France

La filière littéraire, un cursus à réinventer

Claire Levenson, mis à jour le 06.07.2010 à 10 h 29

Concilier études de lettres et emploi ne devrait pas relever du sacrilège.

Cette année, seuls 17% des candidats au bac sont des «littéraires». En 20 ans, la filière L a perdu 28% de ses effectifs, et les facs de sciences humaines 10% de leurs étudiants depuis 1999.

Qui sont ces littéraires? Des jeunes qui n'ont pas trop les pieds sur terre, qui sont un peu coupés des réalités du monde? Caricature pas entièrement fausse: j'ai suivi cette voie il y a dix ans. Sauf que ce n'est ni la faute des étudiants, ni celle des matières en elles-mêmes. Le problème, c'est le type de cursus dans lequel se fait leur apprentissage. Dans d'autres pays, vouloir étudier Voltaire et Shakespeare ne nécessite pas de renoncer à une longue liste de carrières potentielles. En France, c'est trop souvent le cas.

Dans une tour d'ivoire

Ceux qui croient sauver la filière en répétant que les humanités ont une valeur en soi car elles permettent à chacun de développer son esprit critique, etc. ne font pas beaucoup avancer les choses. Oui bien sûr, ce sont des matières passionnantes, mais il faut changer le système rigide qui limite le littéraire dans ses choix et ses horizons intellectuels. Aux Etats-Unis, un jeune étudiant peut se passionner pour la littérature, tout en suivant aussi des cours d'économie et en faisant des stages en entreprise. Pas en France, où on fait tout pour que le petit littéraire se conforme à sa propre caricature. Le nez dans ses bouquins, pas de CV. Il sera prof ou rien.

Ce qui est fascinant avec le modèle français, c'est que lorsqu'on donne des oeillères au littéraire, on le persuade aussi que cet isolement est bénéfique, que c'est une façon de lutter contre l'utilitarisme ambiant. Si vous êtes dans une tour d'ivoire, c'est pour mieux vous protéger de cet affreux monde du travail où les gens passent des entretiens d'embauche. On dit notamment au jeune hypokhâgneux –et ceci est tiré de mon expérience personnelle– qu'il entre dans un monde où il peut apprendre à penser sans se préoccuper ni de sa carrière, ni de l'utilité du savoir qu'il absorbe.

Certes, c'est une chance de pouvoir étudier Proust plutôt que de faire des cours intensifs de comptabilité. Mais faut-il pour autant pousser le raisonnement à l'extrême en méprisant tout ce qui est plus «utilitaire» qu'analyser un texte d'Heidegger? En classes préparatoires littéraires, c'est à peu près le cas: de nombreux profs y décrètent que Sciences-Po ou les écoles de commerce sont intellectuellement inférieures. Ce complexe de supériorité est irresponsable.

Quelques initiatives

Heureusement, l'imperméabilité des cursus littéraires est en train d'être remise en question. Un nouveau partenariat entre Paris IV et Sciences-Po a notamment permis l'année dernière de créer des doubles cursus en «Sciences Sociales et Humanités Littéraires». Incroyable! Il sera possible (pour les quelques élèves sélectionnés) de faire de la littérature, mais aussi de l'économie et du droit, de faire un stage et de partir étudier à l'étranger. De même, des doubles licences sélectives seront lancées l'année prochaine dans le cadre d'un partenariat entre les universités Paris II, Paris IV et Paris VI, avec la possibilité de suivre, entre autres, un cursus en «droit et histoire de l'art».

Ces nouvelles initiatives ne touchent à présent que quelques centaines d'étudiants, mais elles vont dans le bon sens, quoiqu'en disent certains anciens professeurs qui dénoncent leur caractère élitiste. Pour revaloriser les diplômes dits littéraires, il faut justement encourager les voies sélectives, afin qu'il y ait plus de choix entre d'un côté l'hyper-sélectivité folle des grandes écoles (4% d'admis à l'ENS), et de l'autre, la masse universitaire indistincte et dévalorisée.

Le monde du travail et du grand capital

D'autres changements ont été plus difficiles à faire avaler. L'opération Phénix, un partenariat entre universités et entreprises qui a permis de recruter environ 100 littéraires en Master 2 de recherche depuis 2007, a eu du mal à engager le dialogue. Un des organisateurs de l'initiative, Bernard Deforge - un ovni en France, à la fois professeur de grec ancien et consultant dans le cabinet de conseil PricewaterhouseCoopers - raconte qu'une réunion d'information à l'université Paris XII Créteil a été boycottée par tous les étudiants de philosophie, sauf une qui est venue dire: «On ne cautionne pas les abus du grand capital.» (Ces aventures entre méchants capitalistes et étudiants engagés sont contées dans un livre au titre improbable Le patron qui aime les littéraires.)

Certes, tout le monde n'a pas envie de faire du marketing chez Coca-Cola ou de l'audit chez Renault, mais il faut alors se battre pour faire venir d'autres employeurs, des mairies, des PME locales, des associations... Au lieu de cela, la problématique d'insertion professionnelle vire souvent au ping-pong idéologique. Lorsque, l'année dernière, le conseil pour le développement des humanités et des sciences sociales (CDHSS) formé par le ministère de l'Education évoque l'importance de l'orientation professionnelle, un professeur de Bordeaux III riposte dans son blog. «Alors, non, Madame Valérie Pécresse, les sciences sociales et humaines ne sont pas à votre service, pas plus que l'Université n'a pour fonction de remplir des bassins d'emploi, de répondre aux besoins des entreprises.»

Pourtant, une récente étude du Cereq montre que 13% des diplômés de Master 2 de recherche sont au chômage trois ans après l'obtention du diplôme. La France est-elle le seul pays où on arrive à penser que s'occuper de la carrière des étudiants est un asservissement du savoir à l'entreprise?

Une révolution culturelle

Les quelques opérations de sauvetage –telles Phénix, mais aussi Elsa (Etudiants de lettres et sciences humaines en alternance) en partenariat avec le Conservatoire national des Arts et Métiers et Sciences-Po–  n'ont encore débauché que près de 200 littéraires vers le privé. Quelques interviews parues dans la presse montrent que l'on vient de loin: «Une entreprise, ce n'est pas du tout ce que j'imaginais. En tous cas, ici, ce n'est pas le règne de l'affreux patron capitaliste!» explique une étudiante en histoire qui fait un stage dans une PME grâce à l'opération régionale «littéraires en entreprise».

Si rien n'est fait pour diversifier les expériences et apprentissages des littéraires, tous, étudiants comme employeurs, continueront à se caricaturer les uns les autres. Toute initiative qui permet de décloisonner les disciplines et multiplier les expériences hors de la classe est bonne à prendre, surtout pour les littéraires trop souvent cantonnés dans les voies bouchées de la recherche et de l'enseignement. Dire qu'il faut plus d'ouverture et de souplesse semble être d'une banalité confondante, et pourtant, en France, c'est une révolution culturelle.

Claire Levenson

Photo: moleskine & favourite pen / this lyre lark via Flickr License CC by

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