique, la spiritualité, la publication– mais sans essayer de lier tout ensemble. Ce qui inspire Kermode est son admiration constante pour Forster, un respect compliqué par une irritation pour les ironies et les certitudes faciles, et l'opinion que seulement un de ses six romans (La Route des Indes) est vraiment un chef d'oeuvre.

Qui lire pour comprendre l'auteur et son oeuvre?

Mais la grandeur n'est pas tout pour Kermode. Son livre est plus intéressant, plus passionnant même, quand il considère la résolution de Forster à tout simplement «faire ou découvrir quelque chose» malgré les difficultés intérieures (le désir, la doute) et extérieures (l'indifférence, l'ignorance, la guerre) et malgré le sentiment d'être «pris entre deux mondes tout en préférant l'ancien». Le livre ne s'appelle pas une «étude», encore moins une «vie». «Concerning» (au sujet de) décrit bien l'ambition de Kermode. Mais les quelques quatre vingt pages qui esquissent la biographie de Forster (sexualité incluse) lui donnent beaucoup plus d'intérêt et de couleur que tout le tome de Moffat.

On aurait tort de voir dans la différence entre les deux livres la différence entre l'ancienne et la nouvelle pratique en matière de lecture critique. C'est une différence entre deux façons de voir le fleuve de la vie. Son cours est-il façonné plutôt par le désir ou la création? Sommes-nous, au fond, des créatures mues par le désir ou par le travail? Heureusement, nous connaissons la réponse. C'est les deux, et c'est pourquoi le livre de Moffat devient exaspérant, et puis ennuyeux. Toutes les nouvelles informations qu'il recèle ont une valeur; toutes ces «révélations» font partie d'un portrait qui nous aide à mieux comprendre l'homme. Mais ce que la publication synchronisée de ces deux livres rend clair, c'est que la vie de Forster fut partagée entre le sexe et la prose.

Forster avait besoin des deux pour vivre. Pourquoi est-ce qu'une tâche sur son pantalon serait plus «vraie» que le rythme de ses participes? Les biographies offrent rarement des portraits complets, mais au moins pouvons nous essayer de ne pas nous satisfaire de portraits partiels. Toute personne qui achète le livre de Wendy Moffat devrait demander à la maison d'édition Farrar, Straus and Giroux de lui donner en cadeau celui de Frank Kermode, pour nous rappeler que même quand nous sommes pervertis par le désir, nous restons capables de quelques phrases adroites et de créer de nouvelles destinées pour nos intrigues et nos vies.

Par Michael Levenson. 
Traduit par Holly Pouquet

Photo: Portrait de E. M. Forster par Dora Carrington via Wikimedia Commons

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