Culture

Pourquoi le LSD a fait triper les magazines américains

Jack Shafer, mis à jour le 09.07.2010 à 17 h 18

Henry R. Luce et son épouse Clare Boothe Luce ont transmis leur passion pour cette drogue à leurs magazines, Time et Life.

La nouvelle biographie complète d'Henry R. Luce, cofondateur du magazine Time, écrite par Alan Brinkley (The Publisher: Henry Luce and His American Century) n'a qu'un défaut. En fait, ce «point faible» tient davantage à mes obsessions qu'à une véritable lacune de la part de l'auteur de cette biographie. Mon grief singulier: Alan Brinkley ne s'attache presque pas à l'adoration prosélyte qu'éprouvaient ce grand homme et son épouse, Clare Boothe Luce, pour le LSD. Ni à la manière dont ils ont transmis cette passion dans les magazines Time et Life.

The Publisher consacre à peine trois pages à l'intérêt que Henry R. Luce portait aux hallucinogènes. Alan Brinkley nous apporte cette précision: Clare était bien plus friande de LSD qu'Henry; lui n'en a pris qu'une fois ou deux. Clare, elle, s'est abandonnée à de nombreux trips. Elle aurait affirmé un jour que le LSD «a sauvé notre mariage». Mais pour mieux comprendre comment les magazines d'Henry Luce ont contribué à la popularisation de cette drogue aux Etats-Unis, il faut se tourner vers l'enquête du Professeur Stephen Siff: Henry Luce's Strange Trip: Coverage of LSD in Time and Life, 1954-68

Stephen Siff puise dans le traitement élogieux de cette drogue dans les magazines de Luce ainsi que dans les lettres et articles de Clare Boothe Luce, pour caractériser le couple comme des adeptes du LSD. Il écrit:

Le Time et Life s'extasiaient sur le LSD. Les magazines d'Henry Luce découvrent le LSD en 1954; ils sont très enthousiastes vis-à-vis de cette drogue, alors même qu'elle commence à se faire courante chez les consommateurs récréatifs, qui relatent fréquemment l'expérience qu'elle procure selon un point de vue explicitement biblique. La caution apportée au LSD par des professeurs, hommes d'affaires et autres célébrités permettaient de discréditer les récits de bad trip. Certains articles ressemblaient même à des réclames publicitaires. L'un d'entre eux, publié (dans le Time, en 1966) huit semaines après l'article intitulé Mysticism un the Lab (également publié dans le Time) débute ainsi: «Quel genre de personnes est susceptible d'apprécier un trip au LSD? Seulement les extravertis, laissait entendre récemment le psychiatre Patrick H. Linton, lors d'une réunion de l'Association américaine pour la santé mentale qui s'est tenue en Alabama.»

L'anarchiste et tenant de la contre-culture américaine Abbie Hoffman était bien conscient du rôle du couple Luce dans la démocratisation du LSD, écrit Stephen Siff. Dans ses mémoires, Soon To Be a Major Motion Picture (1980), Hoffman nous dit avoir, «toujours soutenu qu'Henry Luce en a fait bien plus que Timothy Leary pour populariser cet hallucinogène. Des années plus tard, j'ai rencontré Clare Booth Luce à la convention des républicains à Miami. Elle n'était pas en désaccord avec ce point de vue.»

Les magazines d'Henry Luce insistaient sur le pouvoir du LSD et d'autres substances hallucinogènes et minimisaient leurs dangers bien avant que le couple n'en consomme. Le premier article du Time, Dream Stuff, publié en 1954, décrivait la consommation de LSD comme un complément à la psychothérapie. «Le LSD 25, bien qu'il n'ait pas de vertus curatives directes, peut être très bénéfique pour les personnes souffrant de troubles mentaux», affirmait le magazine. Le magazine Life a offert au numéro deux de la holding financière J.P. Morgan, Robert Gordon Wasson, une tribune pour décrire ses rencontres positives avec des champignons hallucinogènes mexicains, dans un article de 1957 intitulé Seeking the Magic Mushroom.

Le Time abordait des sujets touchant au LSD plus régulièrement que les autres magazines. Ses articles étaient en moyenne plus longs que ceux publiés par la concurrence et étaient, dans une large mesure, bien disposés à l'égard du LSD, comme le montre l'article The Psyche in 3-D (1960) à propos des stars qui prennent du LSD en étant suivies par leur médecin. Ou encore cet édito de Life datant de 1966, qui réclame une réglementation et non l'interdiction du LSD. Il y a encore cet article de 1968, un des premiers à démystifier la légende urbaine selon laquelle le LSD rend aveugle.

L'intérêt que portaient les Luce à ce sujet était si grand que mari et femme ont relu l'article The Chemical Mind-Changers avant qu'il ne soit publié. Pour autant, les écrits du Time à propos du LSD n'étaient pas flatteurs ou «nuancés». Dans An Epidemic of Acid Heads (1966), le Time dénonce une vague de troubles psychotiques dus à une consommation récréative du LSD. (Stephen Siff estime qu'une partie des écrits bienveillants vis-à-vis à cette drogue est peut-être le fruit d'une trop grande confiance des journalistes dans des anciens articles de presse.)

Les voyages acides de Clare, qu'elle relate dans ses articles qui se trouvent actuellement à la Bibliothèque du Congrès, n'ont rien d'exceptionnel. Elle observe des vitraux près de sa piscine. Elle s'amuse à regarder dans un kaléidoscope. Alors qu'«elle était en plein trip» le 11 mars 1959, Richard Nixon téléphone à Clare à son domicile de Phoenix. (Clare est une républicaine active, membre du Congrès et ambassadeur des Etats-Unis en Italie.) Elle refuse de lui parler. Imaginez à quel point l'histoire aurait pu être différente si Clare avait partagé un peu de LSD avec Nixon!

Les deux auteurs reconstruisent le trip inaugural au LSD d'Henry Luce, effectué sous les pressantes incitations de Clare, à partir des articles de cette dernière. Après avoir pris sa dose, Henry allume une cigarette et se met à lire la biographie de Matthew Arnold par Lionel Trilling. Au bout d'une heure et demie, Clare pose des fleurs près de son époux et lui demande si elles ont des couleurs vives. «Non», lui répond Henry, très terre à terre. Une demi-heure plus tard, Henry avait perdu le contrôle et était sous les effets de l'acide. Un observateur enregistre les remarques d'Henry Luce:

Rien ne peut être si net (...) Je commence à comprendre ce que disait Clare. Ces [couleurs] vives. (...) Cette image est merveilleuse.

Le médecin qui s'était rendu à Phoenix ce jour-là pour observer les Luce et prendre des notes était Sidney Cohen, de l'Université de Los Angeles (Californie). La sortie de son livre, The Beyond Within: The LSD Story lui vaut une critique très favorable dans le Time (1964).

La même année, Henry Luce livre son plus grand témoignage public sur le LSD. Lors d'un banquet qui se tient dans un hôtel de New York, il révèle sa consommation d'acide à ses collègues et pairs. C'est ce que raconte l'ancien patron de Life et président de la société Time Inc. Andrew Heiskell. «Sans préambule aucun», rapporte Heiskell, Luce «a déclaré que Clare et lui prenaient du LSD!».

Heiskell poursuit:

Deux cent cinquante personnes se sont alors évanouies. [Rire] Puis, il a enchaîné. Je crois qu'il ne se rendait pas du tout compte de ce qu'il venait de dire. J'ignore s'il croyait que nous prenions tous du LSD et que, par conséquent, il ne serait qu'un membre de la bande. C'est peut-être ça. Il a vraiment été très clair. Il a dit: «Oui, oui, nous prenons du LSD sous la supervision des médecins [sic]

Luce, écrit Stephen Siff, «n'était pas embarrassé par le fait de consommer du LSD, probablement parce qu'il se considérait comme quelqu'un de respectable, à la recherche d'une certaine spiritualité grâce à cette drogue, comme les personnes décrites dans ses magazines».

Sous la direction de Luce, le Time et Life, d'ordinaire plutôt conservateurs sur les sujets à caractère social ou politique, abordaient la question des hallucinogènes avec beaucoup de raison, se détachant presque entièrement de la dimension émotionnelle. Stephen Siff salue l'angle adopté par ces magazines, car il permet de «sensibiliser le public au fait qu'un produit aux effets uniques tel que le LSD existait, et qu'il n'était peut-être pas si mauvais.»

Henry et Clare se sont donc beaucoup intéressés à une drogue et en ont parlé ouvertement, et souvent positivement, dans leurs médias. Pour autant, on ne saurait les taxer de dealers.

Jack Shafer

Traduit par Micha Cziffra

Photo: Spiral / ciokkolata farabutto never loved berlusconi via Flickr CC License by

Jack Shafer
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