France

Banier-Bettencourt: le procès de la méthode (MàJ)

Bastien Bonnefous, mis à jour le 02.07.2010 à 11 h 47

Sans surprise, le tribunal de Nanterre a décidé le renvoi du procès de François-Marie Banier. Et le procureur a fait appel de cette décision.

MISE À JOUR 02 JUILLET 2010: Le parquet a fait appel du renvoi par le tribunal correctionnel du procès de François-Marie Banier, soupçonné d'abus de faiblesse sur la milliardaire Liliane Bettencourt. Selon le parquet, «le tribunal n'indique pas dans son jugement le périmètre du supplément d'information» confié à la juge et une enquête préliminaire est déjà en cours sur l'origine des enregistrements. La cour d'appel de Versailles va devoir trancher entre les deux magistrats, la juge Isabelle Prévost-Desprez et le procureur Philippe Courroye.

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Le report par la 15e chambre correctionnelle était inévitable, tant l'affaire Banier-Bettencourt a pris depuis quelques jours une dimension nouvelle et incontrôlable. La révélation au début du mois de juin de conversations privées de Liliane Bettencourt enregistrées dans le secret par son majordome, a fait exploser le «simple» procès du photographe-romancier François-Marie Banier.

Ces écoutes sauvages, réalisées entre mai 2009 et mai 2010 dans le bureau de la femme d'affaires, mettent principalement en cause le gestionnaire de la fortune de la milliardaire, Patrice de Maistre. Sur les bandes, le patron de la société Clymène y apparaît comme l'homme-lige de Liliane Bettencourt. Celui qui fabriquerait les montages financiers permettant de duper le fisc, celui qui aurait l'oreille et peut-être le soutien de l'ancien ministre du Budget Eric Woerth depuis qu'il avait engagé l'épouse de ce dernier. L'homme qui aurait aussi un accès direct à l'Elysée pour peser sur les décisions du procureur de Nanterre Philippe Courroye saisi de l'abus de faiblesse.

C'est bien ce climat particulier qui est venu polluer l'audience présidée par la juge Isabelle Prévost-Desprez qui a décidé de renvoyer à plus tard le procès en attendant les résultats d'un «supplément d'information» qu'elle compte elle-même mener. Un climat «nauséabond» qui rendait le procès «impossible», selon Me Hervé Témime, l'avocat du prévenu Banier. Malin, le ténor a profité de l'audience pour détourner l'attention de son client et faire le procès de la méthode «ignoble» employée par son confrère Olivier Metzner, défenseur de la plaignante, Françoise Meyers-Bettencourt, la fille de Liliane Bettencourt.

«Espionnage et délation»

Officiellement, dans ce Cluedo familial, le majordome a espionné sa patronne car il était révolté par les licenciements en rafale d'employés de la milliardaire depuis le début de l'affaire Banier fin 2007. Lui-même se serait senti «menacé». Une fois les bandes en poche –28 CD-Rom au total– il les aurait confiées le 18 mai 2010 à Françoise Meyers sans aucune contrepartie financière, jure-t-il. Après examen devant huissier, Mme Meyers a livré les enregistrements le 10 juin à la police judiciaire.

«Farce», réplique Me Georges Kiejman, l'avocat de Liliane Bettencourt. Pour cette légende du barreau, Françoise Meyers a pris la tête d'une «bande organisée» et monté un «véritable complot» contre sa mère. D'un côté, la «receleuse Meyers» qui, en plus de donner les bandes à la police, se serait empressée d'en faire des «copies» pour les médias, Mediapart et Le Point en tête. De l'autre, le maître d'hôtel «drivé», selon Me Kiejman, par le cabinet Metzner «transformé en officine». «Espionnage et délation sont désormais les deux mamelles de la justice», pourfend l'avocat.

Les écoutes ne concernent pas que le gestionnaire Patrice de Maistre. Y apparaissent aussi le notaire de Liliane Bettencourt et Georges Kiejman lui-même. Un notaire et un avocat espionnés, c'est le sacro-saint «secret professionnel» qui est bafoué comme jamais, estime Me Témime. «Qu'aurait dit Me Metzner si, pendant le procès Clearstream, on avait fait paraître des enregistrements clandestins réalisés dans son bureau avec son client Dominique de Villepin?», tonne-t-il. «La transparence est assurée avec tous les moyens de preuve», rétorque, placide, Me Metzner.

Finalement, c'est pour la procureur Marie-Christine Daubigney que l'affaire est la plus délicate. Le parquet de Nanterre est directement mis en cause dans les écoutes, de Maistre affirmant à Liliane Bettencourt que le procureur Courroye est de leur côté, prompt à enterrer l'affaire en liaison avec le pouvoir politique. «Nous sommes tous visés dans ces bandes. Alors comment fait-on? On change tout le monde?», demande la magistrate, estimant qu'«une étape a été franchie dans la tenue d'un procès pénal» avec une partie -Mme Meyers- qui, par «coup d'Etat», s'est «accaparée la justice». Pas d'autre solution pour la représentante du parquet que de s'associer aux demandes de renvoi.

Un supplément d'enquête bordé

Le supplément d'information décidé par la présidente Isabelle Prévost-Desprez lui donne tous les moyens dévolus à l'enquête (auditions de témoins, perquisitions, commissions rogatoires) pour se pencher sur les bandes sauvages. Notamment pour les authentifier, vérifier qu'elles ont été obtenues «loyalement» par Françoise Meyers et qu'aucun montage n'a été effectué.

Mais ses pouvoirs sont limités par sa saisine, à savoir une citation directe de Françoise Meyers contre la seule personne de François-Marie Banier. Dans ce cadre, la juge Prévost-Desprez pourrait s'intéresser à deux éléments précis rapportés dans les écoutes: l'éventuel statut de «légataire universel» qui aurait été accordé à l'artiste par l'héritière de L'Oréal et l'identité du propriétaire réel de l'île d'Arros aux Seychelles, dont Mme Bettencourt se dit locataire.

Quant au reste, suspense. Si l'instruction devait en effet mettre à jour d'autres délits susceptibles de poursuites à l'encontre de nouveaux protagonistes, la juge n'a pas d'autre possibilité que de les transmettre au parquet. A charge pour lui et lui seul d'ouvrir une autre enquête. Concrètement, l'affaire Banier ne pourrait donc devenir une affaire «Woerth ou consorts» qu'après l'aval du parquet de Nanterre, mis à mal par le contenu des bandes. A moins qu'Olivier Metzner décide de déposer de nouvelles citations directes à l'encontre d'autres personnes désormais impliquées dans le dossier. «Vous le saurez dans quelques jours», confie, matois, l'avocat, ajoutant, un brin provocateur, que «la saisine de la présidente est celle que je décide».

Mais à peine le supplément d'information annoncé, la guerre de tranchée a repris de plus belle au tribunal de Nanterre. Il est de notoriété publique que les relations ne sont pas au mieux entre la juge Prévost-Desprez et le procureur Courroye, la première accusant souvent le second de bloquer les enquêtes sensibles. Sitôt le supplément acté, le parquet a fait appel, bloquant ainsi toute action de la magistrate. Jusqu'à l'examen de l'appel dans le délai d'un mois par le président de la cour d'appel de Versailles. La justice coup pour coup.

Et François-Marie Banier dans tout ça? L'artiste a bien profité de la journée de débats, se permettant même le luxe de dessiner sur un carnet à spirales pendant les plaidoiries des différents avocats, ou entre les pauses, cerné par les caméras de télévision et les photographes. En tête d'un des croquis, il a même écrit en gras: «Ça m'est égal.» Détendu, souriant, mais silencieux, il a déjà compris que dans cette affaire familiale transformée en affaire d'Etat, son cas personnel est presque devenu secondaire.

Bastien Bonnefous

Photo: François-Marie Banier dessine pendant l'audience, le 1er juillet au tribunal de Nanterre. REUTERS/Benoit Tessier

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Bastien Bonnefous
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