Economie

Misère de l'économie

Eric Le Boucher, mis à jour le 08.07.2010 à 18 h 22

Le G20 de Toronto s'est conclu sur un aveu d'ignorance, pourtant, il faut trouver à donner une sécurité dans l'instabilité.

La question posée par les gouvernements est pourtant simple: faut-il aujourd'hui maintenir l'accélérateur enfoncé ou appuyer sur le frein? Maintenir les plans de relance ou engager l'austérité? Et bien les réponses des économistes sont radicalement opposées: les Américains disent à Barack Obama «relance», les Allemands disent à Angela Merkel «austérité». Comment est-il possible pour une discipline qui s'inscrit crânement dans les «sciences» sociales de ne pas savoir s'il faut aller en avant ou en arrière?

«Faites comme vous voulez»

En 2010, quatre-vingts années après la Grande Crise et des millions de pages savantes écrites sur le réglage de la conjoncture, la macro-économie est toujours incapable de répondre autrement que par des «convictions», keynésiennes pour les uns, ricardiennes pour les autres. Le G20 de Toronto a dû se conclure par un aveu d'ignorance: «Faites comme vous voulez.» Chaque gouvernement a été renvoyé à lui-même c'est-à-dire au tâtonnement, à la conduite au feeling, au «encore un peu de relance mais déjà de l'austérité et on verra en septembre ce qu'il en est». Bref, la politique est face à la misère de l'économie.

Du coup, les marchés ont dicté leur volonté: ce sont eux qui imposent la rigueur, à la Grèce, au Portugal, à toute l'Europe et, demain, à Barack Obama. Ces marchés «savent-ils» mieux? Que nenni: un jour, ils montent les taux pour forcer à l'austérité et le lendemain, comme s'effrayant eux-mêmes, ils craignent que le trop d'austérité ne casse la croissance. Et voilà que les Bourses s'effondrent. Bref, les marchés sont aussi peu dignes de confiance que les économistes.

On dira que ce n'est pas facile. Car tout dépend de la fameuse question de l'«anticipation». Comment les gens vont-ils réagir si un gouvernement annonce la rigueur? Seront-ils effrayés et mettront-ils de l'argent de côté? Ou bien seront-ils rassurés et vont-ils puiser dans leur épargne? Cette question, voilà trente ans qu'elle est au centre des études des économistes: ils sont toujours incapables d'y apporter une réponse claire, «scientifique», qui aide les politiques à choisir.

Changements de paradigmes

Même constat d'ignorance sur l'autre grande question simple posée par le G20: quelle est la bonne finance pour le XXIe siècle? Faut-il une réglementation très serrée des banques et des instruments financiers ou bien est-ce irréaliste et inutile, auquel cas une régulation souple doit s'appliquer? Lisez la littérature économique, vous y trouverez le blanc et le noir, mais jamais de certitudes élaborées, démontrées, irréfutables. Du coup, le G20 s'est désuni et la «régulation financière» que tout le monde dit être urgente depuis deux ans, est renvoyée aux calendes grecques. Chacun fera ce qu'il voudra...

Allons plus loin. Les grandes crises débouchent sur des changements de paradigme. La Grande Dépression a engendré le keynésianisme: un Etat social est utile au capitalisme pour régler le problème précédent de la «demande globale» insuffisante et du chômage. Puis la Grande Inflation (à partir de la crise du pétrole) a légitimé le libéralisme, la déréglementation et la concurrence, comme une bonne réponse au problème précédent d'affaissement des gains de productivité et donc d'inflation. Quel économiste saura trouver aujourd'hui la réponse à la troisième crise en un siècle, la Grande dépression où nous sommes plongés?

Le problème est connu: l'instabilité. Qu'elle s'observe sous la forme des bulles financières, des précarités dans l'emploi ou des divorces familiaux. Les solutions? On ne sait pas. Ce dont on est sûr, c'est que les réponses d'hier ne correspondent plus. Ils faut inventer autre chose. Par exemple le «retour de l'Etat» est une rigolade: les précarités ont grimpé avec les dépenses sociales publiques. Vouloir revenir à l'emploi stable toute la vie est une hérésie mais laisser faire aussi, puisque cela conduit à la fin des classes moyennes, aux troubles sociaux et à une remise en cause populiste de la démocratie.

Il faut trouver à donner une sécurité dans l'instabilité et donc refonder tout le modèle social autour de cette question. En réalité, des économistes ont travaillé sur beaucoup de ces sujets, à commencer par Amartya Sen. Les politiques devraient commencer à moins écouter les anciens élèves manichéens de Keynes ou de Ricardo.

Eric Le Boucher

Photo: I'm thinking of... / Davide Restivo via Flickr License CC by

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Chronique également parue dans Les Echos.

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