Monde

Iran: Twitter n'a pas choisi son camp

Golnaz Esfandiari, mis à jour le 25.06.2010 à 17 h 00

Loin d’être un instrument de la révolution, Internet a entravé la résistance des opposants.

Fail whale iran

Fail whale iran

Un an après l'élection présidentielle contestée en Iran et les manifestations qui ont suivi, Foreign Policy a demandé à sept auteurs irano-américains de revisiter chacun un thème fort de cette année mouvementée. Voici le quatrième volet de la série. (Retrouvez le premier, le deuxième et le troisième volet)

***

Juste avant l'une des plus grandes manifestations iraniennes de l'année dernière, une journaliste allemande m'a montré les trois principaux comptes Twitter commentant les événements de Téhéran, et m'a demandé si je connaissais l'identité des contributeurs. Je lui ai répondu par l'affirmative, mais elle a semblé fort déçue quand je lui ai révélé que l'un d'eux vivait aux États-Unis, un autre en Turquie et que le troisième —spécialiste des exhortations à «descendre dans la rue»— habitait en Suisse.

Sans doute ai-je brisé ses rêves de «Révolution Twitter» iranienne. Il faut dire que les médias occidentaux n'ont jamais cessé de prétendre que les Iraniens utilisaient Twitter pour s'organiser et coordonner leur contestation après l'apparente usurpation électorale de juin 2009 par le président Mahmoud Ahmadinejad.

Même le gouvernement américain a paru se joindre au mouvement. Mark Pfeifle, ancien conseiller en sécurité nationale américain, a estimé que Twitter devrait remporter le prix Nobel de la paix car «sans Twitter, le peuple d'Iran ne se serait pas senti la force ni la confiance nécessaires pour réclamer la liberté et la démocratie». Et le département d'État américain aurait demandé à Twitter de remettre à plus tard des travaux de maintenance afin de permettre aux Iraniens de communiquer à mesure que les manifestations prenaient de la vigueur.

Le temps est venu d'exposer le rôle réel de Twitter dans les événements iraniens. Pour le dire simplement: il n'y a pas eu de Révolution Twitter en Iran. Comme Mehdi Yahyanejad, manager de «Balatarin», l'un des sites Internet en farsi les plus populaires du Net, l'a confié au Washington Post en juin 2009, l'impact de Twitter en Iran même est nul. «Ici (aux États-Unis) le buzz est énorme» explique-t-il. «Mais quand on y regarde de près, on s'aperçoit qu'il ne s'agit que d'Américains qui tweetent entre eux».

Plusieurs activistes de l'opposition m'ont raconté avoir recours aux textos, mails et autres posts de blog pour faire connaître les actions organisées. Cependant, c'est encore le bon vieux téléphone arabe qui s'est avéré le meilleur moyen d'organiser les manifestations. On trouve encore des discussions animées sur Facebook portant sur la manière dont les opposants diffusent les informations, mais Twitter n'a définitivement pas été un outil de communication majeur pour les activistes sur le terrain.

Et pourtant, l'idée d'une «Révolution Twitter» s'est irrésistiblement imposée pendant les manifestations qui ont suivi les élections, et cette histoire s'est écrite toute seule. Plusieurs analystes se sont empressés de surenchérir sur le rôle supposé de Twitter dans le mouvement vert. Certains sont des experts en politique, comme Andrew Sullivan et Marc Ambinder du journal l'Atlantic. D'autres sont spécialistes des nouveaux médias, comme Sascha Segan de PC Magazine.

Les journalistes occidentaux qui ne pouvaient pas joindre —ou ne se donnaient pas la peine d'essayer?— de témoins en Iran se sont contentés de parcourir les tweets en anglais postés sous le tag #iranelection. Et à aucun moment il n'est venu à l'esprit de quiconque de se demander pourquoi des gens essayant d'organiser des manifestations en Iran écriraient en une autre langue que le farsi.

La parfaite illustration de cet aveuglement est le portrait d'Oxfordgirl, publié dans le quotidien britannique le Guardian. Il s'agit d'une contributrice de Twitter décrite comme une «actrice clé» de l'agitation iranienne. «Avant qu'ils n'aient commencé à bloquer les téléphones portables, je coordonnais presque les mouvements de chacun —"allez dans telle et telle rue" ou "n'allez pas là, les Bassidji vous y attendent"» y rapporte-t-elle.

Fascinante histoire en effet —mais le journaliste a omis de demander comment Oxfordgirl réussissait à communiquer avec les habitants de Téhéran par téléphone portable alors que le gouvernement iranien avait coupé tout le réseau de téléphonie mobile de la ville, comme il l'a fait chaque jour de manifestation.

Au final, Oxfordgirl a davantage réussi à se faire de la publicité à elle-même qu'à aider des manifestants en Iran. Il suffit de comparer ses 10 000 abonnés Twitter aux 300 d'un activiste vert de Karaj (qui préfère ne pas être identifié ni que sa page Twitter ne soit rendue publique). Cet opposant tweete en persan, que peu de journalistes occidentaux savent lire, et s'avère souvent une source d'informations précieuses sur l'humeur qui prévaut dans le pays.

L'histoire d'Oxfordgirl laisse deviner le vrai rôle joué par Twitter. Il ne fait aucun doute qu'elle a contribué à diffuser des informations sur les manifestations iraniennes —et souvent très vite. Twitter a joué un rôle non négligeable dans la divulgation de la situation en Iran au reste du monde. Avec YouTube, il a aidé à attirer l'attention de la planète sur le combat du peuple iranien pour la démocratie et les droits de l'homme. Ce nouveau média a créé et entretenu au cours de cette dernière année une solidarité morale internationale sans précédent avec la lutte iranienne —lutte courageuse, qui existait déjà des années avant l'invention de Twitter.

Si l'on veut analyser le rôle de Twitter en Iran, l'honnêteté force à rendre compte de sa complicité nocive dans la diffusion des rumeurs. Cela a commencé par de nombreux comptes-rendus sans fondement des manifestations.

Aux premiers jours de la répression qui a suivi les élections, une rumeur s'est répandue comme la poudre sur Twitter selon laquelle des hélicoptères de la police versaient de l'acide et de l'eau bouillante sur les manifestants. Un an plus tard, elle est toujours au même point: c'est resté une rumeur. D'autres histoires de Twitter ont rapidement été discréditées, comme celle de l'arrestation de Moussavi, fin juin, à son domicile de Téhéran.

Les abonnés suivant le tag #iranelection ont aussi rapidement permis d'identifier Saeedeh Pouraghayi —qui aurait été arrêtée pour avoir crié «Allah Akbar» sur son toit, puis violée, défigurée et assassinée— nouvelle «martyre» du mouvement vert. Son histoire tragique a très vite fait le tour de Twitter et d'autres sites de réseaux sociaux. Moussavi et ses conseillers auraient même assisté à une cérémonie d'hommage organisée en son honneur à Téhéran.

Sauf que toute l'histoire n'était qu'un canular. Pouraghayi est apparue plus tard à la télévision d'État iranienne et a déclaré que la nuit de sa supposée arrestation, elle s'était échappée en sautant du haut de son balcon. Elle a raconté avoir été hébergée au cours des deux mois qui ont suivi par la personne qui l'avait trouvée dans la rue.

Un site Internet réformiste a écrit plus tard que le gouvernement iranien avait diffusé cette histoire afin de jeter le discrédit sur les revendications de l'opposition au sujet des viols des opposants prisonniers et de préparer l'arrestation de nouveaux leaders de l'opposition. Il semble que Twitter est aussi susceptible de servir les intérêts du régime iranien que d'aider les opposants.

Soyons clairs: cela ne veut pas dire que les messages de Twitter autour des manifestations iraniennes n'ont joué aucun rôle dans les événements de l'année qui vient de s'écouler. Ce rôle est bien réel. En revanche, ce média n'a pas eu les proportions démesurées qu'on lui a trop souvent attribuées. Et enfin, c'est une injustice terrible envers les Iraniens qui ont fait des sacrifices réels, pas virtuels ou à distance, dans leur quête de justice.

Golnaz Esfandiari.

Traduit par Bérengère Viennot

Illustration: la fail whale de Twitter aux couleurs de l'Iran

Golnaz Esfandiari
Golnaz Esfandiari (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte