L'affaire Bettencourt pour les nuls

Vous n'avez pas tout compris à l'imbroglio Bettencourt-Banier-Woerth? Slate fait le point pour vous.

Actualisation: l'affaire Bettencourt vient de connaître un énième rebondissement. Liliane Bettencourt juge dans le Journal du dimanche que sa fille Françoise Meyers, avec laquelle elle est de nouveau en conflit (ce sont les deux femmes les plus riches de France), est «un peu dérangée» et qu'elle «aurait besoin de se confier à un psy.»
Les hostilités judiciaires ont repris de plus belle la semaine dernière entre l'héritière de L'Oréal et sa fille sur fond de lourds enjeux économiques qui ponctuent cette saga familiale depuis 2007.
Craignant qu'«un cordon sécuritaire» ne se reconstitue autour de sa mère, âgée de 88 ans, Françoise Meyers demande à nouveau, implicitement, sa mise sous tutelle. La milliardaire a répondu qu'elle lui rendrait «la monnaie de sa pièce». Pour y comprendre quelque chose dans cette saga familiale entre le vaudeville et l'affligeant, nous republions l'article l'affaire Bettencourt pour les nuls.

 

C'est une histoire entre Barbara Cartland et William Shakespeare. Un vaudeville politico-tragique qui fait la une des journaux depuis des mois et qui pourrait bientôt connaître son dénouement judiciaire. Jeudi 1er juillet, s'ouvre en effet devant le tribunal correctionnel de Nanterre le procès de François-Marie Banier poursuivi par la fille de Liliane Bettencourt pour «abus de faiblesse» à l'encontre de cette dernière. Ce règlement de comptes familiaux sur fond de méga-fortunes a pris récemment une dimension politique avec l'implication supposée de l'ancien ministre du Budget Eric Woerth. Argent, famille, secret, pouvoir, politique... tous les ingrédients sont réunis pour en faire le feuilleton de l'été.

Une affaire de famille

A l'origine était la fille. Le 19 décembre 2007, Françoise Bettencourt-Meyers, fille unique de Liliane Bettencourt, porte plainte contre François-Marie Banier qu'elle accuse d'avoir abusé de la faiblesse de sa mère, la dépossédant de pas moins d'un milliard d'euros en moins de dix ans.

A 87 ans, Liliane Bettencourt est une des premières fortunes au monde, avec un portefeuille estimé à 22 milliards de dollars. Fille d'Eugène Schueller, fondateur de l'empire cosmétique L'Oréal, elle en est l'unique héritière. Toujours membre du conseil d'administration de la multinationale, elle est par ailleurs propriétaire de nombreux actifs immobiliers et mobiliers (son hôtel particulier de Neuilly-sur-Seine, diverses résidences secondaires en France et à l'étranger, des meubles et des œuvres d'art de grande valeur, des bijoux, d'importantes liquidités bancaires...).

En 1969, Liliane Bettencourt et son mari André Bettencourt rencontrent lors d'un dîner le photographe-romancier François-Marie Banier, alors âgé de 22 ans. Le couple se lie rapidement d'amitié avec cet artiste mondain qui au fil de sa vie dit avoir été l'ami de Dali, Aragon, Beckett, Sagan, Horowitz, Isabelle Adjani ou Johnny Depp... Liliane Bettencourt devient peu à peu son mécène; d'autres ont joué ce rôle auparavant, comme le couturier Pierre Cardin -dont Banier fut le secrétaire particulier- ou la vicomtesse Marie-Laure de Noailles.

A partir de la fin des années 1990, les Bettencourt et Banier ne se quittent plus. C'est à cette période que débutent les premiers «cadeaux» financiers de la milliardaire à l'artiste. En 2002, la santé de Liliane Bettencourt se dégrade. La vieille dame souffrirait de «leucoaraïose hémisphérique», une raréfaction de la substance blanche dans le cerveau qui provoque des problèmes neurologiques pouvant aller jusqu'à la démence. En 2006, elle est de nouveau hospitalisée après une chute. Plusieurs membres de son entourage notent alors la multiplication de ses troubles médicaux: outre une surdité importante, Liliane Bettencourt subirait des pertes de mémoire ou des crises d'angoisse.

Parallèlement, ses rapports avec sa fille Françoise se détériorent. La faute selon l'enfant à l'influence néfaste de François-Marie Banier qui chercherait à isoler Liliane Bettencourt de ses proches et de sa famille, pour profiter pleinement de sa fortune. Le 19 novembre 2007, André Bettencourt, l'époux de Liliane, décède. Un mois plus tard jour pour jour, sa fille porte plainte contre Banier. En cause selon elle, le projet d'adoption devant notaire que le photographe tenterait d'imposer à Liliane Bettencourt. Un projet jamais avéré jusqu'à présent.

Si le linge sale ne se lave plus en famille chez les Bettencourt, les différents protagonistes de l'affaire n'aiment pas pour autant s'exprimer publiquement. Dans la seule interview qu'elle a accordée au JDD en décembre 2008, Liliane Bettencourt a défendu sa pleine «liberté» et pourfendu la «jalousie» de sa fille Françoise. «Ma fille est plutôt introvertie, alors quelqu'un qui s'extériorise comme François-Marie Banier, c'est un peu énervant pour elle», a expliqué la milliardaire, louant son «affection» pour le «plein d'idées» de l'écrivain qui continue de la «motiver» malgré son âge avancé. Avec sa fille, en revanche, les liens sont rompus. «Ma fille, pour moi, est devenue quelque chose d'inerte», assène Liliane Bettencourt, déplorant même sa «grande bêtise». Elle tranche, définitivement:

Je ne la vois plus et je n'en ai pas envie.

De son côté, Françoise Bettencourt-Meyers n'est sortie de son silence que le 25 juin 2010, pour se présenter dans Le Figaro comme une simple fille aimante. «Je ne sais pas si ma mère est encore en mesure de m'écouter après tout ce qui s'est passé, mais j'aimerais qu'elle sache que je ne lui en veux en rien de tout ce qu'elle a pu dire ou écrire, ou plutôt ce qu'on a pu lui faire dire ou écrire», explique-t-elle. L'action en justice et le grand déballage, elle ne pouvait faire autrement, assure-t-elle.

C'est une histoire tout à fait tragique dont ma mère est victime, et il m'appartient comme fille unique de la protéger. Aucune fille ne laisserait sa mère subir pareil traitement. Il n'y avait pas d'autres solutions.

Quant à François-Marie Banier, lui aussi avare de paroles, il a fustigé dans Le Monde en décembre 2009 les «rumeurs calomnieuses», mais s'est surtout amusé du «vacarme» qu'«il y a toujours eu derrière» sa personne, assumant son statut de «rebelle». Rechignant à parler d'argent, le photographe-romancier affirme que sa seule richesse est sa vie dont il veut «faire une œuvre». Quant au milliard d'euros cumulés versé par Liliane Bettencourt, ce ne seraient rien d'autre que des «dons» d'une «femme totalement lucide» et que lui-même a «longtemps refusés». En tout cas, rien comparé au «trésor d'optimisme, d'espérance et d'élégance» que la milliardaire incarne à ses yeux.

Une affaire de gros sous

Derrière le différend familial, ce sont des millions d'euros qui valsent. La justice saisie par Françoise Bettencourt-Meyers a recensé les libéralités «consenties» par Liliane Bettencourt en faveur de François-Marie Banier entre 2002 et 2007. La liste est impressionnante:

  • 2002: 11 millions d'euros accordés sous forme de chèques et de donations
  • 2003: 250 millions d'euros en chèques, donations et assurance-vie
  • 2004: 6 millions d'euros en chèques et donations
  • 2005: 56 millions d'euros en chèques et donations
  • 2006: 250 millions d'euros en chèques, donations et assurance-vie
  • 2007: 2 millions d'euros en chèques

Une liste non exhaustive puisque le préjudice chiffré par la police financière s'élèverait à 1 milliard d'euros au total. Parmi lesquels il faut également signaler la donation en nue-propriété en 2003 à François-Marie Banier de neuf tableaux de maîtres dont des Picasso, Matisse, Mondrian, Léger...

De simples «dons» selon le photographe. Problème, Françoise Bettencourt-Meyers relève que ces «dons» d'un montant qui «dépasse l'entendement», débutent en 2002, année à partir de laquelle la santé de Liliane Bettencourt se dégrade. Surtout, les auditions par la brigade financière du personnel de la milliardaire sont du plus mauvais effet pour Banier, dépeint en creux comme un profiteur cynique et sans limite d'une Liliane Bettencourt sous son emprise. Manipulations, vexations, pressions... tout aurait été bon à l'artiste pour faire payer la milliardaire.

Citons le témoignage de l'ancienne infirmière personnelle de Liliane Bettencourt, qui raconte aux enquêteurs:

Il était toujours pratiquement question d'argent dans leurs discussions. (...) Quand madame Bettencourt résistait à ses demandes d'argent, (François-Marie Banier) entrait dans des colères épouvantables, ne lui adressait plus la parole et refusait de manger à sa table.

Autre témoignage, celui de la femme de chambre de la milliardaire.

Pendant plusieurs années, quand madame Bettencourt allait déjeuner à l'extérieur avec monsieur Banier, il lui arrivait de m'appeler pour me demander si elle avait bien pris son chéquier dans son sac.

L'employée décrit également de fréquentes brimades et humiliations.  

Un soir de Noël, monsieur Banier était avec madame Bettencourt lorsqu'elle se préparait pour aller voir les chants de Noël. J'étais présente. (François-Marie Banier) critiquait tous les invités. Alors qu'elle s'apprêtait à mettre du rouge à lèvres, il lui a enlevé des mains et l'a jeté contre le mur en disant qu'il n'était pas joli. Madame Bettencourt était très contrariée, et a fait un malaise une demi-heure après.

Quand ce n'est pas l'infirmière ou la femme de chambre qui balancent, c'est le chauffeur. «Un jour, en voiture avec madame, profitant de ses sérieuses difficultés d'audition, (François-Marie Banier) lui a lancé une insulte sans aucun ménagement: idiote», affirme l'employé à la police.

La comptable, la femme de chambre, la secrétaire et l'infirmière ont toutes été renvoyées par Liliane Bettencourt après l'ouverture de l'information judiciaire ou peu de temps avant le dépôt de plainte de Françoise Bettencourt-Meyers. Preuve pour cette dernière de l'influence de François-Marie Banier qui aurait poussé la milliardaire à se séparer de ce personnel indélicat qui la servait pourtant depuis plusieurs années.

Mais l'appât du gain ne serait pas à déplorer que du côté de François-Marie Banier. Françoise Bettencourt-Meyers est elle aussi accusée de vouloir profiter de la fortune de sa mère. Georges Kiejman, l'avocat de Liliane Bettencourt, a accusé publiquement Jean-Pierre Meyers, le mari de Françoise, d'encourager l'action en justice pour prendre le contrôle de L'Oréal. Absurde, répond la fille qui jure que l'argent n'est pas la question. Pour une raison simple: à 56 ans, Françoise Bettencourt-Meyers, fille unique d'André et de Liliane, est déjà immensément riche. Elle possède en nue-propriété 185 millions d'actions de L'Oréal. Quant aux «donations» consenties à François-Marie Banier, si la justice devait les annuler, Françoise Bettencourt-Meyers souhaite que les sommes soient reversées à des œuvres caritatives.

Une affaire d'Etat

Il faut toujours se méfier du «petit» personnel. De mai 2009 jusqu'à son départ en mai 2010, le maître d'hôtel de Liliane Bettencourt a piégé la milliardaire et son entourage en cachant un dictaphone dans la salle de l'hôtel particulier de Neuilly où Liliane Bettencourt tient ses réunions d'affaires. Mobile de cette vengeance? Le majordome ne supportait plus le sort réservé à certains de ses collègues, renvoyés par la milliardaire. Après son départ, le maître d'hôtel aurait choisi de fournir les bandes –21 heures d'enregistrement réunies sur six CD– à Françoise Bettencourt-Meyers. Sans aucune contrepartie financière, assure celle-ci, qui s'est aussitôt empressée de livrer les CD à la police judiciaire.

Ces écoutes sauvages et déloyales, dignes de Tintin ou de John Le Carré, sont une bombe qui a éclaté il y a quelques semaines quand leur contenu a été rendu public dans la presse (article payant de Mediapart). Ces conversations –pour la plupart entre Liliane Bettencourt et Patrice de Maistre, le patron de la société financière Clymène qui gère la fortune personnelle de la milliardaire– recèlent des informations qui mettent en cause aussi bien l'ancien ministre du Budget Eric Woerth, que l'Elysée et l'entourage de Nicolas Sarkozy, ou la hiérarchie judiciaire française.

La mise en cause d'Eric Woerth

Les enregistrements insistent sur l'empressement en 2009 des proches de Liliane Bettencourt à mettre à l'abri du fisc les fonds placés par la milliardaire à l'étranger. A l'époque, Eric Woerth, ministre du Budget, s'est lancé dans une chasse aux fraudeurs fiscaux en Suisse. Lors de deux conversations en octobre et novembre 2009, on apprend de la bouche de Patrice de Maistre que Liliane Bettencourt possède deux comptes dans ce paradis fiscal, l'un crédité de 13 millions d'euros, l'autre de 65 millions d'euros. Deux comptes jusqu'alors ignorés de l'administration fiscale française. Patrice de Maistre rassure la milliardaire, lui affirmant que l'argent va être transféré de Suisse à «Hong Kong, Singapour ou en Uruguay», des pays où le fisc français ne peut «rien demander». Depuis ces révélations, Liliane Bettencourt a fait savoir qu'elle avait décidé de rapatrier ses comptes en France, confirmant de fait leur dissimulation jusqu'alors.

Reste à savoir si le ministre Woerth était informé de cet «exil» fiscal. A l'époque, son épouse Florence Woerth connaît très bien Patrice de Maistre. Pour cause, entre 2007 et 2010, elle a géré sous son autorité au sein de Clymène, l'argent de Liliane Bettencourt. Le 23 avril 2010, le gestionnaire déclare même sur bande l'avoir engagée parce qu'Eric Woerth lui avait «demandé de le faire». «On ne peut plus avoir sa femme (...) parce que c'est trop dangereux», confie alors de Maistre à Liliane Bettencourt. «On lui donnera de l'argent», ajoute-t-il.

Dans un premier temps, Eric Woerth a nié avoir jamais été informé de la situation fiscale de Liliane Bettencourt. Le 25 juin 2010, le parquet de Nanterre annonce pourtant avoir alerté le fisc dès janvier 2009 à propos d'éventuelles fraudes de Liliane Bettencourt. En cause, l'acquisition d'une île aux Seychelles qui n'aurait, elle non plus, jamais été déclarée et dont le propriétaire officieux serait François-Marie Banier. Résultat, Eric Woerth est contraint de reconnaître avoir lancé en 2009, alors qu'il était ministre du Budget, un contrôle fiscal à l'encontre de Banier. Entre temps, son épouse Florence a été contrainte de quitter la société Clymène et le successeur d'Eric Woerth au ministère du Budget, François Baroin, a annoncé le lancement d'un contrôle fiscal sur l'ensemble des actifs de Liliane Bettencourt.

La mise en cause de l'Elysée et de la justice

Sur les bandes, Patrice de Maistre confie à plusieurs reprises être un proche de Patrick Ouart, qui a été le conseiller juridique à l'Elysée de Nicolas Sarkozy de mai 2007 à novembre 2009. Patrick Ouart, selon de Maistre, suivrait de près le dossier Bettencourt. Le 21 juillet 2009, Patrice de Maistre explique à la milliardaire que Patrick Ouart lui «a dit que le procureur Courroye allait annoncer le 3 septembre, normalement, que la demande de votre fille était irrecevable. Donc classer l'affaire». Patrice de Maistre semble bien renseigné: le 3 septembre 2009, le procureur de la République de Nanterre, Philippe Courroye, que ses détracteurs présentent comme proche de Nicolas Sarkozy, se prononce effectivement pour l'irrecevabilité de la plainte de Françoise Bettencourt-Meyers (mais il n'est pas suivi par la présidente du tribunal).

Enfin, le 4 mars 2010, le dictaphone-espion capte une autre scène embarrassante pour l'Elysée et l'UMP. Patrice de Maistre incite Liliane Bettencourt à signer trois chèques: un à l'intention de Valérie Pécresse, la ministre de la Recherche alors en campagne pour les élections régionales en Ile-de-France, un pour Eric Woerth, ministre du Budget et trésorier de l'UMP, et enfin un pour Nicolas Sarkozy lui-même. Patrice de Maistre explique à la milliardaire:

Il faut que l'on montre votre soutien.

Une affaire à suivre

Comptes secrets en Suisse, ministre accusé de conflit d'intérêt, chef de l'Etat cité... l'affaire Woerth-Bettencourt peut-elle mettre en péril le procès Banier-Bettencourt, censé se tenir du 1er au 6 juillet 2010? La réponse devrait être donnée le 1er juillet, jour d'ouverture de l'audience. La 15e chambre correctionnelle du tribunal de Nanterre, présidée par la juge Isabelle Prévost-Desprez, peut en effet décider de reporter les débats et ordonner un «supplément d'information» concernant les enregistrements-espions du majordome. La magistrate peut considérer qu'avant de juger François-Marie Banier, il est nécessaire d'interroger de nouveaux témoins. Elle peut également choisir de «joindre au fond» ces nouveaux éléments et maintenir en l'état le procès, au risque de provoquer une énième polémique dans ce dossier à tiroirs.

Bastien Bonnefous

Photo: Hong Kong, 20 janvier 2010. REUTERS/Bobby Yip

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