Monde

Le Nowheristan, pays qui n'existe pas

Nathalie Bontems, mis à jour le 05.07.2010 à 16 h 32

Son empereur a un objectif: faire chuter les presque 200 gouvernements de la planète, de manière pacifique.

Le synopsis de 8th wonderland des Français Nicolas Alberny et Jean Mach, est simple: des millions de citoyens disséminés sur les cinq continents s'unissent autour d'un pays virtuel reposant sur un nouveau système de pensée et de vie politique et dont l'ambition est de faire chuter un ordre mondial dans lequel ils ne se reconnaissent plus. Principal vecteur de cette révolution: un site web sur lequel les visiteurs peuvent trouver toute sorte d'informations et même faire une demande de naturalisation. 8th wonderland n'est qu'un film d'anticipation. Mais parfois, la réalité précède la fiction. Ce pays virtuel existe depuis déjà 5 ans. Contrairement au film, il n'a pas d'ambassadeur mais un empereur. Et il porte un nom: le Nowheristan, que l'on pourrait traduire par Nullepart-istan.

Nous sommes la majorité et nous souffrons du système et il est de notre devoir de l'abattre. Il est temps de changer les choses à grande échelle.

Dans le speech d'introduction de son site web, l'empereur Michel 1er du Nowheristan n'y va pas par quatre chemins. Il veut simplement une révolution globale et a tout prévu pour ça.

Révolution globale

Lancé en février 2005 au palais de l'Unesco à Beyrouth, le projet passe un peu inaperçu à l'époque. Quelques jours après sa conférence de presse au côté du ministre de la Culture Tarek Mitri et du représentant au Liban du secrétaire général de l'ONU Kofi Annan, Michel Eleftériadès voit son effet d'annonce balayé par le 11-Septembre libanais: l'assassinat quelques jours plus tard de l'ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri. Le pays tout entier sombre dans une vague de violence et une paralysie politique qui dureront trois ans. Le temps pour Eleftériadès de changer son fusil d'épaule. A l'origine, le projet de Nowheristan est, selon les propres mots de l'empereur autoproclamé, «intellectuel et philosophique». Il désire alors faire reconnaître son Nowheristan par l'ONU, en tant que pays sans frontière au sein duquel toutes les cultures pourraient s'exprimer. Mais les attentats de 2005 et la guerre de juillet 2006 entre le Hezbollah et Israël changent la donne: finies les belles idées, au diable l'ONU, l'heure de l'action politique a sonné.

Michel Eleftériadès engloutit une grande partie de sa fortune personnelle dans le projet. Aujourd'hui, le Nowheristan a donc tourné le dos aux Nations unies, s'inscrivant dans une démarche plus anarchiste. Objectif: faire chuter les presque 200 gouvernements de la planète, de manière pacifique. Eleftériadès compte aujourd'hui plus de 80.000 citoyens nowheritanis enregistrés online, et s'appuie sur une quarantaine de fidèles gérant le site web qui lui permet de diffuser ses idées. Tous partagent la même ambition: que ses partisans deviennent majoritaires sur l'ensemble de la planète. Comme dans –mais avant– 8th Wonderland.

L'empereur explique:

Je pioche mon inspiration dans les mouvements non-violents, comme celui de Gandhi. La désobéissance civile est en effet un grand concept. Je picore aussi ce qu'il y a d'intéressant dans les grandes théories du XXe siècle. Le résultat est une sorte de best-of de ce que les hommes ont inventé. Cette démarche prendra du temps, mais c'est un objectif réalisable. Et les médias sont essentiels à la propagation du projet. Il faut savoir se servir des outils d'aujourd'hui. Quand je vois combien le communisme s'est propagé sans les moyens de communication actuels, je me dis que nous avons bien des avantages.

Dans son antre beyrouthin, Eleftériadès reçoit tout le monde, du «pire coco au pire capitaliste, jusqu'aux salafistes les plus endurcis». Les samedis soirs, il organise de grands dîners où se croisent ambassadeurs, philosophes, journalistes, écrivains, libanais ou étrangers. Récemment, il a reçu l'avocat Jacques Verges, l'humoriste Dieudonné ou encore Michel Onfray, le philosophe français étant de passage au Liban pour participer à un cycle d'activités initié par l'ambassade de France et baptisé Utopie(s). Onfray était là pour une conférence intitulée Les utopies existent-elles vraiment?, tandis qu'Eleftériadès ouvrait le cycle de conférence trois semaines plus tôt avec Nowheristan, utopie d'aujourd'hui, réalité de demain.

Un best-of pour programme politique

Mais l'utopie de l'empereur Michel 1er repose avant tout sur des dogmes bien tranchés. Ancien milicien à la fin des années 1980 durant la guerre civile, fasciné dans sa jeunesse par le Che, Eleftériadès a gardé les idéaux de ses 20 ans. Et le menu est vaste. Question économie, il propose que la fortune des milliardaires (en dollars) soit limitée à un milliard, les dépassements devant être saisis et réutilisés pour développer les régions les plus pauvres du globe; l'objectif final est qu'un ingénieur à New York ou à Kinshasa gagne rigoureusement le même salaire, pour contrer les phénomènes d'émigration et d'immigration. Côté gestion politique, deux grands sénats de sages seraient responsables de la destiné de l'Humanité:

La démocratie est le pire des systèmes. Les deux sénats seront itinérants car je ne veux pas qu'une ville devienne le centre du monde comme c'est le cas aujourd'hui, et aucune décision ne sera adoptée sans atteindre 75% des suffrages dans les deux chambres. Les sages seront issus de la société civile et vivront coupés du reste du monde pour ne pas être corrompus. Ils pourront ainsi travailler uniquement à l'intérêt général.

Le Nowheristan n'a aucune existence légale et ne compte pas en avoir –car cela serait reconnaître l'autorité d'un Etat réel– mais il jouit aujourd'hui de relais dans plusieurs grandes villes comme Paris, Londres ou Istanbul. Dans cet Etat sans frontière, les citoyens pourraient se déplacer librement, le passeport «étant le document administratif le plus raciste qui existe». Et les dogmes touchent vraiment tous les domaines. Sympathisant du Hezbollah, Eleftériadès balaye la question des armées d'un revers de la main: l'armée du Nowheristan réunira et mélangera les unités d'élite existantes à travers le monde, chacune d'entre elles pouvant intervenir n'importe où dans le monde pour régler des conflits ethniques ou lutter contre le terrorisme. Pour la religion, les solutions sont aussi simples (simplistes?): liberté totale du culte du moment que le muezzin du voisin ne prêche plus dans un haut-parleur et que les cloches n'empêchent pas les citoyens de dormir. La liste est encore longue, du contrôle de la natalité à deux enfants par couple en passant par une loi écologique globale et non négociable afin que les grands marchandages entre Etats tels que ceux qui eurent lieu à Kyoto ou Copenhague ne se reproduisent plus.

«Vous êtes fatigués par le monde tel qu'il est? Nous aussi», attaque d'entrée David, l'ambassadeur du 8th Wonderland, sur le site web de son pays virtuel. L'empereur du Nowheristan n'aurait pas trouvé mieux. Toutefois, le film s'achevant sur l'échec d'un 8th Wonderland dont la viabilité s'étiole à mesure que le projet prend de l'ampleur, reste à savoir si réalité et fiction se percuteront jusqu'au bout.

Nathalie Bontems

Photo: Un enfant libanais jette des roses à la mer en hommage aux victimes du crash de l'Ethiopian Airlines, février 2010. REUTERS/Sharif Karim

Nathalie Bontems
Nathalie Bontems (17 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte