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La prostitution masculine mène le combat

Marc de Boni, mis à jour le 21.03.2009 à 19 h 20

Les Assises européennes de la Prostitution se tiennent au théâtre de l'Odéon à Paris. Les revendications sont aujourd'hui surtout le fait des hommes et moins des femmes prostituées comme dans les années 1970 et 1980.

«Les Putes»

«Les Putes»

Les Assises de la Prostitution s'ouvrent vendredi 20 mars au théâtre de l'Odéon. Le collectif organisateur «Droit et Prostitution», qui regroupe les associations favorables à la reconnaissance de droits professionnels pour «les travailleurs du sexe», entend interpeller l'opinion et les décideurs politiques. Les travestis et les prostitués homosexuels font partie du décor des lupanars depuis l'Antiquité, mais ont longtemps occupé une place marginale dans l'univers du commerce sexuel. Signe des temps, ils sont devenus depuis 2006, les porte-voix de la prostitution revendiquée en France.

C'est un combat qui ne date pas d'hier. L'une des premières à jeter un pavé dans la mare fut Ulla figure du mouvement de grève des prostituées de 1975. Elle a brisé le mythe en 1982, en révélant dans son livre «L'Humiliation», la manipulation de son proxénète. Cet épisode alimenta l'argumentaire « abolitionniste », qui considère que la prostitution est une aliénation de la femme qui ne laisse aucune place au choix. La médiatique Claire Cartonnet reprit le flambeau. Intellectuelle prostituée et diplômée, elle écrivait en 1992: «Pour toi, psy ou travailleur social, je suis pute et tu me prêtes, comme allant de soi une enfance malheureuse remplie de misère et de violence et je te dis merde». Elle dût fuir aux États-Unis sous la pression de ses dettes fiscales.

Aujourd'hui les porte-paroles du tapin militant sont des garçons travestis, issus de la mouvance «Queer». Les plus célèbres se prénomment Thierry, alias Zezeta et Jean-François, alias Maîtresse Nikita. Les deux «travailleurs du sexe» ont fondé il y a trois ans le groupe militant «Les Putes». Ils ont organisé les premières «Putes Prides», ont protesté contre la Loi de Sécurité Intérieure de 2003 (LSI) par des sessions de «racolage actif», et «ont décidé de se rendre visibles, de sortir du placard».

Cette «intrusion masculine» ne manque pas d'attiser la critique des féministes abolitionnistes radicales, qui dénoncent une nouvelle manifestation de la domination machiste dans un univers majoritairement féminin. «Vous qui n'êtes pas femmes, ne parlez pas de prostitution! Vous ne saurez jamais ce que c'est de s'en prendre vingt par jour dans le vagin», reprochent en substance ces militantes à Maîtresse Nikita. Fort de ses 33 ans de carrière, ce travesti sadomasochiste reste impassible, et aime à répondre que «non, mais vous ne savez pas ce que c'est que d'en prendre vingt dans le cul. Il faut du gel, parce que ça use tout autant!». La crudité du débat est donnée.

S'affranchir des stigmates
De l'avis des associations comme de la police, la prostitution masculine représenterait un tiers du secteur. Socialement mieux acceptée au sein de la communauté gay, l'activité explose depuis les années 1980 à la faveur des «backrooms  de certaines boîtes de nuits, et du développement des «sites de rencontres» en ligne tels que «Gayroméo», ou «Gaydar», qui ont remplacé pour beaucoup, les marches nocturnes dans le bois de Boulogne.

Au sein du groupe «Les Putes», qui ne se prétend pas représentatif, gays, travestis et transsexuels représentent une bonne moitié des quelque deux cent membres actifs. Ces «messieurs-dames» ont plus de facilité à s'afficher que leur homologues féminines, qui affectionnent souvent la discrétion, comme le souligne le sociologue Lilian Mathieu dans «La condition prostituée». Formés au militantisme et à l'affirmation de leur différence chez Act-up, nombre d'entre eux a déjà franchi le pas du «coming-out», et affronté les stigmates de l'homosexualité.

Ceux de «la pute» sont socialement plus forts, mais caractérisent et infériorisent plus spécifiquement les femmes dans le diptyque récurrent de la vierge et de la catin. Selon l'analyse de la psychothérapeute Gail Patherson, dans son ouvrage «le prisme de la prostitution», ce cadre régit les règles comportementales dans lequel doivent s'inscrire les femmes «de bonnes mœurs», modèle auxquels les hommes prostitués échappent par nature. Il est aussi plus rare qu'ils soient soumis au contrôle d'un proxénète ou qu'ils risquent de perdre la garde d'un enfant. Mais quel que soit leur genre, les personnes prostituées sont tenues de payer un impôt forfaitaire et la médiatisation les expose à la menace de contrôles fiscaux.

L'activisme des membres du groupe  «les Putes» rencontre un écho indéniable auprès des femmes prostituées non militantes, à défaut de faire l'unanimité. Maîtresse Nikita assure avoir reçu des fleurs «des filles de Vincennes». Son combat prend une résonance internationale: le site «LesPutes.org» a même été traduit en khmer. Trois ans de lutte ont permis la réunion de tous les mouvements «pro-putes» au sein du collectif Droit et Prostitution, organisateur des assises au théâtre de l'Odéon qui sont pour la première fois européennes. Ils et elles y annonceront une prochaine étape historique: la création du Strass, le premier syndicat des travailleurs du sexe créé en France.

Marc de Boni

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