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Reparlons un peu de neutralité du net

Giuseppe de Martino, mis à jour le 26.06.2010 à 11 h 13

Il n'y a pas que l'accès au réseau qui importe.

On vous a bassiné avec la net neutralité notamment sur Slate.fr ( et aussi ici) car c'est presque ici que tout a commencé, mais avant que les 12.327 rapports gouvernementaux et européens sur le sujet ne voient le jour et permettent d'enterrer pour un temps la question, offrons-nous encore une petite intervention en mettant en avant les autres enjeux que ceux directement liés à l'accès à l'internet, mais susceptibles d'être également concernés par la question de la neutralité des réseaux et notamment de l'internet.

«Mobile neutralité»

De nombreux acteurs industriels font part ainsi de leur inquiétude sur des pratiques liées aux terminaux mobiles, en particulier la généralisation d'environnements «propriétaires» fermés limitant la liste et le type des applications pouvant être installées, des navigateurs utilisables, ou des sites accessibles -ceci de manière indépendante ou pas des opérateurs. C'est une négation du principe dit de «mobile neutralité» qui n'est de toute façon qu'un concept, voire une blague.

En effet, comme le dit l'Arcep (l'autorité administrative indépendante des telecoms a pondu des «orientations» plutôt bien foutues sur la net neutralité, c'est un Diesel, cette autorité, lente au démarrage, mais plutôt fiable sur la longueur, c'est à lire par exemple ):

Le marché de la téléphonie mobile est considéré par la profession comme un marché «de terminaux». 
Le marché mobile, mature en Europe, doit une grande partie de son animation à la vitesse de renouvellement de la gamme des terminaux, dont la principale raison semble être pour l'utilisateur final le fait de disposer d'un terminal «plus moderne».
Les «smartphones» constituent un sous-marché stratégique de ce marché de terminaux.  L'exemple le plus significatif des enjeux évoqués ici est celui de l'iPhone, qui bénéficie d'une attractivité particulière (caractéristiques esthétiques, ergonomie) pour les consommateurs, pouvant s'apprécier à l'aune du niveau de ses ventes. Ainsi, à titre d'exemple, pour les fêtes de fin de l'année 2009, 77% des téléphones vendus par Orange avec un forfait ont été des iPhones. On évalue à plus de 50 millions le nombre d'iPhones vendus dans le monde.
Or certains sites web ne sont pas accessibles
via les iPhones car ces derniers ne prennent pas en charge la technologie «Flash». Ainsi, bien que ceci soit lié au terminal et non aux pratiques des opérateurs mobiles, il peut en résulter qu'un utilisateur final ne puisse accéder à l'ensemble des services de l'internet, même si son opérateur lui fournit une offre d'«accès à l'internet».

Donc, ce n'est pas moi qui le dit, mais l'Arcep, la «mobile neutralité», c'est pas joué. Encore moins quand on prend l'exemple de Skype, ce logiciel de voix sur IP longtemps banni par les opérateurs mobiles notamment en France, maintenant autorisés si l'on accepte des frais délirants d'abonnement supplémentaires... Et si en commençant à parler de net neutralité dans notre beau pays, on avait donné un coup de pied dans la fourmilière?

«Télé neutralité»

Et ce n'est pas fini: la Coupe du monde de football a vu ces derniers mois se multiplier les offres de nouveaux téléviseurs toujours plus grands, toujours plus beaux et désormais tout simplement connectables à Internet. Les «téléviseurs connectés» qui permettent d'accéder aux services disponibles sur Internet vont devenir le standard et vont remettre en cause le modèle économique traditionnel des différents acteurs industriels. Petite explication: il n'y a jamais eu de «télé neutralité», le constructeur de téléviseur ne donnait jusqu'à présent accès via son téléviseur qu'aux chaînes disponibles sur le territoire où était branché ce téléviseur et avec l'avènement des offres de triple play (internet, mobile et donc télé) des fournisseurs d'accès internet ou des offres de câble et de satellite, le constructeur de télé n'offrait pas à celui qui achetait son téléviseur la possibilité d'accéder à toutes les chaînes de télé disponibles mais plutôt à tous les distributeurs de chaînes disponibles. A des intermédiaires, donc, qui décident seuls des services qu'ils font payer aux utilisateurs, tous les services ne sont pas accessibles dans leur globalité à la différence de ce que permet Internet tant que le principe de net neutralité est respecté.

Les FAI tenus à l'écart

Lorsque des services internet ont récemment commencé à pouvoir techniquement être disponibles sur les téléviseurs via l'offre triple play des fournisseurs d'accès (FAI) et la technologie IPTV, ces fournisseurs de services Internet dépendaient totalement du bon vouloir des intermédiaires que sont les FAI pour être vus par le public, à savoir les abonnés des FAI. Les FAI choisissaient d'accepter ou non l'offre des services internet et s'ils les acceptaient, choisissaient arbitrairement leur numéro de chaîne («vous préférez 673 ou 871?»). Donc la télé neutralité était un concept totalement bidon car les intermédiaires avaient totalement la main sur l'offre à la différence encore une fois de l'accès Internet.

Avec l'avènement des télés connectées, le concept est toujours aussi bidon, mais on change d'intermédiaires: ça se met à claquer des dents notamment du côté des FAI car ils sont aujourd'hui tenus à l'écart des accords que passent les fournisseurs de services internet et les constructeurs télé, alors même que les services les plus attractifs sur les téléviseurs connectés pourraient être des services, principalement vidéos, fortement consommateurs de bande passante sur leurs réseaux. Ceci constitue une source d'inquiétude importante pour les FAI qui se sentent -et qui sont!- squeezés, dans une période de forts investissements dans les infrastructures, notamment dans les réseaux très haut débit en fibre optique. Les accords actuellement conclus entre fournisseurs de services internet et fabricants de téléviseurs, notamment ceux prévoyant des clauses d'exclusivité, pourraient ne pas être compatibles avec le niveau des investissements prévisibles dans les réseaux (puisque définis sans la participation des opérateurs).

Il ne s'agit pas à proprement parler d'un problème de neutralité des réseaux, mais plutôt de «neutralité des terminaux» qui pose à tout le moins la question de l'ouverture des plateformes de connectivité accessibles au public.

Les téléviseurs connectés à l'internet, via un accès wifi ou Ethernet intégré et un navigateur HTML semblent se développer rapidement, comme précédemment les consoles de jeux connectées.

De nombreux services peuvent ainsi être accessibles directement via le téléviseur: contenus personnels, photos ou blogs, contenus tirés de sites de partage comme YouTube, jeux vidéo, commerce en ligne, services de télévision de rattrapage et de vidéo à la demande, services météo, etc. Pour accéder à ces services, la plupart des fabricants ont choisi le principe des «widgets», ces petites applications interactives qui permettent d'afficher des informations (météo, cours de la bourse, etc.) ou d'effectuer des petites opérations (calculatrice, dictionnaire, etc.).

Ces services sont, d'un point de vue technique, toujours transportés via l'ADSL ou la fibre optique, dans le cadre d'une offre d'accès à l'internet souscrite par l'utilisateur final, sans que cela n'induise une rémunération du FAI en tant que distributeur ou transporteur mais sans garantie particulière de qualité de service.

Que faire en cas d'exclusivité?

Ainsi, depuis 2009, les accords se multiplient entre fabricants de téléviseurs et acteurs du secteur audiovisuel autour de ces services.

Mais encore une fois, ce sont ces acteurs du secteur audiovisuel qui se mettent à trembler, ils n'ont aucune garantie de «télé neutralité», TF1 pourrait se retrouver en numéro 327 ou carrément oublié par un constructeur télé qui voudrait plutôt pousser sur son widget une autre chaîne du fait d'accords commerciaux existants...

À ces accords s'ajoutent ceux conclus ou en cours de discussion entre fabricants de téléviseurs et des fournisseurs de services internet majeurs, tels que Yahoo, Google ou Dailymotion.

En outre, ces accords peuvent prévoir des clauses d'exclusivité, au moins à titre transitoire, ce qui peut en toute hypothèse soulever des difficultés concurrentielles, et surtout conduire à des modèles fermés et cloisonnés d'accès aux contenus/applications/services numériques, qui peuvent être fortement préjudiciables pour l'utilisateur final. Quand demain Youtube, Google ou Apple proposeront de payer les constructeurs pour être le seul fournisseur de service disponible sur les télés connectées, qu'est-ce qu'on fera? Je délire totalement, c'est vrai...

«Search neutrality»

Après la mobile neutralité et la télé neutralité, il faut à tout prix évoquer la search neutrality ou «neutralité des moteurs de recherche».

En effet, toute position dominante avérée dans le monde de la recherche, si elle faisait l'objet d'abus, serait susceptible d'affecter le caractère ouvert, neutre et de qualité de l'usage de l'internet.

De nombreux acteurs font quotidiennement part de leur inquiétude sur la situation concurrentielle du marché de la publicité en ligne sur l'internet et de celui des moteurs de recherche, mettant en avant notamment la position prépondérante de Google.

Quand on tape sur Google le nom d'une vidéo quelle assurance a-t-on qu'existe une «search neutrality», que les vidéos de Youtube, filiale de Google, ne soient pas poussées/mieux référencées au détriment des acteurs concurrents? Aucune.

Le sujet va devenir de plus en plus brulant et soyons sûrs que le terme de neutralité, quelle que soit sa sauce d'accommodement, va nous accompagner encore longtemps.

Allez finissons-en avec quelques vidéos justement, c'est toujours agréable d'imaginer ce que serait un Slate en vidéo!

Giuseppe de Martino

Photo: Net abstract / tanakawho via Flickr License CC by

 

 

 

 

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