Monde

Les climatosceptiques sont-ils de mauvais scientifiques?

Michael A. Levi, mis à jour le 01.07.2010 à 16 h 18

Pour la Maison Blanche, ils le sont.

Les preuves attestant de sérieux risques climatiques sont écrasantes. Dans leur ardeur à convaincre l'opinion publique de ce fait, les défenseurs de l'environnement surestiment parfois des études sensationnelles et des prédictions reposant sur une logique faible ou ambiguë. A chaque fois qu'ils le font, leurs opposants s'en donnent à cœur joie.

Fin juin, aux Etats-Unis, les écolos sont tombés droit dans ce piège. Le 21 juin, des chercheurs de trois organismes ont publié une étude se fondant sur «de nombreuses données collectées chez 1.372 chercheurs sur le climat» afin de montrer que presque tous les scientifiques sérieux sur le climat, à travers le monde, reconnaissent le fait scientifique basique d'un réchauffement climatique anthropique, et que les quelques sceptiques qui restent n'ont pas «l'expertise climatique et la notoriété scientifique» de leurs pairs. L'article, intitulé «Le crédit des experts sur le changement climatique» a été publié dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS). En quelques heures, un grand nombre de groupes progressistes et environnementalistes vantaient bruyamment ses conclusions, et des articles bienveillants paraissaient dans USA Today, le New York Times, et le Time. Le 23 juin au matin, la Maison Blanche relayait le message avec un tweet officiel: «Les scientifiques sont d'accord sur le changement climatique... le peu qui ne le sont pas? Pas la crème de la crème.»

Les climatosceptiques ne sont pas «la crème de la crème»

Intuitivement, ce message fait sens. Etant donné que la majorité des arguments qui s'opposent aux fondamentaux de la science climatique sont stupides, il va de soi que ceux qui les colportent le sont tout autant. Mais le papier des PNAS ne présente pas simplement une hypothèse - il prétend démontrer scientifiquement des conclusions. C'est pour cela que les défenseurs du climat en ont parlé de manière si enthousiaste, et que les journaux lui ont accordé tant d'attention. Hélas, l'étude ne parvient pas à étayer ses conclusions.  Les sceptiques du réchauffement climatique sont peut-être cinglés, mais rien dans cet article publié cette semaine ne prouve qu'ils manquent de poids ou de renommée universitaires. En d'autres termes, les écologistes se sont appuyés sur leurs carences en science sociale pour prouver sur quelles bases saines la science du climat repose.

Les auteurs commencent par dresser la liste des scientifiques «convaincus» ou «non convaincus» des principes de la science climatique dominante, en fonction de la présence de leur nom dans plusieurs documents liés au climat. Les universitaires ayant participé aux rapports du Giec, par exemple, sont définis comme convaincus; ceux qui ont signé des lettres ouvertes remettant en question l'existence ou la gravité du changement climatique anthropique sont classés chez les sceptiques. (La manière dont les chercheurs ont été assignés à l'une ou l'autre des catégories a déjà été critiquée par au moins un universitaire ayant démontré avoir été sélectionné dans la mauvaise équipe.) Les auteurs de l'étude ont ensuite recoupé ces listes en s'en tenant aux chercheurs responsables d'au moins 20 publications liées au climat, ou de livres indexés sur Google Scholar. Les voici les «experts du climat» dont la réputation et les opinions ont fait l'objet d'une évaluation.

Les auteurs posent leur premier postulat en comparant les convictions des universitaires avec le plus de publications climatiques. Ils trouvent que seulement 2% du top 50 des chercheurs, 3% du top 100, et 2,5% du top 200 ne sont «pas convaincus» des principes de base de la science climatique. Dès lors, ils en concluent que 97 à 98% des chercheurs les plus actifs dans ce domaine soutiennent les principes du changement climatique anthropique.

Ces chiffres sont éloquents, mais ils ne nous en disent pas autant sur le nombre des chercheurs talentueux présents dans chaque équipe que ce que prétendent les auteurs. L'un des arguments les plus fréquents des climatosceptiques veut qu'ils soient exclus des publications climatiques à comité de lecture. La plupart des analystes sont à juste titre sceptiques envers cette affirmation et doutent que même si c'est averé, cela puisse générer une telle disparité. Mais cela pourrait expliquer les résultats de l'étude: si les sceptiques ne peuvent accéder à certaines revues, le nombre de leurs publications sera moindre, ce qui est précisément le résultat de l'article des PNAS. La même logique s'applique à l'affirmation sceptique selon laquelle des crédits universitaires ne leur sont pas alloués pour des motifs politiques. Les auteurs ne cherchent même pas à voir dans quelle mesure ce handicap, plus qu'une disparité dans l'expertise, pourrait expliquer le nombre si faible de climatosceptiques dans les rangs des principaux chercheurs climatiques. Leur conclusion est donc bien moins significative que ce qu'ils laissent entendre.

Comparer l'incomparable

En aucun cas, le nombre total de publications ne peut être un bon indicateur de crédibilité ou d'expertise, puisque toutes les publications ne se valent pas. Des chercheurs voulant évaluer la qualité du travail de scientifiques pourraient, par contre, regarder combien de fois le travail d'un scientifique est cité par d'autres. L'étude des PNAS adopte cette approche dans un second temps. S'attachant au nombre de citations reçues par les quatre principaux papiers de chaque expert, les auteurs trouvent que les membres du groupe «convaincus» sont cités en moyenne 172 fois, 105  fois pour les «sceptiques». Et comme, toutes choses étant égales par ailleurs, des citations plus nombreuses signifient un travail de meilleure qualité, ils concluent que les croyants sont plus experts et réputés que les sceptiques.

Sauf que toutes choses ne sont justement pas égales par ailleurs. Comme le font remarquer les auteurs, le décompte des citations est souvent utilisé par la hiérarchie universitaire pour statuer sur des embauches et sur la durée des contrats. Mais cela requiert une comparaison entre des personnes publiant dans le même domaine de recherche. L'étude des PNAS inclut des universitaires dont les travaux principaux ne se font pas en science climatique. (Un nombre disproportionné d'entre eux se retrouve dans le camp des climatosceptiques.) Pour être juste, les auteurs incluent aussi des papiers et des citations extérieurs à la science climatique, afin que des universitaires renommés, quelque soit leur domaines, soient proprement reconnus.

L'analyse des publications provenant de divers domaines de recherche semble avoir déséquilibré les résultats. Prenez le cas de Freeman Dyson, qui arrive en haut de la liste des climatosceptiques. Dyson est l'un des plus éminents spécialistes de physique quantique, une branche centrale de la physique des particules. Ces dernières années, ils est devenu franchement sceptique sur le changement climatique. Son papier le plus important, sur la physique des particules, avait 749 citations au moment où les auteurs ont rédigé leur étude. C'est plutôt beaucoup, mais pas autant que ce que recevaient plusieurs douzaines de climatologues avec leurs principales publications. Dyson est donc, selon ces indicateurs, vraiment mauvais quant au changement climatique. Mais peu de scientifiques, quelque soit leur domaine, seraient d'accord pour dire que son travail est moins important que celui de 40 climatologues, pour la plupart bien plus obscurs. Pourquoi une telle différence dans le nombre de citations? Les climatologues font peut-être plus de citations dans leurs papiers que les physiciens des particules. Peut-être publient-ils plus d'articles. Une bonne analyse aurait pris garde à ce que ce genre de choses ne faussent pas les résultats.

Tout ceci serait resté de l'ordre de chicanes universitaires si une telle étude ne portait pas autant à conséquence. Les auteurs de cet article ont raison de dire que le monde court de sérieux risques avec le climat. Ils ont raison de s'énerver contre ceux qui prétendent que le changement climatique tient de la mystification, et contre ceux qui, dans les médias, leur donnent l'occasion de dérouter l'opinion publique. Mais la bonne manière de s'opposer à ces sceptiques consiste à leur montrer qu'ils ont tort - comme de nombreux scientifiques du climat dévoués l'ont fait, encore et encore. Mettre ce papier sous les projecteurs, au contraire, renforce simplement l'idée dangereuse selon laquelle les crédules activistes du climat accentuent n'importe quelle information qui pourrait apporter de l'eau à leur moulin. Et pour ceux qui se soucient de ce sujet, c'est tragique.

Michael Levi

Traduit par Peggy Sastre

Photo: Polar Bear Breaks Ice / U.S. Geological Survey

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Michael A. Levi
Michael A. Levi (5 articles)
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