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[email protected], une sociologie du plan cul

Internet a bouleversé l'univers des rencontres. Les internautes cherchent désespérément à codifier les pratiques nouvelles... alors que les frontières entre sexe et sentiment sont plus mouvantes que jamais.

 

Avec sa longue moustache photogénique et ses thèmes de recherche rigolos (le matin après la première nuit d'amour, l'analyse du couple par son linge, les seins nus sur la plage), Jean-Claude Kaufmann est devenu le sociologue culte des plateaux télé et des rubriques sexe des magazines féminins. C'est pourtant un directeur de recherches au CNRS tout ce qu'il y a de sérieux, qui poursuit son travail d'analyse de l'intime et du couple en publiant une enquête sur les sites de rencontre, [email protected], qui est aussi une théorie des métamorphoses du sentiment amoureux...

Ce que l'on sait depuis longtemps en la matière, c'est qu'Internet permet de faciliter les rencontres et de multiplier aisément le nombre de partenaires. En revanche, le passage de l'anonymat des échanges en ligne sous pseudo à l'inconfort de la première rencontre physique est resté jusqu'à présent relativement mystérieux...

La recherche d'un nouveau code courtois

Selon le mot d'une blogueuse dont Kaufmann reprend souvent les formules et les analyses, l'univers des rencontres sur Internet est une sorte de «jungle relationnelle». Confronté à un mode de rencontre nouveau qui inverse la chronologie des événements (on apprend à se connaître en ligne avant de se rencontrer, on vit une relation sexuelle avant d'éventuellement évoluer sur un plan sentimental), l'individu est privé de tous ses repères. Il est à la fois le cobaye et l'inventeur d'un nouveau code relationnel...

Les échanges sur Meetic ont pu être enflammés, les débordements du dernier chat laisser croire que tout coulerait de source lors de la rencontre. Mais la «vraie» rencontre reconfigure complètement la relation, les cartes sont rebattues et tout peut encore (ne pas) arriver. Face à cette angoisse du passage d'un type d'échange à un autre, d'infinies discussions s'ouvrent alors en ligne pour répondre à des questions pourtant bien anciennes, qui réapparaissent dans un contexte nouveau:

Où doit-on se rencontrer? Va-t-on se serrer la main ou se faire la bise? L'homme doit-il payer l'addition et la femme faire mine de sortir son porte-monnaie? Faut-il embrasser et / ou coucher le premier soir?

Tout comme la danse à une époque plus lointaine, le verre sert ici de pivot à la relation. Si le feeling n'est pas au rendez-vous, il sera facile de se désengager rapidement en prétextant que ça n'était qu'un verre (comme ça pouvait n'être qu'une danse). En revanche, le verre se prolongera et ouvrira des possibilités nouvelles si les partenaires en ressentent le désir.

Quelques quiproquos naissent bien logiquement de cette appropriation progressive des nouveaux rites. Cette anecdote relatée par Kaufmann en témoigne: une fille se fait draguer par un mec sur MSN qui ne cesse de lui proposer de «se prendre un verre». Le jour où elle lui répond enfin que, oui, elle veut bien prendre un verre mais ne pas aller plus loin pour le moment, le mec lui répond: «Ah, OK, pas grave, à la prochaine...» Tout dépend, donc, du contenu sous-jacent du verre.

«Pratiquez la kino escalation», «Donnez une dimension câline à la soirée»...

Parce que le flou qui entoure ces rencontres d'un genre inédit est inconfortable pour chacun des deux participants (le sociologue ne nous entraîne pas sur le terrain du triolisme), des techniques prêtes à l'emploi ont fleuri sur le web... Des manuels de la drague, des codes de conduite ou des pseudo-théories de communication interpersonnelle sont censés donner à chaque candidat les clés des nouvelles règles du jeu. On assiste alors à des tentatives désespérées d'hypercodification des rencontres, qui rappellent par certains aspects les règes intangibles du dating system américain. L'expérience collective se développe de manière désorganisée, ici sur un blog intime de fille, là par l'intermédiaire de forums de dateurs expérimentés...

Ainsi se popularise par exemple la pratique de la kino escalation, «qui n'est rien d'autre que la progression de l'approche par l'art du toucher»... Avec à la clé de savoureuses leçons de drague dispensées par des gourous du net, du genre: «utilisez la kino escalation pour pratiquer des kino push and pull et atteindre rapidement le kiss closer», ou l'art de fermer la séquence par un baiser plus ou moins volé. Lequel kiss closer n'est jamais qu'une étape intermédiaire avant le fuck closer, dont tout lecteur francophone comprendra aisément le sens...

Sur les fiches de présentation individuelles, dans les discussions en ligne ou les correspondances par email, on trouve aussi ces périphrases et expressions toutes faites dont la fonction est de rendre acceptable malgré tout le vrai motif de la rencontre: «Epicurien», «rencontre sans prise de tête», «donner une dimension câline à la soirée»... Voilà quelques formules dont l'intérêt est de rester à mi-chemin entre l'expression des sentiments et l'invitation à des ébats débarrassés de toute perspective d'engagement.

Pour notre sociologue, c'est là qu'on touche au cœur du problème:

La nouvelle donne empêche désormais de pouvoir séparer clairement rencontre sérieuse et strict «plan cul».

L'idée qu'il puisse y avoir deux catégories d'attente très tranchées, «pour le fun» ou pour la «recherche d'âme sœur», ne serait qu'illusion.

Le plan cul régulier affectif, une troisième voie?

Jean-Claude Kaufmann ne fait pas partie des pessimistes qui ne voient dans la rencontre en ligne qu'instrumentalisation du partenaire, satisfaction égoïste des désirs, cynisme de la rencontre en série. Un cynisme qui existe pourtant et culmine, côté masculin, avec les tableaux de chasse, pourcentages ou camemberts Excel ultra-précis d'analyse des conquêtes, côté féminin avec les blogs à tendance anatomique qui livrent chaque matin leur exploits de la veille à un public de fans.

Kaufmann se fait le porte-parole de certains internautes plus modérés, qui croient à l'avènement d'un nouveau mode relationnel, ni fondé sur l'exclusivité du couple traditionnel, ni totalement orienté vers la pratique du sexe-loisir. Le Plan Cul Régulier Affectif, ou PCRA, du nom que lui a attribué une blogueuse. Ou comment être affectif sans s'engager, en inventant en quelque sorte «l'art de l'amour ponctuel».

Le PCRA: (Plan cul régulier affectif) (est) le summun de l'hypocrisie: On s'adore, on couche ensemble, on se voit tout le temps, mais on est pas ensemble. Donc en gros, nous avons là deux personnes qui dans un système relationnel normal seraient ensemble, mais là, elles ne le sont pas et se contentent de se plancul-ifier. Mignon, pratique, mais dangereux.

Rappelons que le strict «plan cul» est, par opposition, un «projet d'ébats sexuels dénués de sentiment et généralement limité à une seule rencontre entre les partenaires pour un projet d'accouplement», comme nous l'apprend avec une précision toute scientifique le Wiktionnaire.

A l'aide d'informations trouvées sur les blogs de spécialistes de la rencontre et de l'analyse de Jean-Claude Kaufmann, arrêtons-nous un instant sur les particularités de chaque situation relationnelle:

 

Couple «classique»

Plan Cul Régulier Affectif (P.C.R.A.)

Strict Plan Cul (P.C. ou P.Q.)

Situations principales

Couple concubin,

Couple marié ou pacsé,

PCRA promu en couple

Amitié sexuelle,

PC du net promu en PCRA,

Ex classique «plancul-ifié»

Rencontre Internet principalement, contacts MSN, etc.

Equivalents américains

(serious) relationship

fuck friend,

fuck friendship,

friend with benefits,

open relationship

one shot,

one night stand,

fuck friend (expression ambiguë pouvant se traduire par «ami de couette», donc PC, ou « ami avec lequel on couche », ou PCRA)

Exclusivité de principe

Oui

Non

Non

Relation suivie

Oui

Oui

Possible, si on parle de PCR (régulier) ou de PCF (fixe)

Intensité sentimentale

Forte

Moyenne et variable

Faible ou inexistante

 

Statut matrimonial facebook généralement associé

In a relationship,

Engaged,

Married

It's complicated,

In an open relationship

Single,

In an open relationship

 

Le tableau ne dit pas quelle proportion d'internautes s'engage dans chacune des trois voies. Et chaque individu peut évoluer en fonction de son âge, de ses rencontres, de ses envies, passant plus ou moins aisément d'une colonne à une autre. On sent bien à la lecture de Kaufmann ou des blogs qui oscillent entre Sex and the City et Cendrillon, qu'une nouvelle expérience amoureuse se réalise dans certaines de ces rencontres. Une sorte de fraternité sexuelle qui intègre et dépasse les idéaux de la révolution sexuelle des années 1960 (car il ne s'agit plus seulement de se déclarer «libéré(e)» sexuellement, le concept étant tombé en désuétude avec la banalisation des pratiques sexuelles, mais de trouver un juste milieu entre sexe pur et couple institutionnel).

Nous serions, peut-être, en train d'assister à une métamorphose des relations amoureuses, sous l'influence multiple de la revendication à l'autonomie de chacun, de la fluidité des rencontres dont Internet reste l'accélérateur le plus puissant, de la répulsion vis-à-vis de tout type d'engagement solide et de la quête de plaisir des deux sexes.

Oui, mais...

Au moins deux raisons invitent à relativiser l'influence future d'un mode stabilisé de relation qui concurrencerait le couple en dur et l'institution conjugale: le désir d'enfant et le confort psychologique du couple, lequel suppose l'engagement sur le long terme, et un pacte d'exclusivité -quitte à ce qu'il soit parfois transgressé, le vaudeville n'a pas attendu l'avènement de Meetic pour trouver des sources d'inspiration.

Jean-Laurent Cassely

Photo: Une touriste boit un mojito à Cuba, en mai 2010. REUTERS/Desmond Boylan

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