France

Colonna, indissociable de Sarkozy

Philippe Boggio, mis à jour le 01.07.2010 à 14 h 06

Peut-être serait-il plus sage de renvoyer le troisième procès Colonna au prochain quinquennat.

Puisque la Cour de cassation vient de juger nécessaire de faire recommencer le procès en appel d'Yvan Colonna devant la cour d'assise spéciale, sans doute serait-il plus sage de renvoyer ces futures audiences-là au prochain quinquennat. Car l'affaire Colonna a encombré toute la présidence de Nicolas Sarkozy. A moins que ce ne soit l'inverse. Mauvaises ondes. Ou effet boomerang. Comme dans le procès Clearstream. Qui pourrait nier aujourd'hui que l'empressement du chef de l'Etat à traiter de coupables des prévenus, dont Dominique de Villepin, qui n'étaient encore que des individus mis en examen, mais présumés innocents, a pesé psychologiquement, ensuite, sur le cours des débats, leur médiatisation aigue, et pour finir, les décisions retenues.

«L'assassin» du préfet

La saga judiciaire de l'assassinat du préfet de Corse, Claude Erignac, le 6 février 1998, paraît décidément souffrir du même mal. La figure symbolique de Nicolas Sarkozy agit sur elle comme un maléfice. Exactement depuis le 4 juillet 2003, le jour de l'arrestation, près d'une bergerie, d'Yvan Colonna, en fuite depuis quatre ans. Quelques minutes après que les hommes du RAID ont sauté sur le berger en cavale, le ministre de l'Intérieur et futur candidat à la présidentielle interrompait une réunion publique pour annoncer à la cantonade, avec ce naturel arrogant, juvénile et satisfait qu'on lui connaissait alors, que «l'assassin» du préfet venait d'être arrêté. Applaudissements nourris dans la salle, évidemment.

 

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L'avant-veille du référendum insulaire sur la réforme administrative dont l'initiative lui revenait, le champion de l'UMP venait d'engranger l'une de ces victoires que l'on pense bien sûr irrésistibles, sur le moment (voir le JT de France 2). Plue-value politique maximum. Débauche d'imaginaire positif: victoire de la République sur les «bandits» corses, haut fonctionnaire vengé, veuve Erignac, si digne, depuis toutes ces années, qui peut enfin s'abandonner au deuil de son époux, grâce à la ténacité d'un ministre de l'Intérieur compatissant à l'égard des victimes, etc.

Comme pour le dossier Clearstream, le président doit regretter son effet d'épate d'alors. Il n'est pas certain, toutefois, qu'il comprenne tout à fait le mécanisme souterrain qu'il déclenche, ou qu'il a déclenché en de telles circonstances. Nicolas Sarkozy a naturellement, comme son compère Brice Hortefeux, comme d'autres figures de droite ou de gauche, le point de vue du ministre de l'Intérieur, cette tendance à trancher, dans le sens de l'enquête, avant que les crimes et délits ne soient jugés. Les lenteurs, les complexités de la justice horripilent cet ancien avocat.

Il est innocent puisque Sarkozy le dit coupable

Dans l'affaire Colonna, son annonce tonitruante, qui faisait fi de la présomption d'innocence, a immédiatement provoqué le dérapage de l'histoire judiciaire de l'assassinat. La famille de l'homme arrêté a porté plainte contre le ministre de l'Intérieur, et naturellement, la défense d'Yvan Colonna s'est carrée sur une logique de «raison d'Etat», et toutes les années suivantes, de procès en procès, jusqu'à cette cassation du 30 juin, elle s'y est tenue. Yvan Colonna est innocent, puisque le premier personnage public a décidé qu'il était coupable. Policiers, magistrats, témoins, archives, mémoires des faits, tout est forcément sujet à caution, tout peut être mis en doute parce que suspecté, d'abord, d'obéissance aux plus hautes autorités. Les droits de la défense ne sont pas respectés, puisqu'avant même que ne commence cette longue, harassante marche vers la vérité d'une affaire compliquée, en terrain corse, indépendantiste et mutique, puisque des les premières heures de l'arrestation d'un simple suspect, ils ont été bafoués...

Lorsque les Corses, au soir du 6 février 1998, ont appris que leur préfet venait d'être retrouvé, exécuté de trois balles dans la tête, alors qu'il se rendait à pied, sans protection, à un concert, la première réaction, même parmi les milieux nationalistes, a été une profonde désapprobation.

Mais comme souvent dans l'île, l'opinion se retourne lentement devant le style donné par l'Etat à la chasse aux «coupables». Jusqu'en 2002, Nicolas Sarkozy n'est pas en cause. La responsabilité en revient à une tradition d'enquêtes rugueuses, parfois expéditives, de manipulations diverses, de dossiers d'instruction évasifs, qui ont souvent permis aux indépendantistes, dans le passé, d'asseoir une légitimité politique ou morale qu'ils n'auraient pas toujours eu sans le caractère répressif, désobligeant de la République dans «les affaires corses», ce, en plus, dans une île paradoxalement passionnée par le droit, et riche d'excellents avocats.

Une fois Yvan Colonna en fuite, et Nicolas Sarkozy installé place Beauvau, le dossier Erignac a semblé tourner à l'affaire personnelle. Le clandestin du maquis est entré, malgré lui, dans une stratégie politique et idéologique. Changement des responsables policiers, et des équipes. Durcissement sémantique vers «l'antiterrorisme». Médiatisation excessive, là où pourtant le silence est d'or. Obsession de la traque, devenue feuilleton populaire, dont on annonçait souvent l'issue heureuse, c'est-à-dire l'arrestation du fugitif, pour demain. A la fin, c'est Sarko qui devait gagner. Comme dans les westerns. Et c'est ce qui est arrivé.

Mais la justice, l'affaire ainsi détournée, ne s'en est jamais remise. La Cour de cassation ne sanctionne qu'un point de détail. De droit, effectivement. On entend bien, cependant, que l'arrêt rendu couvre sans le dire une imperfection judiciaire, souvent en défaveur de la défense. Ce sera l'honneur de ces assises, mêmes «spéciales», en fait sans jurés populaires, de remettre à l'endroit une cause un peu de guingois. Et dans ce cas, il serait encore plus louable d'attendre un peu.

Philippe Boggio

Photo: une manifestation à Ajaccio en mars 2009. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

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