Monde

Iran: ce que les médias ont réussi

Nazila Fathi, mis à jour le 05.07.2010 à 6 h 05

Envers et contre tout, les médias étrangers ont remarquablement couvert les troubles de l’année qui vient de s’écouler en Iran.

Des manifestants et des policiers s'affrontent à Téhéran, le 27 décembre 2009. REUTERS/ STR New

Des manifestants et des policiers s'affrontent à Téhéran, le 27 décembre 2009. REUTERS/ STR New

Un an après l'élection présidentielle contestée en Iran et les manifestations qui ont suivi, Foreign Policy a demandé à sept auteurs irano-américains de revisiter chacun un thème fort de cette année mouvementée. Voici le dernier volet de la série. (Retrouvez le premier, le deuxième et le troisième, le quatrième, le cinquième, et le sixième volet)

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Dix jours après les élections présidentielles de l'année dernière, un membre compatissant du Bassidj, la milice gouvernementale, m'a appelé pour me prévenir que je serais abattu par des snipers si je continuais à sortir. Seize agents se tenaient déjà devant mon immeuble, où ils restèrent pendant trois jours jusqu'à ce que je me décide enfin à quitter le pays.

Ces menaces et l'intimidation faisaient partie d'une campagne fomentée par le gouvernement iranien, à mesure que le chaos s'imposait après les élections, pour empêcher les informations de quitter le pays et d'atteindre le monde extérieur. Les journalistes de passage ont été expulsés; ceux qui habitaient en Iran ont été consignés dans leurs bureaux. Les journalistes qui désobéissaient, comme moi, s'exposaient à subir d'effrayantes conséquences.

Nous n'avons rien pu faire quand nos sources –des journalistes et des sympathisants– se sont fait arrêter et jeter en prison. Le régime n'a rien épargné pour amplifier sa propre propagande, et a qualifié les manifestations post-élections de complot ourdi par des ennemis de l'extérieur.

Et pourtant, en dépit de tous les obstacles dressés sur leur chemin, les médias ont fait un travail remarquable d'identification de l'ampleur énorme des événements de l'année passée. Le mouvement vert a en effet secoué le cœur même de la république islamique. Le pays est désormais polarisé et la légitimité du régime compromise. Tout cela, les médias occidentaux –du moins, ceux d'entre nous qui avaient une expérience de reportage en Iran– l'ont bien compris.

Une analyse à distance réussie

Si nous avons réussi, c'est parce que beaucoup des événements les plus importants étaient observables à distance. Par exemple, quand l'ancien président, l'ayatollah Akbar Hachemi Rafsandjani, s'est allié ouvertement avec les favoris Mir-Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi (et contre le président sortant Mahmoud Ahmadinejad et son soutien, l'ayatollah Ali Khamenei, le guide suprême) lors de la campagne électorale, les journalistes chevronnés ont compris qu'il se passait quelque chose. Rafsandjani, un homme décrit par un autre initié du régime comme «l'un des deux propriétaires de la révolution, avec l'ayatollah Khamenei», a depuis longtemps la réputation d'être l'un des baromètres les plus fiables des orientations politiques dominantes en Iran.

Quand Rafsandjani, pendant les services de prière du vendredi qu'il dirigeait en juillet, n'a pas condamné les manifestations, à la grande joie du mouvement vert, défiant ainsi Khamenei, les médias occidentaux ont su voir un signe de division profonde dans le régime en place (Rafsandjani a ensuite subi les foudres des radicaux du régime, qui ont délivré un mandat d'arrêt contre son fils, convoqué sa fille au tribunal, emprisonné d'autres membres de sa famille et menacé de le faire déchoir de son poste au sommet de l'Assemblée des experts, le conseil exerçant une autorité constitutionnelle sur Khamenei).

Des divisions sans précédent au sein de l'élite dirigeante se sont révélées d'autres manières, pour peu que l'on ait su où regarder. Les observateurs bien informés savaient que Khamenei avait des raisons d'éprouver une profonde antipathie personnelle à l'égard du mouvement vert. Lui et Moussavi, le meneur visible du mouvement, ont vécu une rivalité amère dans les années 1980 quand Moussavi était Premier ministre et Khamenei président. L'ayatollah Ruhollah Khomeini, le charismatique père de la révolution, est souvent intervenu dans leurs différends pour soutenir Moussavi. Il a même empêché l'ayatollah Khamenei d'évincer Moussavi en 1985. Avant comme après les élections, des publications comme le Financial Times et l'Economist ont exploré la tension et les rivalités entre les deux hommes.

Quelques ratés sur le religieux

Évidemment, l'interdiction iranienne des reportages sur le terrain –et l'emprisonnement des journalistes expérimentés– signifie que les médias étrangers n'ont pas pu avoir accès à certains aspects cruciaux du mouvement vert naissant. Les médias occidentaux ont souvent tardé, voire n'ont pas du tout rendu compte des positions et des discussions des plus éminents religieux, souvent tenues dans le plus grand secret. Les médias étrangers ont cependant évoqué le fossé qui se creuse entre les religieux modérés de Qom et l'ayatollah Khamenei.

Mais ils ont manqué un déplacement, en février, du grand ayatollah Abdolkarim Moussavi Ardebili, religieux haut placé à la tête du judiciaire depuis la révolution de 1979, qui s'est rendu de Qom à Téhéran pour voir l'ayatollah Khamenei. Des sites Internet persanophones ont rapporté plus tard qu'Ardebili lui-même avait insisté sur le fait que c'était la première fois en 17 ans qu'il faisait un tel voyage. «Votre échec est l'échec de la révolution, de l'islam et des chiites» aurait dit Ardebili.

Le refus de l'ayatollah Khamenei d'accéder aux deux demandes du grand ayatollah –de relâcher les prisonniers politiques et de se distancer des radicaux autour d'Ahmadinejad– a été interprété par les religieux comme un reproche adressé aux modérés de Qom et une approbation des arrestations de plus d'une dizaine des enfants et petits-enfants d'éminents membres du clergé l'été dernier. En revanche, le grand ayatollah Safi Golpaygani, l'un des religieux les plus influents de Qom, a accueilli chez lui des membres du clergé dissidents à plusieurs reprises au cours des derniers mois. Il s'agit là de signaux importants du degré critique atteint par la situation politique, que les médias occidentaux ont manqués.

Les médias ne devraient pas se relâcher

L'Occident devrait tâcher d'éviter de telles erreurs à l'avenir. Le fait que le mouvement ne soit plus capable de rassembler de grandes manifestations comme l'été dernier ne signifie pas qu'il soit mort et enterré. Certes, il lui manque un leadership et un programme politique. Mais il a conservé sa vitalité au cours de l'année écoulée alors même qu'il était exposé à une brutalité croissante. Même si le gouvernement parvient à mettre un terme aux protestations publiques, de la même manière qu'il a réprimé les manifestations d'étudiants en 1999 et 2003, elles renaîtront forcément à plus grande échelle.

C'est pour cela que les journalistes occidentaux ont tort de dédaigner tous les Iraniens du monde qui tentent de faire bouger les choses. La diaspora iranienne, pour la première fois en trente ans, s'engage politiquement. Beaucoup de ces Iraniens sont en contact avec leur famille restée au pays et obtiennent des informations de première main d'une importance capitale. Ils ont levé des fonds pour aider les activistes forcés de fuir le pays, et ont formé des réseaux comme United4Iran pour faire connaître les violations des droits humains par le gouvernement. Sur le long terme, ces initiatives peuvent faire une grande différence.

Les journalistes occidentaux avaient raison, l'été dernier, de marteler que ce qui se passait en Iran était capital. Et ils auraient raison de continuer à l'affirmer aujourd'hui.

Nazila Fathi

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Des manifestants et des policiers s'affrontent à Téhéran, le 27 décembre 2009. REUTERS/ STR New

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