Economie

Keynes de retour aux oubliettes de l'histoire

Gérard Horny, mis à jour le 27.06.2010 à 8 h 26

Le grand retour de l'Etat que certains avaient cru voir en 2008 appartient déjà au passé.

Commenter l'actualité économique comporte évidemment des risques: on peut passer à côté d'événements importants sans en prendre toute la mesure ou, au contraire, donner une dimension historique à des faits sans grande signification. C'est la deuxième erreur qui a été le plus souvent commise depuis le début de la crise financière.

Rappelons la tonalité dominante des analyses de la fin 2008 ou du début 2009. Face au chaos qui, parti des marchés financiers, menaçait de gagner l'économie réelle, les Etats intervenaient vigoureusement. Gouvernements, banques centrales, régulateurs, tous étaient à la manœuvre. Et on allait voir ce qu'on allait voir: c'en était fini du capitalisme financier, de l'ultra libéralisme, du laisser-faire. L'Etat était de retour. Non seulement il allait intervenir directement pour soutenir l'activité économique, mais il allait définir de nouvelles règles du jeu: banquiers, gérants de fonds spéculatifs, agences de notation, utilisateurs de paradis fiscaux, tous allaient devoir rentrer dans le rang et se plier aux règles du jeu édictées par des Etats enfin d'accord pour affirmer leur autorité économique sur tous les continents. Le rêve contrarié depuis trente ans de tous les keynésiens se réalisait enfin.

Rien qu'un rêve

Mais, précisément, le problème était là: ce n'était qu'un rêve. Certes, les gouvernements ont fait ce qu'il fallait pour que la crise financière de 2008 n'ait pas les mêmes conséquences que celle de 1929.  Il était difficile d'échapper à la récession –la crise était trop violente– mais au moins a-t-on pu en limiter l'ampleur et éviter l'entrée dans une phase de dépression comparable à celle des années 1920. De même, au niveau du G20 comme au niveau européen, avec l'appui d'un Fonds monétaire international revigoré, on a pu se mettre d'accord sur quelques principes de base en matière de régulation des activités financières internationales. Mais est-ce suffisant pour indiquer l'entrée dans une nouvelle ère keynésienne? On est loin du compte.

Les mesures budgétaires engagées sur tous les continents pour soutenir les systèmes bancaires défaillants là où c'était nécessaire et pour stimuler l'activité (BTP, automobile, etc.) ont été considérables. D'ailleurs, à l'époque, les financiers applaudissaient et réservaient leurs critiques aux gouvernements qui se montraient un peu trop timorés. Mais cela n'a duré qu'un temps. Rassurés sur leur propre avenir, les financiers se sont dépêchés de rembourser les aides publiques et de reprendre leur autonomie... et leurs bonnes habitudes, dont, en premier lieu, le tir à vue sur tout ce qui ressemble à une intervention de l'Etat, dans quelque domaine que ce soit. L'Etat, voilà l'ennemi. Partant de ce postulat, ils ne pouvaient que s'insurger contre la montée des déficits publics.

Qu'ont fait alors les Etats? Oubliant tous les discours tenus précédemment contre ces financiers, ils se sont tous inclinés, les uns après les autres. Plus incroyable encore, en allant au-devant des exigences des agences de notation, ils ont installés celles-ci à un niveau de pouvoir qu'elles n'avaient encore jamais atteint.

Prêts à tout pour un AAA

Le plus étonnant est pourtant le renversement des rôles entre l'Europe et les Etats-Unis. C'est le pays qui symbolise le capitalisme et le libéralisme économique qui doit venir rappeler à l'ordre ceux qui étaient censés défendre «l'économie sociale de marché»: ne serrez pas trop la vis des dépenses publiques, clament Barack Obama et son secrétaire au Trésor à leurs partenaires au sein du G20, si vous ne voulez pas tuer la reprise! L'Etat interventionniste, on le trouve maintenant à Washington! Au moins dans les intentions et le discours.

L'appel américain ne sera pas entendu de ce côté-ci de l'Atlantique. Pour se concilier les agences de notation et les prêteurs, les gouvernements européens sont prêts à tout. La seule précaution qu'ils prennent est de ne vraiment commencer à serrer le garrot qu'à partir de 2011, comme si dans six mois leur économie pouvait être considérée comme sauvée. Et pour calmer les revendications populaires, on leur jette en pâture quelques mesures de réduction du train de vie de l'Etat, comme l'annulation de la garden party de l'Elysée du 14 juillet. De la grande politique...

Keynes peut se rendormir. Ceux qui faisaient du tapage autour de sa tombe il y a encore quelques mois (le grand emprunt n'est pas très loin) l'ont déjà oublié. Et le G20 de Toronto n'y changera rien: on y parlera technique... et des moyens que chacun compte employer pour défendre sa propre industrie financière.

Gérard Horny

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Photo: John Maynard Keynes Source Warwick University.

Gérard Horny
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