France

Il faut brûler la congélation des embryons (MàJ)

Jean-Yves Nau, mis à jour le 04.11.2010 à 11 h 59

Pour la première fois en France, deux enfants conçus après la congélation d'ovules sont nés le 2 novembre.

Embryons congelés dans un hôpital britannique en 1996. REUTERS/Ian Hodgson

Embryons congelés dans un hôpital britannique en 1996. REUTERS/Ian Hodgson

Le Pr René Frydman, chef du service de gynécologie-obstétrique de l’hôpital Antoine-Béclère de Clamart (Hauts-de-Seine), a annoncé mercredi 3 novembre la naissance des deux premiers enfants conçus, en France, après congélation d'ovules. La mère et les jumeaux (3,2 kg et 2,8 kg) - Jérémie et Keren- se portent bien.

Plusieurs centaines d'enfants sont nés dans le monde après avoir été conçus selon cette technique. Cette dernière fait toutefois l’objet d’une controverse en France. La loi de bioéthique y autorise la congélation d'ovules dans des conditions mal définies. Elle interdit d’autre part le recours à la méthode aujourd’hui reconnue comme étant la plus performante: la vitrification, ou congélation ultra rapide des cellules sexuelles féminines. Elle assimile en effet cette technique à une forme de recherche sur l'embryon humain. Le Pr Frydman a donc du avoir recours à la congélation dite «lente».

«La vitrification -qui a déjà permis à des enfants de naître à l'étranger- reste interdite en France du fait d'un imbroglio juridico-politique et idéologique qui a mis notre pays en retard dans l'innovation thérapeutique par rapport à l'ensemble des autres pays,  accuse le Pr Frydman. Si j'avais voulu braver la loi, j'aurais carrément recouru à la vitrification.» Selon lui il faut au plus vite «éclaircir une situation législative qui n'est pas claire».  La congélation par vitrification des ovules permet de préserver la fertilité de la femme, particulièrement en cas de traitement anticancéreux susceptible de l'altérer. Elle ouvre aussi la possibilité de créer des banques publiques d'ovules congelés en vue du don, comme il existe des banques de sperme. Cette question devrait être abordée lors de la prochaine révision de la loi de bioéthique de 2004, révision initialement programmée  pour 2009 mais qui ne le sera pas avant 2011.

Nous republions à cette occasion l’article que nous avions consacré à la technique de la vitrification et à la controverse «juridico-politique et idéologique» qu’elle suscite en France.

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Sommes-nous à la veille d'une nouvelle révolution dans le champ de la lutte contre la stérilité? Allons-nous bientôt assister à la disparition progressive de la congélation des embryons humains? Depuis un quart de siècle, le considérable développement de l'assistance médicale à la procréation (AMP) tient, pour une très large part, à la pratique de la congélation-décongélation des embryons conçus par fécondation in vitro. Cette technique n'est certes pas indispensable et certains pays l'interdisent pour des raisons éthiques. Mais lorsqu'elle est autorisée, comme en France, elle permet d'augmenter notablement les chances du couple in(hypo)fertile de procréer en réduisant les risques auxquelles s'exposent les femmes concernées.

Obtenir des spermatozoïdes par (auto)masturbation ne pose généralement guère de difficultés. En revanche stimuler par voie hormonale la fonction ovarienne de la femme n'est pas toujours sans danger. Aussi les spécialistes préfèrent-ils limiter le nombre de ces stimulations en recueillant dès la première stimulation le maximum d'ovocytes; le plus souvent une dizaine. Ils tentent ensuite aussitôt de tous les féconder.

Or les nouvelles règles de bonne pratique médicale veulent -depuis quelques années et pour réduire le nombre des grossesses multiples- que l'on n'implante pas plus de deux embryons dans l'utérus de la future mère. Aussi les embryons «surnuméraires» sont (après quatre à cinq jours de mise en culture in vitro) placés dans l'azote liquide soit à environ - 170°C. En cas d'échec de la première tentative (ou en cas de souhaits ultérieurs de maternité), on sort ces embryons des cuves d'azote pour les faire revenir à la vie et procéder à une nouvelle implantation intra-utérine.

Parfaitement codifiée la pratique ne vas pas sans soulever de délicats questionnements éthiques. Longtemps, les autorités sanitaires refusèrent, en France, de révéler le nombre des embryons conservés par congélation dans la trentaine de centres habilités à pratiquer la PMA. Il fallut attendre 2004 et le retour de Philippe Douste-Blazy au ministère de la Santé pour que le voile se lève. On sait aujourd'hui que ce nombre dépasse les 150.000 et que seule une petite proportion d'entre eux verra le jour. Aussi deux thèmes récurrents dominent-ils ici le débat et la controverse.

Quel statut pour ces embryons?

Le premier concerne le statut qu'il conviendrait d'accorder à ces embryons. Sont-ils des «choses» ou des «personnes»? Des «potentialités de personnes» ou des «personnes humaines potentielles»? Faut-il que le droit forge à leur endroit un nouveau statut? Aborder ce sujet c'est ipso facto être accusé — souvent méchamment — de militer contre la loi sur la dépénalisation de grossesse. Le second thème concerne le devenir des embryons congelés qui ne seront pas «utilisés».

Faut-il les détruire (en langage officiel on parle de «mettre fin à leur conservation») et, si oui, dans quelles circonstances? Peut-on les «offrir» à des couples qui, pour diverses raisons, ne peuvent en concevoir et ce même avec l'aide de l'AMP? Ces embryons peuvent-ils, comme le réclament de nombreux biologistes et généticiens, être considérés comme de simples objets de recherche? En France les lois de bioéthique de 1994 et de 2004 ont tenté d'apporter différentes réponses sans jamais satisfaire les différentes parties concernées.

C'est dire toute l'importance que l'on peut accorder à la moindre avancée technique qui permettrait de faire l'économie de la congélation embryonnaire et de son cortège de questionnements et de controverses éthiques. Or cette avancée existe depuis peu et commence à faire régulièrement ses preuves. Il s'agit de la «vitrification» des ovocytes, formule désignant un nouveau procédé de congélation.

Cette technique ouvre de nouvelles et considérables perspectives. Car si on congelait les embryons humains  surnuméraires c'est, pour l'essentiel, que l'on ne savait pas congeler-décongeler les ovocytes. Cette cellule sexuelle féminine résistait presque toujours à des procédés supportés par les spermatozoïdes et les embryons; un phénomène, expliquaient les spécialistes, dû aux rapports volumétriques entre noyau et cytoplasme. On pouvait certes congeler cette cellule mais sa décongélation conduisait presque toujours à sa destruction.

L'intérêt de la vitrification

Et voici que la vitrification fait son entrée dans le champ de la lutte contre la stérilité. Vitrification? Le terme désignait au départ «un traitement de fusion à haute température permettant d'obtenir un solide non cristallin» permettant d'inclure différents éléments polluants (déchets radioactifs ou non, métaux lourds, résidus des incinérateurs, amiante, etc.) dans une sorte de verre doté d'une stabilité à long terme.

Ce n'est plus précisément le cas avec les ovocytes puisque l'on passe avec eux de l'inerte au vivant.  Voici comment R.-C. Chian (Royal Victoria Hospital, McGill University, Montréal), l'un des grands spécialiste de la question, résumait le sujet en 2007. C'était dans le Journal de gynécologie obstétrique et biologie de la reproduction sous le titre «Vitrification des ovocytes et des embryons: voie d'avenir»:

La vitrification de l'eau est obtenue par réfrigération au-dessous de 130°C. La vitrification des cellules vivantes implique la prévention de la formation de cristaux de glace intra et extracellulaires et la survie des cellules après congélation/décongélation. Les agents cryoprotecteurs ont eux-mêmes une toxicité potentielle sur les cellules vivantes qui varie avec leur capacité de pénétration et la température ambiante. Des morts cellulaires peuvent en outre survenir par dommages osmotiques dans la solution de cryopréservation ou au cours des processus de congélation/décongélation. La vitrification des ovocytes ou des embryons est une méthode de congélation ultrarapide qui impose des vitesses de refroidissement et de réchauffement de plus de 2°C par minute.

La vitrification d'ovocytes humains, plus délicate à réaliser que la vitrification embryonnaire, montre des résultats très encourageants en termes de taux de survie après décongélation et de grossesses cliniques après transfert. Elle est préconisée pour des raisons autant éthiques que médicales (fonction ovarienne menacée, don d'ovocytes aux femmes stériles). La vitrification d'embryons a surtout été expérimentée dans des modèles animaux mais a également démontré sa faisabilité dans l'espèce humaine.»

Trois ans plus tard, la donne a radicalement changé et le sujet prend chaque jour une place plus grande dans les milieux de la PMA. Plusieurs événements récents expliquent cette nouvelle situation. De manière délicieusement paradoxale, le premier résulte du fait que la loi italienne de bioéthique (qui a interdit la conservation des embryons pour des raisons éthiques) a dans ce pays favorisé la recherche sur ce thème. Un autre, majeur, est la découverte en 2005 par une équipe japonaise de la nouvelle méthode de congélation ultrarapide, de la vitrification.

Cette méthode s'est progressivement répandue: plus de 50 publications scientifiques dans le monde et la naissance en Italie de près d'un millier d'enfants conçus après vitrification ovocytaire sans problèmes apparents. La vitrification des ovocytes dépasse d'autre part la question de la congélation des embryons: elle permettrait de sauvegarder la fertilité des femmes atteintes de cancer et devant suivre une chimiothérapie stérilisante;  elle pourrait aussi aider à contribuer à réduire  la «pénurie d'ovocytes» qui ne permet pas de répondre aux demandes de tous les couples dont les femmes ne disposent pas de ces cellules sexuelles. Plus loin dans l'avenir: elle permettrait aux femmes de se constituer un stock d'ovocytes et de programmer comme elles le souhaiteraient leur fonction procréatrice.

Absence de décision politique

Mais en France cette pratique demeure interdite au grand dam des équipes de biologistes de la reproduction qui aimeraient pouvoir comme certains de leurs confrères étrangers mener des recherches pour établir ce qu'il en est de l'efficacité et de l'innocuité de cette technique. Depuis plusieurs mois, plusieurs équipes ont, sans succès, sollicité un feu vert des institutions de contrôle et du ministère de la Santé. Interdire de facto la «recherche sur l'embryon humain» passe encore mais pourquoi interdire les recherches sur une technique de congélation qui pourrait notamment permettre de faire l'économie de la congélation des embryons?

L'affaire commençait à prendre une telle dimension que le Pr René Frydman (hôpital Antoine-Béclère, Clamart), l'un des leaders français de la PMA, est entré en action. Après avoir multiplié les tentatives de médiations, il a commencé à exposer publiquement les termes du débat, notamment dans un Point de vue récemment publié dans les colonnes du Monde.

En France, il n'est pas possible d'appliquer cette technique. Bien que plusieurs équipes scientifiques aient, depuis 2007, déposé des demandes d'autorisation à l'Agence de biomédecine et à l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé le ministère de la santé n'a pas donné d'autorisation. Pourquoi ce blocage? Le ministère considère que les recherches visant à améliorer les techniques d'AMP sont une transgression de l'article 2151-5 du code de santé publique qui interdit la conception d'embryons humains à des fins de recherche.
(...) C'est donc la quadrature du cercle ; comment peut-on avancer, si tous les projets d'amélioration des techniques de l'AMP, toute modification de l'existant sont catalogués comme constitution d'embryon pour la recherche. Pour la vitrification, il ne s'agit même plus de vraies découvertes, mais de l'application dans notre pays d'une technique déjà publiée dans le monde scientifique (...) Il est donc nécessaire de modifier la loi de bioéthique sur ce point en introduisant un cadre permettant l'innovation médicale en AMP (...) ; comme pour toute nouveauté, une information et un consentement des couples doivent être envisagés. C'est la seule voie du progrès, mais elle devient très urgente.

Il existe aujourd'hui en réalité plusieurs lectures du fameux article 2151-5; et les lectures divergent notablement entre celle faite au cabinet de Roselyne Bachelot, ministre de la Santé et celle faite, par exemple au sein de l'Agence de la biomédecine. Mais pour l'heure, et en dépit du statut indépendant de cette institution, c'est la lecture ministérielle qui prime. «J'ai aujourd'hui de bonnes raisons d'espérer que la rédaction du projet de loi de révision de la loi de bioéthique de 2004 comportera des dispositions qui permettront de commencer en France des recherches sur la vitrification des ovocytes», m'a déclaré le Pr Frydman.

Reste, détail, à savoir quand cette révision sera organisée. Elle aurait dû l'être en 2009. Annoncée en grandes pompes pour 2010 par Roselyne Bachelot lors des «Etats généraux de la bioéthique», cette révision va, une nouvelle fois, faire les frais de l'encombrement du calendrier parlementaire de la rentrée et de l'absolue priorité donnée à la réforme des retraites. A ceux qui parieraient sur  2011 rappelons que les lois de bioéthique de 1994 qui aurait dû être révisées en 1999 ne le furent qu'en 2004. C'est ainsi: tout ce qui est du ressort de la bioéthique intéresse nettement moins les parlementaires français que la légalisation des paris en ligne et l'état du football français.

Jean-Yves Nau

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Photo: embryons congelés dans un hôpital britannique en 1996. REUTERS/Ian Hodgson

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