Life

Le mystère du crocodile marin est résolu

Jean-Yves Nau, mis à jour le 01.07.2010 à 18 h 43

Comment le plus grand reptile vivant de la planète a colonisé les îles du sud du Pacifique.

Le bon vieux  mystère du «crocodile marin» n'est  plus. Des scientifiques viennent de découvrir de quelle manière ce monstre venu du fond des âges (Crocodylus porosus) a pu jadis coloniser de larges fractions de notre planète. Et la fatalité pouvant ne pas toujours être un hasard cette découverte coïncide avec celle laissant penser Crocodylus porosus et nombre de ses congénères pourraient vivre moins longtemps que les astres ne l'avaient –peut-être– prévu. Les lézards ne sont plus ce qu'ils furent.

Crocodylus porosus? Tout sauf de la chair de crabe. Du vrai, du lourd, du reptilien carné. Pas loin de l'homme, en somme; avec une dentition d'un autre ordre. Le «crocodile marin» («crocodile de mer»; «crocodile à double crête») est le plus grand, le plus lourd et le plus puissant reptile vivant encore sur notre planète (avec, peut-être un petit concurrent nageant à l'ombre des Pyramides; pour ne pas parler d'un autre qui croiserait au large de Madagascar. Chez Crocodylus porosus l'adulte mâle fait entre 4,3 et 5,6 mètres de long, pour une masse dépassant en moyenne les trois-quarts de la tonne. Dans quelques zincs portuaires des antipodes (en Inde ou en Australie) certains affirment mordicus avoir vu (ou entendu parler) d'individus dépassant la tonne et  approchant le décamètre. Quant aux femelles, elles sont nettement plus modestes: pas plus de 2,5 à 3 mètres entre l'extrémité du museau et celle de la queue.

L'inventeur du surf

Chronomètre aquatique en main il peut, dit-on, atteindre (pendant peu de temps et sous l'eau) des vitesses comprises entre 24 et 29 km/h (après quelques petites excitations musculaires muqueuses ou digestives). Sinon compter chez lui avec une «vitesse de croisière» comprise entre 3 à 5 km/h. Avec, faute d'excitations, des épisodes léthargiques de très longues durée. Ajoutons qu'il ne déplaît pas toujours aux cuistres de rappeler que le nom de cette espèce reptilienne («porosus») est issu du grec porosis (callosité) et du latin osus (plein de). Le quotidien de Crocodylus porosus? Goûtant également eaux douces et salées l'animal patauge et nage entre marais et rivières durant l'humide saison tropicale avant de rejoindre les saumâtres estuaires à la saison sèche et, parfois, aller jusqu'à apprécier les salaisons maritimes.

Pour le reste, que du connu de l'humain: prédateur opportuniste; violentes compétitions territoriales, mâles dominants accaparant les zones les plus intéressantes des criques et des ruisseaux d'eau douce propices aux harems et à la bonne chair  (singes, kangourous, sangliers, varans, chiens, buffles domestiques, léopards, humains etc.;  jeunes repoussés vers le sel de la mer. Mais comment ceci aurait-il, à lui seul, pu expliquer l'existence d'une formidable diaspora? Comment ce  prédateur léthargique a-t-il pu étendre progressivement son aire géographique du sud est de l'océan Pacifique et de l'est de l'Inde aux îles Fidji, de la Chine à l'Australie? Le mystère était d'autant plus épais que  Crocodylus porosus ne peut pas être stricto sensu considéré comme un reptile marin son alimentation réclamant pour l'essentiel sa présence sur terre et qu'aucune information crédible ne laisse penser qu'il a su inventer le canoë ou la caravelle. Quoique.

On ne peut pas, tout d'abord, ne pas tenir compte de nombreux récits de marins rapportant avoir vu de gros crocodiles dans les eaux océanes, loin de tout rivage, de tout estuaire. Le rhum ne peut tout expliquer. Mais on dispose désormais surtout de la démonstration scientifique apportée par un groupe de chercheurs dans la dernière livraison (datée du 8 juin) du Journal of Animal Ecology, revue de la société britannique d'Ecologie.

On peut résumer simplement ce travail: bien avant l'homme le crocodile marin aurait inventé le surf; mieux: le surf sans la planche du même nom. Car c'est bien ce qui, pour la première fois, ressort de la longue enquête menée par l'équipe dirigée par le Dr Hamish Campbell (Université du Queensland) et ses collègues du Queensland Parks and Wildlife Service and Australian Zoo.  Travaillant sur les berges inhumaines de l'estuaire de la Kennedy River, dans le grand nord australien, ces chercheurs ont équipés vingt-sept crocodiles marins adultes avec des émetteurs récepteurs sonar sous-marins. Ils ont ainsi pu suivre (on suppose à leur insu) tous les mouvements de ces sauriens durant douze mois. Au total douze millions de données numérisées et la découverte que ces mâles et femelles souvent léthargiques peuvent, le cas échéant, faire de longs et beaux voyages et se rendre régulièrement à plus de cinquante kilomètres à partir de leur territoire d'origine tout en abandonnant le cabotage.

Et ces données témoignent aussi d'une parfaite maîtrise des lieux: tenir compte de l'heure et des coefficients des marées, sentir venir les vents et en user au mieux, etc. De vieux marins en somme, surfeurs partis en croisière et usant au mieux des courants de surface, de la brise et des rouleaux; des reptiles pouvant ainsi aller parfois poser leurs pattes d'une île océanique à une autre. L'un des sujets étudiés  (un mâle de 3,84 mètres de long) a ainsi parcouru 590 kilomètres pendant 25 jours sur la côte ouest de la péninsule du Cap York et ce dans des courants marins particulièrement difficiles à gérer. Un autre sujet mâle (4,84 mètres de long) a aisément fait 411 kilomètres en vingt jours dans des conditions hydrodynamiques encore plus délicates.

«Ces crocodiles sont a priori de mauvais nageurs et  il est peu probable qu'ils nagent dans de vastes étendues de l'océan, résume le Dr Campbell. Pour autant ils peuvent survivre pendant de longues périodes dans l'eau salée sans boire ni manger. Et quand les courants de surface leur sont favorables, ils sont en mesure de se déplacer sur de longues distances par voie maritime.» Ceci explique selon lui comment de simples crocodiles d'estuaire ont pu coloniser des îles océaniques très éloignées les unes des autres. Mais cette découverte soutient également la théorie selon laquelle les crocodiles ont su dépasser d'importants obstacles marins au cours de leur très long et très riche passé évolutif.

Une espèce à préserver

Tout ceci pourra-t-il encore continuer? Rien n'est moins sûr, du moins si l'on en croit les militants de la lutte pour le maintien de la biodiversité et leur sous-groupe spécialisé, précisément, dans la raréfaction des crocodiles toutes catégories confondues. Ces amoureux de la Nature originelle sont tout particulièrement inquiét pour le spécimen dit «de l'Orénoque» bassin du fleuve du même nom traversant le Venezuela et la Colombie. C'est là encore un bien vieux et bien long carnivore doté de soixante-huit dents; peau gris-jaunâtre; brame rugissant effrayant selon les voisins. Mais présence indispensable dans la chaîne écologique: c'est le plus grand prédateur de la zone, ses mâchoires et son appétit réduisant fort heureusement à la portion congrue la présence d'amphibiens et de plus petits caïmans. Lui présent, il n'y a plus de poissons dans les rivières.

Mais l'homme est là; et bien là. Au début des années 1960, ces crocodiles étaient encore nombreux et appréciés par les maroquiniers du fait de la «douceur» de leur peau. «On vendait en Colombie un millier de peaux par jour», confiait il y a peu à l'Agence France Presse  Roberto Franco de Villavicencio, en charge de la préservation de cette espèce. Aujourd'hui, après des décennies de chasse intensive et de déforestation, on ne compterait plus qu'une centaine de spécimens en liberté, après des années de  chasse intensive, interdite en 1968, et de déforestation. Il faut sauver le crocodile de l'Orénoque.

«Le crocodile a été le surnom de mon père quand il jouait au tennis, et si nous pouvons rendre un petit peu au crocodile tout ce qu'il nous a apporté cela serait dommage de ne pas saisir l'occasion», vient de faire savoir Michel Lacoste. Ce responsable de l'entreprise éponyme assure qu'il ne s'agit pas d'user ainsi d'un nouveau «support de communication» pour sa célèbre marque familiale, mais de faire preuve de «responsabilité citoyenne». Pour le plus grand bien des humains et des sauriens les cœurs crocodiliens continueront ainsi à battre; sur terre battue ou pas.

Jean-Yves Nau

Photo: L'oeil d'un crocodile. Juan Carlos Ulate / Reuters

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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