Economie

La France n'obéit pas aux marchés mais fait ce qu'ils demandent

Gérard Horny, mis à jour le 01.07.2010 à 14 h 48

Pourquoi Paris sauvera son triple A.

Depuis Démosthène, rien n'a changé: la politique est d'abord l'art de la parole. Les discours sont peut-être d'une qualité littéraire plus faible aujourd'hui qu'au IV° siècle avant J.-C., mais ils restent le premier levier de l'action gouvernementale. On en a une nouvelle illustration avec le débat sur le redressement des finances publiques et cette rigueur dont il ne faut pas prononcer le nom.

Depuis que ce dossier est ouvert, le Premier ministre François Fillon manifeste des dons pour l'euphémisme d'autant plus surprenants qu'il n'avait pas hésité antérieurement à employer un langage franchement brutal en parlant d'une France «en faillite». Abordant  la question des déficits à Epinal, le 3 juin, il affirme ne pas céder aux «diktats des spéculateurs et des marchés», mais  rappelle qu'il est «dangereux d'ignorer les avertissements». Autrement dit, la France n'est pas aux ordres des marchés, elle fera de son plein gré ce qu'ils lui demandent de faire... Ce n'est pas la même chose!

Donc, sans le dire, la France adopte la rigueur, essentiellement parce qu'elle a peur de perdre la note AAA accordée par les agences de notation à sa dette publique. Plus ou moins ouvertement, l'argument est constamment présent; c'est pour cette raison, par exemple, qu'il faut avancer au plus vite sur la question des retraites. François Fillon est revenu sur le sujet le 25 juin: «Ce qui est en jeu, c'est la crédibilité financière de la France, c'est la qualité de notre signature, donc le niveau auquel nous empruntons et c'est ultimement, au fond, une part de notre souveraineté». «La politique de la France ne se fait pas à la corbeille», comme disait Charles de Gaulle, mais elle ne doit surtout pas décevoir les investisseurs internationaux. Quand ce n'est pas M. Fillon, c'est Mme Lagarde ou M. Baroin qui se chargent de faire passer le message.

Les exemples grec ou espagnol sont là pour le rappeler: une baisse des notes entraîne automatiquement une hausse des taux d'intérêt à payer et un alourdissement de la charge de la dette qui se compte rapidement en milliards d'euros.
Toute la question est de savoir si la France est vraiment menacée et s'il est nécessaire d'agir dans l'urgence. La multiplication des plans d'austérité, qui ont gagné aussi le Portugal, le Royaume-Uni et l'Italie, peut le laisser croire: quand tout le monde annonce des mesures, celui qui ne fait rien risque d'attirer sur lui l'attention fort peu bienveillante des agences de notation et des marchés. Et Mme Merkel ne nous aide pas.

Pourtant, quand on regarde les choses de plus près, on ne voit pas les marchés s'agiter autour de la France. Or, les agences de notation agissent rarement avec une grande prescience: en général, elles abaissent les notes quand la confiance dans un pays est déjà chancelante et que les marchés n'attendent plus que ce signal pour déclencher les hostilités. Dans le cas de la France, on ne constate aucune attente fébrile. Au contraire, à chaque vague de défiance envers les dettes publiques, les investisseurs achètent de la dette française comme ils achètent de la dette allemande ou néerlandaise et les taux à long terme français ont plutôt tendance à baisser. Le problème est que l'Allemagne  inspire encore davantage confiance et que ses taux baissent plus vite; donc l'écart entre les deux pays s'est élargi. Mais, quoi qu'on en dise à Matignon, la France n'est pas encore considérée comme un pays en faillite.

Le plus étrange dans cette affaire est d'ailleurs la tendance des Européens en général à adopter l'attitude contrite du pécheur qui bat sa coulpe sur la place publique. Avons-nous, dans la zone euro, péché plus que les autres? «Aujourd'hui, constate Bernard Aybran, directeur de la multigestion chez Invesco Asset Management, la zone euro est l'une des moins endettées des économies occidentales, qu'il s'agisse de la sphère privée ou de la dette publique. A l'avenir, les besoins de financement de la zone euro devraient également être moindres que ceux des autres grandes régions».

De fait, nos chiffres se comparent avantageusement à ceux des Etats-Unis et du Royaume-Uni. Mais c'est à nous d'abord que l'on demande de faire pénitence. En cas de problèmes, ce sont toujours les faibles qui paient. Et l'euro, monnaie d'une zone, a des faiblesses que n'ont pas le dollar et la livre, qui sont des monnaies d'Etat. C'est sans doute ce qui explique que nous tenions autant compte des «avertissements» des marchés, de nouveau tout puissants.

Gérard Horny

LIRE EGALEMENT: L'euro est-il condamné?, La crise après la crise: la déconstruction européenne et  Derrière la rigueur, la réinvention de l'Etat social.

Image de Une: Le parquet de la Bourse de New York Keith Bedford / Reuters


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