Monde

Iran: Ce que les médias ont raté

Reza Aslan, mis à jour le 29.06.2010 à 7 h 42

En projetant leurs fantasmes sur le mouvement vert, les médias n'ont jamais su évaluer sa vraie portée.

Téhéran, le 13 juin 2009/ Tehranlive

Téhéran, le 13 juin 2009/ Tehranlive

Un an après l'élection présidentielle contestée en Iran et les manifestations qui ont suivi, Foreign Policy a demandé à sept auteurs irano-américains de revisiter chacun un thème fort de cette année mouvementée. Voici le cinquième volet de la série. (Retrouvez le premier, le deuxième et le troisième, et le quatrième volet)

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Le mouvement de protestation spontané né dans les rues d'Iran en juin 2009 a stupéfié et déconcerté les observateurs du monde entier. Dès l'instant où les premières manifestations se sont déclenchées à Téhéran après la réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad, les médias (et je m'inclus dans le lot) ont eu le plus grand mal à saisir la signification de ce qui allait être qualifié de mouvement vert. À la base, notre recours à l'expression sémantiquement vide de «mouvement vert» est un aveu tacite que nous n'avions aucune idée de qui étaient vraiment ces gens, et de ce qu'ils voulaient réellement.

Au cours des douze derniers mois, ce mouvement a défié toute tentative de catégorisation simpliste, ce qui explique en partie pourquoi il a été si facile de le plier à nos propres penchants idéologiques, nos propres désirs pour l'Iran, dans l'espoir qu'il finirait par devenir ce que nous voulions qu'il soit.

Pour un analyste conservateur qui aurait la foi en la Pax Americana, comme mon ami Reihan Salam, les manifestations populaires en Iran étaient une indication de «l'effilochage de l'un des régimes les plus dangereux du monde ... (et) l'occasion de construire une vraie démocratie islamique» comme il l'a écrit dans Forbes.com quelques jours après les élections iraniennes. Pour un interventionniste libéral de la Brookings Institution, «l'Iran a soudain semblé prêt à se libérer des fers de la théocratie répressive qui le gouvernait depuis la révolution de 1979,» comme l'a exposé Daniel Byman dans Slate à peu près à la même époque. Pour un adepte de Dick Cheney aux penchant néoconservateurs comme John P. Hannah, qui écrivait dans le Weekly Standard de septembre dernier, le mouvement vert était «l'option disponible la plus viable pour résoudre de façon satisfaisante la crise nucléaire iranienne, la guerre mise à part».

Et pour un auteur irano-américain comme moi, qui ai vécu la révolution de 1979, le mouvement vert avait l'heureux visage des émeutes massives qui ont renversé le shah il y a 30 ans, comme je l'ai écrit en juin dernier dans le magazine Time.

Pour la plupart d'entre nous, le mouvement vert était un vase vide à remplir de nos espoirs. Ses buts sont devenus les nôtres, son programme notre programme. Et quand il a échoué à réaliser nos rêves - quand l'hiver est venu, que les manifestations se sont dissipées, que le régime n'a pas bougé et que le leadership de l'opposition a semblé paralysé - nous n'avons pas perdu de temps pour décréter le mouvement mort et enterré, à l'image de Flynt Leverett de la New America Foundation et d'Hillary Mann Leverett dans une tribune polémique du New York Times de janvier. Flynt Leverett a toujours considéré le mouvement vert comme une distraction de sa quête: une décennie passée à convaincre le gouvernement américain d'engager le gouvernement iranien à dialoguer plutôt que de hâter son déclin. En fait, dans une interview accordée en Février à l'émission NewsHour de PBS, il paraissait positivement grisé par l'apparent échec du mouvement. «Il n'y a aucune révolution en perspective en Iran» a-t-il confié à l'animatrice Margaret Warner.

Leverett n'était absolument pas le seul à penser cela. En février, Michael Gerson, qui écrivait les discours de George W. Bush et à qui l'on doit l'expression «le doux fanatisme des petites espérances», a renoncé à ses propres espérances pour le mouvement vert, en qualifiant ses leaders de «plus secondaires et réactifs qu'héroïques et visionnaires, davantage des Boris Eltsine que des Lech Walesa» dans un article du Washington Post.

Au printemps, tous les médias semblaient avoir complètement oublié le mouvement. Étant donné leurs emportements du début, c'était sans doute couru d'avance. Une fois qu'il est apparu évident que nous n'allions pas assister au spectaculaire renversement d'un régime redouté et dangereux, mais que nous étions témoins du lent déclin de sa légitimité, il est devenu difficile de soutenir l'attention du public. Faute d'un flux tendu d'images frappantes venues d'Iran - de jeunes manifestants vêtus de vert agitant des pancartes pour la paix se faisant rouer de coups par les brutales forces de sécurité par exemple - les médias se sont tournés vers des sujets plus urgents: pop stars canées et gamins pris au piège dans des montgolfières.

Mais il existe autant de raisons de penser que le souvenir de la lutte de l'année dernière va revigorer le mouvement vert que de croire que ce mouvement disparaîtra dans les oubliettes de l'histoire, nouvelle tentative avortée de défier l'hégémonie du régime iranien. Dans les deux cas, il vaut peut-être mieux garder nos pronostics à un minimum.

Moi-même je vais me tenir à cet avis, tout en chérissant cette douce pensée: la révolution de 1979, dont je me souviens si nettement, avait commencé avec des manifestations populaires qui avaient éclaté dès 1977. Il est donc peut-être un peu prématuré de sonner le glas du mouvement vert.

Reza Aslan

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Téhéran le 13 juin 2009 / Tehranlive

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