Monde

Iran: le cyberjihad de l'ombre

Abbas Milani, mis à jour le 29.06.2010 à 18 h 39

A l'instar de l'ex-URSS, le régime iranien est en train de construire un nouveau rideau de fer —sur Internet.

Des soldats iraniens défilent pour le Jour des forces armées, à Téhéran, le 18 avril 2010. REUTERS/ Morteza Nikoubazl.

Des soldats iraniens défilent pour le Jour des forces armées, à Téhéran, le 18 avril 2010. REUTERS/ Morteza Nikoubazl.

Un an après l'élection présidentielle contestée en Iran et les manifestations qui ont suivi, Foreign Policy a demandé à sept auteurs irano-américains de revisiter chacun un thème fort de cette année mouvementée. Voici le sixième volet de la série. (Retrouvez le premier, le deuxième et le troisième, le quatrième, et le cinquième volet)

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Un œil non averti ou un touriste de passage pourrait croire qu'il règne un calme sinistre en Iran aujourd'hui. Ses dirigeants brutaux ont d'ailleurs mis en œuvre tout ce qui était en leur pouvoir pour tous nous transformer en touristes —au mieux— dès qu'il s'agit de décrypter les événements qui ont marqué l'année tumultueuse que vient de vivre le pays.

Dans ce sens et sous bien d'autres aspects, la mollahcratie iranienne ne peut que rappeler les derniers jours de l'Union soviétique. Mais —au moins jusqu'à la toute fin— les censeurs soviétiques avaient le pouvoir d'étouffer violemment les voix de l'information, de sorte que les journalistes étrangers ne savaient tout simplement pas ce qui se passait derrière le rideau de fer. C'était facile: Internet n'existait pas. Les chasseurs de journalistes de l'Iran du président Mahmoud Ahmadinejad doivent, eux, s'accommoder d'un monde dans lequel les informations circulent librement, où les paraboles sont partout et où plus de 22 millions d'Iraniens utilisent Internet.

Pour suivre le mouvement, au cours des douze derniers mois le gouvernement mis en difficulté a fait tout son possible d'abord pour contenir le flux de reportages, ensuite pour rendre invérifiables les histoires qui, inévitablement, filtraient hors du pays. Si, contrairement à ses prédécesseurs soviétiques, il n'a pas réussi à ériger un mur solide à l'épreuve des fuites, celui qu'il a construit est un écran de fumée déroutant et capable de s'adapter aux circonstances en permanence.

L'Iran emploie une grande armée, parfois invisible, de laquais rémunérés et de sbires idéologiques pour l'aider à encadrer toutes les questions du domaine public —et parfois même fabriquer des «faits» bien pratiques pour justifier ses prétentions. Le gouvernement, de plus en plus obsédé par la lutte contre ce que l'organe politique du Corps des gardes révolutionnaires islamiques (CGRI), Sobhe Sadeq, qualifie de «puissance douce» de l'Amérique, a mis en place un outil crucial dans ce contexte, une initiative à grande échelle dont presque personne n'a entendu parler : le «cyberjihad».

Le gouvernement iranien aurait déployé 10.000 basidjis, des membres de sa milice brutale, au service de ce jihad. Des entreprises occidentales comme Nokia Siemens ont vendu à l'Iran les technologies et le savoir-faire nécessaires pour censurer et contrôler Internet. Les alliés du gouvernement ont piraté avec succès des sites proches de l'opposition, notamment Kaleme, le site du leader de l'opposition Mir Hossein Moussavi, ainsi que le site lié au religieux réformiste Mehdi Karroubi, et des dizaines d'autres appartenant à des acteurs clé de la dissidence en exil.

Le gouvernement iranien forme ses cyberjihadistes à savoir tout faire, de la manière d'influencer les forums à la «sémiotique du cyberespace», comme me l'a appris un déçu du régime. Le site du CGRI Gerdab.ir arbore des photos de manifestants, ce qui est une manière de sous-traiter la surveillance au public. Depuis septembre, le CGRI possède le géant des communications qui contrôle tous les accès à Internet, les téléphones portables et les sites de réseaux sociaux en Iran. Pourtant, l'histoire du cyberjihad iranien est passée quasiment inaperçue des médias occidentaux, et ce malgré son ampleur massive et sa relative efficacité.

Les journalistes américains ont aussi manqué des histoires plus banales révélant l'état sordide de la société iranienne. Naturellement, reprendre des comptes-rendus non vérifiés de l'intérieur d'un pays fermé comporte des risques, mais ignorer complètement ces histoires est aussi un danger. Depuis l'année dernière, les lois de censure déjà draconiennes sont devenues encore plus strictes. Des écrivains qui avaient reçu leur «autorisation d'imprimer» se voient aujourd'hui obligés de refaire une demande.

Les médias persanophones rapportent des histoires de plus en plus énormes sur le système de népotisme d'Ahmadinejad, dont l'administration distribue des millions de dollars en échange de soutiens politiques. Les médias américains n'ont visiblement jamais entendu parler du reportage, par un site d'opposition, sur la décision du chef suprême, l'Ayatollah Ali Khamenei, d'arrêter une enquête pour corruption contre un important conseiller d'Ahmadinejad, ni des déclarations sur le site officiel du gouvernement, Kayhan News, d'envois d'au moins huit milliards de dollars à des banques étrangères par des cerveaux organisateurs de différents «schémas de Ponzi» au cours de l'année écoulée.

L'interdiction de voyager imposée à Simin Behbahani —le plus éminent poète iranien et un défenseur courageux de la cause de la démocratie et des droits de l'homme— n'a suscité que très peu d'attention. La destruction progressive mais inexorable du secteur privé par les politiques économiques insensées d'Ahmadinejad est pratiquement ignorée.

Les signaux forts indiquant que le mouvement démocratique continue de vibrer dans le pays passent quasiment inaperçus. Voyez la guerre culturelle —très liée à l'opposition démocratique— sur les tentatives du gouvernement de restreindre l'instruction musicale et les spectacles en public. Elle a débouché sur l'apparition d'une renaissance culturelle, une scène underground florissante qui produit des œuvres fascinantes —et souvent ouvertement politiques— en rap, pop, et un nouveau genre folk-rock hybride inventé par Mohsen Namjoo, surnommé le «Bob Dylan iranien».

Quand Nazila Fathi, journaliste du New York Times, était à Téhéran, elle a réalisé un reportage sur la puissante musique de Namjoo. Maintenant qu'elle et que tous les autres journalistes américains expérimentés sont hors d'Iran, et que les visas d'entrée sont dispensés au compte-gouttes à ceux qui sont les moins susceptibles de pondre des articles négatifs, ces chocs culturels —et la lutte politique à plus grande échelle dont ils sont le symptôme— restent invisibles. Ce qui est exactement ce que veut Ahmadinejad.

Abbas Milani.

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Des soldats iraniens défilent pour le Jour des forces armées, à Téhéran, le 18 avril 2010. REUTERS/ Morteza Nikoubazl.

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