Monde

La Belgique piégée

Jean-Sébastien Lefebvre, mis à jour le 27.06.2010 à 13 h 36

Qu'ils le veuillent ou non, les Francophones vont devoir accepter nombre des exigences des indépendantistes de la Nouvelle Alliance Flamande.

Ce ne sera pas pour cette fois. Il y a peu de chance pour que la Belgique éclate en 2010. Même le vainqueur indépendantiste des élections du 13 juin 2010, Bart de Wever (Nouvelle Alliance Flamande-NVA) le répète:

Il ne faut pas me présenter comme quelqu'un qui a le doigt sur le bouton pour faire exploser le Belgique. Je ne vais pas faire exploser la Belgique.

Retourner sa veste pour gouverner

Mais que veut-il alors? Négocier. Et pour cela, il est en position de force avec ses 30% de voix obtenues en Flandre. Après quelques hésitations, le Roi Albert II a nommé Bart de Wever «informateur». Dans le jargon politique belge, cela signifie qu'il aura la tâche de préparer les négociations concernant la formation du gouvernement et de tenir le Roi au courant de l'avancement des travaux. Il y a de fortes chances pour que la coalition regroupe principalement la NVA et le Parti socialiste (PS) wallon, auxquels se grefferaient quelques autres partis comme les chrétiens démocrates ou les libéraux. Une structure quelque peu contre nature.

Les indépendantistes flamands ont en effet toujours utilisé le PS comme un repoussoir, le présentant comme l'expression même de cette mauvaise Wallonie qui profite de l'argent flamand, tout en refusant de réformer un système archaïque et reposant sur le clientélisme. A l'inverse, le PS –mais aussi les autres partis francophones– présentaient Bart de Wever comme un homme dangereux, à la fois pour les intérêts des Francophones mais aussi pour l'avenir du pays. Aujourd'hui, toutes ces querelles semblent oubliées: la NVA est respectable, son leader est un homme d'Etat et le PS est un partenaire sérieux.

La question de la confiance

Ce ne sont pourtant pas les belles déclarations qui donneront un gouvernement à la Belgique. Si tout le monde s'accorde sur la nécessité réformer l'Etat, reste à définir dans quelle mesure.

Pour la NVA, il s'agit d'arriver à régionaliser un maximum de compétences. Comme expliqué dans son programme, avant l'indépendance, ce parti souhaite la mise en place d'une confédération en lieu et place de l'actuelle fédération belge. Autrement dit: encore moins de choses en commun entre les habitants du Nord et du Sud.

Pour les socialistes, l'objectif est de sauver les droits des Francophones des communes à facilités (villes flamandes où vivent de nombreux Francophones) et la solidarité nationale via la Sécurité sociale. La nouvelle Belgique, modèle post-2010, risque fortement de se réduire à une peau de chagrin.

Car, avec Bart de Wever, la nouvelle Belgique, modèle post-2010, risque fortement de se réduire à une peau de chagrin. Selon sa théorie, l'Etat belge «s'évaporera» réforme après réforme. Et tout cela ne sera même pas de sa faute: «Ce sera une suite de ce qu'on constate depuis 100 ans en Belgique et depuis 50 ans en Europe.» Face à cette fatalité, il tient à rassurer les Francophones: «N'ayez pas peur, ayez confiance, aussi en vous-mêmes.»

Ce n'est pas gagné, malgré les accolades médiatiques. Dans une interview accordée à Sud Press et Het Laatste Nieuws, Elio Di Rupo, le leader du PS, demande que la réforme soit négociée pour les 20 prochaines années. Car la crainte est de voir la NVA réclamer de nouveaux changements (voire la fin de la Belgique) ou de revenir sur certains engagements, lors de la prochaine législature. En posant des conditions temporelles, il souhaite ainsi sécuriser la question des institutions jusqu'à 2030 pour pouvoir se concentrer sur les dossiers socio-économiques et éviter les tensions communautaires. Idée louable, même si elle fait aussi penser à une sorte de contrat à durée déterminée entre Flamands et Francophones, qui peut être révoqué une fois arrivé à échéance. Les accords internationaux sont de mêmes natures: signés pour un temps imparti, renégociables mais aussi révocables. Sauf que la Belgique est un seul et même pays.

Combien de divisions?

Reste que la question de l'unité du pays est à poser. Les résultats des élections ont montré que les espaces politiques du pays sont devenus totalement étrangers l'un pour l'autre. L'un est à droite. L'autre à gauche. L'un est indépendantiste. L'autre ne l'est pas. En nommant pour la première fois comme «informateur» le leader d'un parti communautaire, le Roi a pris indirectement acte de cette division, alors qu'il est lui-même le garant de l'unité du pays.

Quarante ans de réformes de l'Etat ont scié les ponts qui existaient entre le nord et le sud du pays. Il n'existe plus aucun parti national, aucun média n'est bilingue, et il n'est pas rare de rencontrer des Belges parler anglais entre eux au lieu du français ou du néerlandais, car aucun ne maîtrise la langue de l'autre. La frontière linguistique devient de plus en plus une réalité en dur.

Le système politique belge rend impossible pour un Wallon de voter pour un Flamand. Et inversement. Ainsi, les politiciens ne prennent en compte que les intérêts de leur propre communauté lors des élections, favorisant le creusement d'un fossé entre les attentes de chacun puisqu'ils ne sont redevables que devant la moitié du pays. Les deux communautés ne dialoguent donc plus, mais défendent leurs propres intérêts qui convergent de moins en moins. Et ainsi, ce sont les différences qui ressortent, en particulier dans le dossier des transferts financiers entre un nord riche et dynamique et un sud qui se remet péniblement de la désindustrialisation des années 1970. Les régions et les communautés devenant un point de référence, la notion de solidarité nationale s'use.

Bart de Wever et la NVA ne sont que l'expression ultime de cette dérive. Le système politique belge ne crée plus d'unité mais des divisions. En cela, il est sûrement le pire ennemi de la Belgique.

Jean-Sébastien Lefebvre

Photo: Devant le palais royal de Bruxelles, le 17 juin 2010. REUTERS/Jan Van de Vel

Jean-Sébastien Lefebvre
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