Monde

La Chine et les grèves [2/2]: la colère ouvrière

Richard Arzt, mis à jour le 09.07.2010 à 12 h 46

Pour ne pas se couper de ce qui agite la base, il devient de bon ton dans les cercles dirigeants chinois de dénoncer les conditions de travail.

» Première partie: Pékin se veut social

Les dirigeants chinois savent parfaitement que les revendications ouvrières actuelles ne se limitent pas au montant des salaires. Depuis qu'il est devenu Secrétaire général du Parti communiste en 2002, Hu Jintao a multiplié les signes visant à prouver qu'il se préoccupe des questions sociales. Différence notable avec le Président Jiang Zemin, qui, dans les années 1990, laissait le libéralisme économique triompher au profit des entreprises. Les héritiers de cette ligne politique ne sont aujourd'hui plus en position de force.

La «nouvelle gauche»

En revanche, un courant de pensée très proche du Parti communiste développe depuis plusieurs années un discours de justice sociale en répétant que la classe ouvrière est maltraitée en Chine. Cette «nouvelle gauche» n'est pas représentée au sommet du pouvoir chinois, mais les  intellectuels, avocats ou représentants d'ONG du monde du travail qui l'animent ont acquis de l'influence jusque dans l'entourage de Hu Jintao.

Pour ne pas se couper de ce qui agite la base, il devient de bon ton dans les cercles dirigeants chinois de dénoncer le rythme de travail robotisé ou les conditions de logements indécentes imposés à des travailleurs surexploités. Sur le Net, des blogueurs se sont vite emparés de cette possibilité offerte d'exprimer des critiques. Certains dénoncent «la scandaleuse exploitation des ouvriers chinois», d'autres qualifient l'Etat de «laquais des capitalistes» ou déplorent «toute la misère qu'il faut pour que la Chine ait l'honneur d'être l'atelier du monde».

Il y a des limites à ne pas franchir et nombre de ces commentateurs ont vu leur site autoritairement fermé. Plus délicats à censurer sont ceux qui ont copié-collé des extraits de l'article A propos des grèves dans lequel Lénine en 1899 expliquait l'utilité de celle-ci pour renforcer la conscience politique socialiste des ouvriers!

La grève décrétée inutile

En Chine, la grève a été interdite en1982 au prétexte qu'elle était inutile puisque la classe ouvrière possédait l'appareil de production. Deux raisons expliquaient à l'époque cette décision. La possibilité de grève –introduite dans la Constitution chinoise de 1954–  avait largement été utilisée par Mao Zedong en 1966 pour lancer la révolution culturelle et appeler les masses à se révolter contre les directeurs d'usines. Devenu l'homme fort du régime, Deng Xiaoping voulait empêcher la répétition de pareils désordres.  Autre considération en pleine actualité en 1982: les dirigeants chinois voulaient se prémunir contre l'éventuelle influence du syndicat Solidarnosc qui avait commencé à faire vaciller le régime communiste polonais en organisant les grèves des chantiers navals de Gdansk.

En  République populaire de Chine, le syndicat unique est le garant de l'ordre dans les entreprises. Un rôle qui a beaucoup contribué à le décrédibiliser. Le PCC constate qu'il lui manque des interlocuteurs crédibles là où un dialogue s'impose avec des ouvriers en colère. Le syndicat est contraint de se mettre en toute hâte aux côtés des grévistes, surtout quand ceux-ci ont désigné des représentants en vue d'une négociation collective.

«Arrêt actif du travail»

Pour les autorités, la priorité est désormais d'affirmer que ce qui se passe dans les usines est sous contrôle. Officiellement, on ne parle plus de «grève» mais «d'arrêt actif du travail». D'ailleurs, les services de la propagande du Parti ont invité les journaux  à traiter d'autres sujets. Sans que la presse internationale soit autorisée à le vérifier, l'activité semble avoir repris dans les usines les plus médiatisées. Si le mouvement se poursuit dans le pays, c'est discrètement. Seuls les SMS permettent aux ouvriers de savoir ce qui se passe vraiment d'une ville à l'autre.

Pour le gouvernement, l'heure n'est plus à laisser le malaise s'exprimer, mais à faire comprendre que le message a été reçu. Le 12 juin, le Premier ministre, Wen Jiabao, est allé sur le chantier d'une ligne de métro de Pékin dire à des jeunes ouvriers:

Votre travail est dur et doit être respecté car il contribue à la croissance des richesses du pays.

Les municipalités sont sommées d'organiser des activités sportives ou de karaoké pour faciliter l'adaptation des travailleurs migrants à la vie urbaine.

Les grèves en Chine ont ainsi attiré l'attention du pouvoir sur le mode de vie des ouvriers de l'industrie et du bâtiment. Le sociologue Jean-Louis Rocca (chargé de recherches à Sciences-Po et professeur de sociologie à l'université Tsinghua de Pékin) remarque que, dans le débat, «il n'est pas question du sort des millions de ruraux embauchés à la ville comme serveuses de restaurants, laveurs de carreaux ou ramasseurs d'ordures». Sous-payés et mal logés, les titulaires de ces emplois précaires forment une sorte de prolétariat nombreux et éparpillé. Qui pourrait se faire remarquer si un jour il parvenait à se mettre en grève.

Richard Arzt

Photo: Des vêtements sèchent aux fenêtres d'un dortoir de travailleurs d'une usine d'électronique à Suzhou, le 8 juin 2010. REUTERS/Aly Song

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