France

Belleville: un mélange pas si explosif

Noémie Mayaudon , mis à jour le 30.06.2010 à 14 h 19

Malgré les tensions, les habitants de Belleville et les sociologues s'accordent à penser que le quartier n'est pas en danger.

Des milliers de Chinois ont défilé dimanche 20 juin dans le quartier parisien de Belleville. Une première pour cette «communauté» - ou plutôt «ces communautés», habituellement très discrète(s). A l'appel d'associations franco-chinoises, ils ont manifesté au cri de «Sécurité pour tous» et «Belleville, quartier tranquille». Ils se disent victimes d'agressions récurrentes et de vols à l'arrachée de la part de bandes de jeunes. La manifestation s'est terminée par des échauffourées impliquant une cinquantaine de jeunes manifestants asiatiques et une dizaine de jeunes d'origine maghrébine et africaine. Déjà des voix s'élèvent: Belleville la métissée serait touchée par des tensions communautaires. Est-ce la fin d'un modèle de coexistence pacifique?

Ces événements contredisent l'image d'une cohabitation harmonieuse et réussie dans le quartier de Belleville. Mais cette image, qui repose en partie sur l'histoire du quartier, tient plus du fantasme que de la réalité. Il était une fois... dans le passé, Belleville accueillait des grandes fêtes viticoles. Les bourgeois parisiens venaient alors s'encanailler dans ce quartier ouvrier, rattaché à Paris en 1860. Bastion de la Commune de Paris, il véhicule toujours des valeurs de communion et de partage.

Ah l'âme de Belleville!  Le fantasme de la mixité culturelle et sociale comme dans les paroles de la chanson Viens voir Belleville sortie en 1988 et chantée par des enfants du quartier.

On n'est pas de ce pays-là
On vient d'ailleurs, de tout là-bas
D'Afrique, Asie, Portugal
Des Antilles ou de l'Espagne.
On n'a pas les mêmes histoires
Nos langues n'ont rien à voir
Pourtant nous sommes voisins
Même si nos pays, c'est loin.
{refrain :}
Viens voir Belleville, et tu comprendras
Viens voir Belleville, qu'en changeant de maison
Viens voir Belleville, tu changes de pays
Allez viens, tu vois c'est chouette

Une joyeuse mixité? Patrick Simon, un sociologue de l'Ined qui a longtemps travaillé sur le quartier, parle lui d'une «fragile mosaïque», culturelle et sociale, qui s'est construite au rythme des différentes vagues d'immigration. D'abord polonaise, arménienne, turque, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, puis kabyle d'Algérie et séfarade dans les années 1950 et 1960. Les décennies suivantes verront l'installation de la population asiatique.

C'est cette vague d'immigration qui va modifier visiblement la physionomie du quartier. Selon Marie Poinsot, rédactrice en chef de la revue Hommes & Migrations, leur capacité financière étant importante, ils achètent beaucoup de commerces. Les années 1980 voient également un nombre important d'immigrants d'Afrique noire s'installer à Belleville. Derniers arrivants en date, la catégorie un peu floue des «bobos», d'abord des classes moyennes (intermittents du spectacle, travailleurs sociaux), ensuite, depuis dix ans, des catégories supérieures séduites par ce que Patrick Simon dénomme un «effet de décor». Un concept qui renvoie au cosmopolitisme de Belleville, apprécié comme cadre de vie.

Toutes ces communautés cohabitent relativement pacifiquement. Ce qui n'exclut pas, bien sûr, des tensions ponctuelles.

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Au-delà des tensions ponctuelles, un événement a cristallisé la peur des Bellevillois. En 1968, alors que les grèves prennent fin, raconte Patrick Simon, «un affrontement entre juifs et arabes marque profondément les esprits». C'est une banale partie de dés entre un juif tunisien et un Algérien qui aurait dégénéré. S'en suit une bataille générale, des boutiques brûlées, l'intervention des CRS pendant 10 jours et une grande émotion. D'après Patrick Simon, cette impression que le quartier était sur le fil a servi durablement d'exemple.

Quarante ans plus tard, comme en 1968, le contexte social est tendu. L'activité économique sur place tend à se réduire. Traditionnellement lieu de résidence et lieu d'activité, Belleville perd progressivement de son dynamisme. Et pourtant, ceux qui connaissent le quartier sont persuadés que, malgré les tensions et les crispations, le modèle de coexistence pacifique va perdurer.

A chacun a son espace

En fait, comme il n'y a pas une communauté chinoise, il n'y a pas un Belleville. Si on s'éloigne de la rue de Belleville, en direction de Ménilmontant, peu de chances de croiser un membre de la communauté asiatique. Globalement, dans le bas Belleville, se situe la population noire africaine. Autour de la station de métro Couronnes, on trouve des bars et des cafés tunisiens, marocains.

Les choses dégénèrent dès lors que l'on empiète sur le territoire de l'autre. Bien sûr, cela n'exclut pas qu'individuellement les membres des différentes communautés entretiennent des relations.

Les associations

La régulation des tensions s'opère grâce au tissu associatif. Le quartier de Belleville est très actif de ce point de vue. L'action sociale, culturelle, sportive est l'une des plus denses de Paris. Selon Mohamed Ouadanne, responsable de coordination de l'association Trajectoires, ce dynamisme correspond à une demande effective de la population. Les initiatives ont tendance à s'amplifier pour générer des débats, des rencontres. Aux sceptiques, Mohamed Ouadanne répond que plus il y a d'initiatives, plus il y a de chances qu'il y ait des résultats. Les conseils de quartier, sans exagérer leur importance, concourent aussi à ce maillage étroit du quartier.

Enfin, créé en 2002 à l'initiative de Danielle Simonnet, adjointe au maire du 20e arrondissement, le Conseil de la citoyenneté des habitant-e-s non communautaires du 20e arrondissement (CCHNC) est un organe qui vise à favoriser la participation des résidents étrangers à la vie municipale.

L'école joue également un rôle de régulateur social. C'est un des lieux de socialisation où les différentes communautés se côtoient. A Belleville, l'histoire du quartier est ancrée dans la mémoire collective. Parmi les manifestants, dimanche 20 juin, certains arboraient un T-shirt «J'aime Belleville», symbole de leur attachement au quartier. Sans doute parce qu'il y a une volonté d'évoluer sans faire table rase du passé. «Contrairement à certaines communes dans lesquelles on rase et démolit des barres d'immeubles, Belleville est un quartier où l'on essaie de conserver l'habitat social», précise Mohamed Ouadanne.

Un  problème de sécurité plus que de communauté?

Interpréter les événements de dimanche 20 juin comme la manifestation de tensions communautaires n'est pas faux, mais c'est une explication partielle. Patrick Simon avait déjà réalisé des entretiens avec des habitants de Belleville dans les années 1980 au sujet de la présence chinoise. A ce moment-là, une partie de la population maghrébine portait déjà un regard critique sur la population asiatique, une «communauté secrète qui ne se mélange pas». Arrivés en même temps que les Chinois, les Africains sont cependant moins visibles. Pas d'implantation commerciale, donc leur présence est moins évidente pour qui observe la vie du quartier.

D'autres facteurs entrent en compte. Les Chinois sont une cible privilégiée car ils ont la réputation de transporter beaucoup d'argent liquide sur eux. Mais la communauté asiatique elle-même est divisée sur les explications. Ils partagent un constat: les agressions se multiplient. Marie Poinsot, rédactrice en chef  de la revue Homme et Migration, rappelle qu'une partie de la communauté chinoise est impliquée dans le trafic de drogue et la prostitution. A ce titre, il peut s'agir de représailles qui rejaillissent sur toute la communauté. Mais reste à savoir s'il s'agit de racisme ou d'une insécurité croissante.

Noémie Mayaudon

L'explication remercie Patrick Simon, sociologue à l'Ined, Marie Poinsot rédactrice en chef de la revue Hommes & Migrations et Mohamed Ouadanne, socioanthropologue et responsable projets et coordination de l'association Trajectoires.

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Photo: Paris, Belleville / jane vc. via Flickr License CC by

Noémie Mayaudon
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