Economie

Les entreprises brésiliennes à l'assaut des Etats-Unis

Daniel Gross, mis à jour le 10.07.2010 à 14 h 31

Profitant de la puissance nouvelle de l'économie brésilienne, les entreprises cariocas multiplient les acquisitions de sociétés nord-américaines.

«Le Brésil et l'Inde risquent de nous surprendre»: c'est ce que me confiait il y a quelques mois, lors d'un déjeuner, le PDG d'une société de biens de consommation classée au Fortune 500. Et il ne parlait pas du Mondial 2010. Je venais de lui demander d'où viendrait la prochaine vague d'investisseurs étrangers. Il y a quelques années, l'idée que les fonds souverains de Chine ou du golfe Persique puissent changer leur fusil d'épaule (qu'ils délaissent les obligations d'Etat américaines, et  commencent à racheter nos entreprises) électrisait les hommes d'affaires; elle effrayait aussi plus d'un d'analyste. Mais l'éclatement de la bulle économique a mis un terme à nombre de ces projets. Et depuis, les fonds souverains désirant entrer sur le marché américain adoptent une stratégie beaucoup moins agressive.

La conjoncture leur sourit

Mais certains signes laissent penser que les Brésiliens sont en train de rattraper leur retard. Le groupe de transformation de viande brésilien Marfrig vient ainsi d'annoncer un accord pour acheter l'américain Keystone Foods 1,25 milliard de dollars. La société brésilienne va devenir un fournisseur-clé des chaînes de fast-food du pays (Subway, McDonald's...). Selon Thomson Reuters, depuis octobre, huit sociétés brésiliennes ont fait l'acquisition (ou racheté les actifs) de sociétés américaines. Et cela ne fait sans doute que commencer.

La conjoncture sourit aux entreprises brésiliennes désirant investir. L'économie du Brésil a surmonté la crise, grâce à une classe moyenne en plein essor, la bonne santé du marché des matières premières et le commerce avec la Chine. Son système bancaire –qui prévoit que les administrateurs prennent leurs responsabilités en cas de pertes– n'est pas, lui, allé se fourvoyer dans une orgie de spéculative destructrice. Et tout comme les joueurs de football brésiliens (qui exercent leur métier dans tous les clubs du monde), les hommes d'affaires brésiliens sont de plus en plus partants pour travailler à l'étranger. KPMG a récemment mené une enquête (publiée en mars dernier) auprès d'hommes d'affaires dans dix-sept pays; il observe que les Brésiliens sont ceux qui «font preuve du plus grand optimisme quant au comportement de l'économie mondiale de l'an prochain».

Les Brésiliens s'intéressent principalement aux industries de grande envergure, issues de la vieille économie –à ces produits qui ont commencé à faire le tour de l'Amérique sur les chemins de fer dans les années 1890: la bière, la viande, le pétrole, les produits chimiques. Le brasseur belgo-brésilien InBev a ouvert la voie en 2008, en rachetant Anheuser-Busch. JBS, le géant brésilien de la transformation de viande, a acquis Pilgrim's Pride pour 800 millions de dollars à l'automne dernier; en janvier, il a déboursé 1,4 milliards de dollars pour acquérir Swift. Il est aujourd'hui un acteur majeur de l'industrie agroalimentaire des Etats-Unis. Toujours en janvier, Petrobas, le champion brésilien du pétrole, a racheté des parts du gisement de Cascade, dans le golfe du Mexique, à Devon Energy. En février, Braskem, leader brésilien des résines thermoplastiques, a racheté la division polypropylène de Sunoco Chemicals pour 350 millions de dollars. En avril, la Réserve fédérale à autorisé Banco do Brasil - grande banque brésilienne dont la majorité du capital est détenue par l'Etat, et qui a des bureaux à Miami, New York et Washington D.C. - d'ouvrir des agences sur le territoire américain. «Nous comptons ouvrir quinze succursales aux Etats-Unis au cours des cinq prochaines années; nous étudions également la possibilité de racheter plusieurs banques locales de taille modeste pour nous lancer dans la région», a alors déclaré Allan Toledo –vice-président des affaires internationales de Banco do Brasil–  à Dow Jones.

Mieux vaut le Brésil que la Chine

Les éditorialistes et les nationalistes américains ne voient pas d'un mauvais oeil cette source d'investissement, le Brésil étant selon eux le moins menaçant des pays du groupe BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). La simple idée que des sociétés chinoises puissent acquérir des technologies et des compagnies pétrolières américaines donne des sueurs froides aux faucons de tous bords. Le département du Trésor a récemment fait part de ses réserves quant au projet de rachat par une société russe d'ICQ (le service de messagerie instantanée détenu par AOL). Quelques spécialistes de politique étrangère ont certes fait remarquer que le président brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva, faisait un peu trop ami-ami avec l'Iran et le Venezuela –mais personne ne s'inquiète de voir d'efficaces conglomérats brésiliens racheter des marques américaines emblématiques. C'est une bonne chose.

L'Amérique a besoin des entreprises brésiliennes –et des entreprises du reste du monde– pour porter un nouveau regard sur son propre marché. Les Etats-Unis ont leurs problèmes, mais il faut leur reconnaître un avantage certain: ils bénéficient généralement du plus gros volume au monde d'investissements venant de l'étranger. Les investissements des sociétés étrangères ont joué un rôle capital dans la relance de l'année dernière. Les entreprises et les investisseurs américains réduisent leurs effets de levier et thésaurisent; les investissements directs à l'étranger sont donc d'une importance extrême –ils permettent la croissance et l'expansion. Les banquiers de Wall Street savent ce qu'il leur reste à faire: apprendre au plus vite quelques phrases de portugais...

Daniel Gross. Traduit par Jean-Clément Nau.

Photo: récolte de champs de soja Correntina, Bahia Paulo Whitaker / Reuters

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